Faut-il inviter les armées des pays voisins dans l’Est de la RD Congo ? 

Des soldats ougandais pendant une formation de l’armée américaine (U.S. Air Force photo by Staff Sgt. Amy Picard / recadrée)

C’est un document de cinq pages qui fait grand bruit. Le 13 octobre, l’analyste des questions militaires (et conseiller de l’opposant Moïse Katumbi) Jean-Jacques Wondo a publié, sur son compte twitter, un document signé par le chef d’Etat major de l’armée congolaise, Célestin Mbala. Celui-ci annonce une grande offensive conjointe des armées de la région contre les rébellions dans l’Est de la RD Congo entre novembre et mai prochains.

Selon ce document, les armées burundaise, ougandaise, rwandaise et tanzanienne sont invitées à envoyer chacune un contingent de forces spéciales et de rejoindre un Etat-major intégré à Goma.

Le sujet est extrêmement sensible tant l’histoire de la présence d’armées étrangères au Congo est longue et douloureuse. Un des épisodes les plus traumatiques fut sans doute les multiples affrontements entre armées ougandaises et rwandaises à Kisangani, en 1999 et 2000, faisant des centaines de victimes civiles congolaises. En 2009, l’entrée des troupes rwandaises dans le cadre de l’opération “Umoja wetu” (“notre unité”), avait provoqué une crise politique conduisant au départ de Vital Kamerhe de la présidence de l’Assemblée nationale – ce dernier est aujourd’hui directeur de cabinet du président Félix Tshisekedi. 

Même si l’authenticité du document n’a pas été officiellement confirmée, elle est très probable. Aucune des sources contactée pour cette analyse (deux militaires et deux membres de la présidence, notamment) ne l’a démentie. Par ailleurs, deux d’entre-elles ont confirmé la tenue d’une réunion annoncée dans le document : celle des Etats-majors des pays de la région les 24 et 25 octobre à Goma.

Cependant, ce plan ne semble être pour l’instant qu’un document de travail destiné à évoluer selon une source militaire citée par RFI. Certains des détails qu’il contient sont déjà démentis par les acteurs concernés. Les officiers de la Monusco, par exemple, ne devraient pas faire partie d’un Etat-major intégré, contrairement à ce qu’on peut lire dans le document. « Juridiquement et techniquement, notre mandat est strictement national et il ne nous permet pas d’appuyer une coalition régionale, explique ainsi Florence Marchal, la porte-parole de la chef de la Monusco Leïla Zerrougui, au Baromètre sécuritaire du Kivu (KST). Ce mandat court jusqu’en décembre et seul le Conseil de sécurité peut l’amender ». Une source diplomatique indique aussi que la présence d’officiers américains n’est pas actée, contrairement à ce que suggère le document. Deux sources à la présidence congolaise assurent enfin qu’une offensive des seules Forces armées congolaises (FARDC), dirigée par le général Fall Sikabwe, devrait bientôt commencer. L’une d’elle reconnaît néanmoins que des discussions pour la constitution d’une force régionale sont en cours, même si son cadre n’est pas encore défini : elle n’exclut notamment pas que la brigade d’intervention de la Monusco accueille des troupes de nouveaux pays voisins.

Dans tous les cas, la volonté congolaise de former une coalition régionale est réelle et portée par le président Félix Tshisekedi. Après une première réunion des Etats-majors burundais, congolais, ougandais et rwandais, à Goma, les 13 et 14 septembre, le président congolais avait soutenu à la tribune de l’ONU « la création d’une coalition régionale à l’image de la coalition mondiale contre le terrorisme, pour éradiquer le fléau de l’insécurité créé par les groupes armés d’origine interne et externe. ». 

Ce projet peut-il réussir ? A première vue, il est séduisant. Une partie des groupes armés les plus actifs dans l’Est congolais, comme les Ougandais de la rébellion islamiste des Forces démocratiques alliées (ADF), les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) ou encore la Résistance pour un Etat de droit au Burundi (RED-Tabara), sont d’origine étrangère. Par ailleurs, Gitega, Kampala et Kigali sont régulièrement soupçonnés d’aider certains groupes armés dans les Kivus, se livrant ainsi une guerre par procuration. Une meilleure coopération entre tous les pays de la région est donc sans doute l’une des clés pour venir à bout des violences.

Mais il n’est pas certain que la période actuelle soit propice à une telle harmonisation. Le Rwanda et l’Ouganda sont notamment à couteaux tirés depuis février, et leurs relations ne s’améliorent pas. Après que le Rwanda a subi une violente incursion venue du Congo, le 4 octobre, certains des rebelles appréhendés ont ainsi été présenté à la presse où ils ont affirmé avoir été recrutés en Ouganda

Selon le député national de Butembo, Muhindo Nzangi, cette coalition inédite est davantage dictée par la méfiance entre les pays de la région que par une véritable volonté de collaborer. « L’idée de départ, c’était que notre armée forme une coalition avec les Ougandais pour venir à bout des ADF car, malheureusement, elle ne peut y arriver seule, assure-t-il. J’ai écrit au président pour soutenir cette idée. Tshisekedi et Museveni sont tombés d’accord. Mais le Rwanda a estimé qu’il ne pouvait laisser l’armée ougandaise en RD Congo sans contrôle. Le président Tshisekedi a donc accepté qu’il fassent aussi partie de l’opération, ce que je regrette. Enfin, pour apaiser le Burundi, qui se méfie du Rwanda, ce pays a également été invité. » Il n’est en tout cas pas certain que tous les participants soient très enthousiastes. Le document ayant fuité était, ainsi, à l’origine, contenu dans une correspondance adressée par le général congolais Célestin Mbala à son homologue burundais.

Malgré ce climat de suspicion, le plan affirme que des officiers Rwandais et Ougandais devraient partager les mêmes secteurs opérationnels au Nord-Kivu. Et dans la partie nord du Sud-Kivu ce sont les armées burundaises et rwandaises qui devraient cohabiter. Le pire des scénario – un affrontement direct sur le sol congolais entre armées étrangères – parait donc plausible.

L’arrivée de ces armées qui ont, par le passé, commis de nombreux abus en RD Congo, pourrait également susciter un sentiment d’humiliation dans la population et avoir des effets pervers, comme celui de stimuler des groupes « d’autodéfense » congolais présents sur le territoire. Ce phénomène avait notamment été observé suite à l’opération conjointe rwando-congolaise “Umoja wetu” contre les FLDR début 2009.

Une grande partie des groupes armés « nationaux » figurent par ailleurs parmi les cibles de l’opération conjointe. « Face à des armées étrangères les mai-mai vont immédiatement se coaliser, craint Nzangi. Et s’il y a des affrontements entre eux et ces contingents, il y a un sérieux risque que cela se passe très mal ».

La réunion prévue à Goma les 24 et 25 octobre pour mieux définir les contours de la coalition s’annonce cruciale.

Déposer les armes un jour, les reprendre le lendemain : pourquoi la démobilisation des rebelles ne progresse pas

Reddition volontaire d’ancien combattants rwandais au camp de Kamina, en 2002. (UN Photo/Yasmina Bouziane)

« Notre combat sera celui de vous apporter la paix. Une paix définitive, une paix nécessaire pour la stabilité de notre pays. Et [pour] cette paix, croyez-moi, je suis prêt à mourir ». Lundi 7 octobre, à Bukavu, le président congolais Félix Tshisekedi a pris un engagement ambitieux.

Son élection a, il est vrai, provoqué une vague de reddition de groupes armés et l’espoir que la paix revienne enfin dans les Kivus. Mais dans le territoire de Kalehe, à quelque dizaines de kilomètres de là, les habitants ne sont pas certains que ce chantier soit en bonne voie. Quelques jours avant le discours du président, le processus a même semblé s’inverser : Butachibera, le chef d’une milice Raia Mutomboki qui venait de se rendre à l’armée congolaise, est finalement retourné dans la brousse pour reprendre les armes. 

Dans ce cas, comme dans beaucoup d’autres, la principale raison de l’échec de la démobilisation semble être l’impréparation des autorités. « Dans les centres d’accueils, les miliciens qui se rendent n’ont accès ni à des matelas, ni des boissons, ni même de la nourriture, déplore un gradé de l’armée congolaise actif dans la zone. Nous devons recourir à la population pour leur accueil. Si nous avions les moyens de les loger, tous les groupes armés se seraient déjà rendus ! » 

La reddition manquée de Butachibera est, en effet, très loin d’être un cas isolé. En mars dernier, déjà, Ngubito, le chef des Raia Mutomboki Kabishula, s’était rendu avec 400 hommes avant de retourner dans la forêt. Le « colonel » Mayani, de l’Union des patriotes pour la libération du Congo (UPLC) a pour sa part déposé les armes, mais la plupart de ses 500 hommes ont repris le maquis fin septembre. Dans le territoire de Fizi, au Sud-Kivu en février, plusieurs centaines de combattants du groupe Mai-Mai Réunion ont, de même, repris les armes quelques jours après avoir été cantonnés. En mars, c’est l’armée congolaise qui a attaqué les hommes du “général » mai-mai Ebu Ela pourtant en train de se regrouper pour se rendre. Ils ont depuis repris le maquis et prennent part au conflit communautaire qui déchire la région de Minembwe. Un scénario similaire s’est déroulé au Kasai en février : à Kamako, la reddition mal gérée d’un groupe de miliciens Kamuina Nsapu a fini en fusillade, et 19 de ces miliciens ont trouvé la mort, comme l’avait relevé un rapport du Groupe d’études sur le Congo (GEC). Conséquence : leurs camarades se sont depuis réarmés.

Les problèmes d’encadrement des ex-combattants ne sont pas nouveaux. En 2014, déjà, Human rights watch (HRW) avait révélé que 100 démobilisés ou membres de leur famille, étaient mors de de faim et de maladie du fait des négligences du gouvernement congolais. En 2015, un budget de 85 millions de dollars avait été mis sur pied pour l’Unité d’exécution du programme national de désarmement, démobilisation et réinsertion (UEPNDDR). Mais il n’a jamais été financé.

Faute de véritable changement dans ce domaine, la crainte se fait jour que le mouvement de reddition initié par l’élection de Félix Tshisekedi ne s’essouffle et qu’une opportunité historique ne soit gâchée. 

Le président a pourtant bien demandé, dès février, à la cheffe de la Monusco Leïla Zerrougui de l’aider sur ce dossier. Mais la mise en place d’un programme a pris plusieurs mois. Selon un cadre de la Monusco, son déploiement aurait notamment pâti de désaccords au sein de la mission onusienne. « Certains d’entre-nous voulaient que le gouvernement commence par mettre de l’ordre dans ses multiples structures chargées de ce dossier : l’UEPNDDR n’a pas été redémarré par l’équipe Tshisekedi. Une unité est aussi chargée de cela au sein de l’armée. Et Tshisekedi a chargé son conseiller Claude Ibalanky de s’occuper de ces questions : il l’a nommé coordonnateur du Mécanisme national de suivi  (MNS) de l’accord de d’Addis-Abeba. D’autres pensaient que nous devions plutôt lancer un programme ad hoc au plus vite ». 

« Il y a eu des lenteurs, c’est vrai, mais cela n’est pas de la faute de la Monusco », assure toutefois Florence Marchal, la porte-parole de Leïla Zerrougui, la cheffe de la mission. 

Quoiqu’il en soit, ce programme est enfin sur le point de voir le jour. Au terme de la réunion de Félix Tshisekedi avec les gouverneurs des provinces de l’Ituri, du Maniema, du Nord et du Sud Kivu et du Tanganyika, à Bukavu le 9 octobre, la présidence a assuré qu’un « plan DDR clair doit être présenté dans les meilleurs délais ». Le Fonds pour la consolidation de la paix des Nations-Unies a débloqué une première tranche de 6 millions de dollars pour le financer, vendredi 4 octobre. Toutefois, ces fonds ne devraient concerner que les démobilisations de miliciens dans les Kasaïs et le Tanganyika. « Dans ces provinces, la situation est plus simple que dans Kivus, explique Florence Marchal. D’abord, tous les groupes armés y sont nationaux. Ensuite, ils n’ont généralement pas de revendication politique. Notre position sur ce sujet est pas d’impunité – ceux qui se rendent et qui ont commis des exactions devront faire face à la justice – et réintégration dans la vie civile, pas dans les forces armées ». 

De fait, les précédentes vagues de démobilisation et réinsertion dans les Kivus ont donné des résultats pour le moins mitigés et sont régulièrement accusées d’avoir incité à la création de groupes rebelles pour bénéficier de ces programmes. « Nous n’allons quand même pas leur donner de l’argent contre des armes, qu’ils ne livrent d’ailleurs qu’au compte goutte », pestait ainsi une autre source onusienne il y a quelques mois, au plus fort des débats internes.

Reste que pour les groupes armés des Kivus, aucun programme n’est pour l’instant prévu. Par défaut, la principale option les concernant semble donc être de les défaire militairement. Lors de l’assemblée générale de l’ONU, Félix Tshisekedi a ainsi réclamé « une MONUSCO non pléthorique, bien équipée, forte et dotée d’un mandat adapté, à l’image de la brigade d’intervention rapide qui avait jadis mis en déroute le Mouvement M23 ». A Béni, le 10 octobre, il a annoncé une ultime attaque contre la rébellion islamiste des Forces démocratiques alliés (ADF). Et il a reconnu des « échanges de renseignements » avec les pays voisins désireux d’éradiquer les rébellions qui leur sont hostiles en RD Congo.

Le chef militaire des Forces démocratique de libération du Rwanda (FDLR) Sylvestre Mudacumura, a ainsi été tué le 18 septembre, dans une opération auxquelles des membres des forces spéciales rwandaises ont pris part. Néanmoins, l’efficacité de ce type d’opération ciblée est discutable. La disparition d’un chef de groupe armé peut parfois priver les négociateur d’un interlocuteur, et réduire les chances d’obtenir une reddition des troupes. La mort de Mudacumura n’a, en tout cas, pas empêché le Rwanda de subir, le 4 octobre, l’attaque en provenance du Congo la plus meurtrière de ces dernières années. Dans tous les cas, environ 130 groupes armés sont présents dans les seuls Kivus, ce qui suggère un problème systémique. La seule voie des armes pourra difficilement le régler.

« Pour Mme Zerrougui, il ne peut y avoir de solution purement militaire, poursuit Florence Marchal. Ces opérations ne peuvent avoir pour but que de permettre des dialogues politiques s’attaquant aux les causes profondes des conflits ». A New-York, où elle était présente fin septembre, la cheffe de la Monusco a, d’ailleurs, multiplié les plaidoyers auprès de la Banque mondiale et des pays donateurs de traditionnels de la RD Congo pour permettre de mettre enfin sur pied des programmes de démobilisations plus ambitieux. 

« Il y a une volonté de leur part de soutenir les efforts, assure Florence Marchal. Les 6 millions de dollars sont importants parce qu’ils permettent de démarrer rapidement et d’entraîner d’autres bailleurs. Mais ils ne sont qu’une petite partie des sommes que nous voulons mobiliser ». Lorsque ces nouveaux programmes finiront par voir le jour, les rebelles des Kivus seront-ils toujours disposés à déposer leurs armes ?

Dans les Kivus, l’insécurité des soignants s’aggrave

En cette soirée du 15 septembre 2019, le docteur Dieudonné Manenga se détendait, en famille, à Uvira lorsque des hommes armés ont fait irruption dans son domicile. Selon les médias locaux, il a reçu plusieurs balles avant de s’effondrer devant sa femme et ses enfants

Ce drame est venu rappeler l’insécurité persistante des soignants dans les Kivus. Il y a deux ans, un de ses collègues d’Uvira, le docteur Gildo Byamungu, avait déjà été tué. En 2012, un garde du docteur Denis Mukwege (depuis devenu prix Nobel de la paix) était mort lors d’une tentative d’assassinat à son domicile à Panzi, près de Bukavu. Plus récemment, en avril 2019, le docteur camerounais Richard Mouzoko, qui travaillait pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a été abattu à Butembo. 

Parmi les soignants des Kivus, cette disparition supplémentaire a provoqué un choc. Une marche en blouse blanche a même été organisée le 20 septembre à Bukavu, la capitale du Sud-Kivu située à plus de 100 kilomètres. Son slogan ? « Protégez-nous et notre métier ! ».

« Les autorités ne nous ont rien dit de qui a fait cela et pourquoi, témoigne le docteur Blaise Omar, collègue et ami de Dieudonné Mabenga. Nous recevons des menaces en permanence par message. Nous ne nous sentons plus en sécurité ».

Pour le seul mois de septembre 2019, le Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) a enregistré onze incidents violents visant les travailleurs de la santé et leurs matériels, ce qui en fait un record mensuel, à égalité avec février et mai 2019. 

Au total, le KST a enregistré 96 incidents visant les systèmes de santé depuis avril 2017. C’est nettement plus que le nombre d’incidents recensés par les bases de données internationales. The Aid worker security database (AWSD) n’a, par exemple, enregistré que 25 incidents contre les travailleurs humanitaires dans l’ensemble du Congo en 2017 et 2018

Les données du KST montrent, en tout cas, une très nette accélération du nombre de violences à partir du mois de novembre 2018 : depuis, on recense 6,7 incidents chaque mois en moyenne. 

Cette augmentation s’explique en partie par l’arrivée de soignants supplémentaires dans le cadre de la « riposte » contre l’épidémie d’Ebola, qui avait été déclarée en août 2018. La majorité des incidents enregistrés depuis ont, en effet, ciblé des personnels ou matériels engagés dans la lutte contre ce virus (en rouge ci-dessous).

Ces incidents liés à Ebola ont une particularité : dans la plupart des cas, ils ont été commis par des civils, ce qui souligne à quel point les communautés touchées par la maladie ont été réservées, voire hostiles, à l’égard des soignants venus d’ailleurs.

La Coordination de l’ONU pour la réponse d’urgence à l’épidémie d’Ebola, créée en juin dernier, est bien consciente de ce problème. « Nous avons été très à l’écoute des communautés locales pour essayer d’améliorer nos méthodes, assure le coordonnateur, l’Américain David Gressly, au KST. Ses membres nous ont par exemple expliqué que les escortes militaires des équipes de la riposte les effrayaient, notamment autour de Butembo. Nous avons donc changé de stratégie pour une sécurisation des zones. Le nombre d’escortes est donc passé de 60 à 15 par jour en moyenne. L’accès aux communautés s’en est trouvé amélioré et c’est en grande partie grâce à cela que le nombre de nouveaux cas d’Ebola est désormais en baisse ».

De fait, les attaques de civils contre la riposte se font plus rares ces derniers mois : le KST n’en a enregistré que deux depuis juillet 2019.

D’autres violences ont néanmoins été commises contre les soignants par des groupes armés, souvent non identifiés. Des enquêtes de presse suggèrent même que certains d’entre eux, comme l’Union des patriotes pour la libération du Congo (UPLC), ont pu mener ces attaques (le KST en a recensé deux par ce groupe armé) dans le but d’intimider la riposte afin de lui faire payer, ensuite, une protection.

L’épidémie de violence contre les soignants ne prendra pas en tout cas pas fin avec la disparition du virus d’Ebola. Le KST a enregistré une moyenne de 2,9 incidents par mois sans lien avec la riposte depuis novembre 2018, ce qui suggère une aggravation globale de l’insécurité des soignants dans les Kivus. Les groupes armés congolais ne respectent pas le droit international humanitaire et cela semble de moins en moins le cas. 

On peut souhaiter, toutefois, que l’épidémie laisse derrière elle quelques leçons quant à la manière la plus sûre d’opérer dans la région pour les travailleurs de santé étrangers. L’établissement de relations de confiance avec les habitants semble notamment central  comme le montre l’expérience de l’ONG Alima. Cette organisation, fondée au Sénégal, fait de ses liens avec les communautés locales une priorité. « Contrairement aux autres organisations internationales, plus de 90% de nos agents sont Africains, explique une source à Alima. Nous nous efforçons même de recruter au maximum dans les localités mêmes où nous opérons et de nous appuyer sur les centres de santés locaux en qui les gens ont confiance ». Cette organisation, qui compte plusieurs centaines d’agents au Nord-Kivu depuis août 2018, affirme n’avoir jamais été la cible d’attaque.

Après la mort de Mudacumura, la fin des FDLR ?

Lorsque la réunion a commencé, le jour ne s’était pas encore levé sur Rwindi-Monument. En ce 18 septembre 2019, Sylvestre Mudacumura avait rassemblé plusieurs dizaines de ses hommes, parmi lesquels certains de ses plus proches collaborateurs, dans cette localité de la province du Nord-Kivu. Pendant ses 25 années de cavale, le chef militaire des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) avait pris l’habitude de convoquer ses assemblées pendant la nuit.

Il n’est pas sorti vivant de celle-ci. Vers 5 heures du matin, cet ancien militaire hutu rwandais a été abattu pendant une offensive de ses ennemis. Fortement soupçonné d’avoir participé au génocide des tutsis de 1994, recherché par la Cour pénale internationale (CPI) depuis 2012 pour des crimes commis au Congo, il a fini sa vie à 65 ans, dans le territoire de Rutshuru, où se trouvait le dernier réduit de sa rébellion.

Les circonstances de sa mort restent mystérieuses à ce jour. Les militaires congolais l’ont-ils tué, comme ils l’ont affirmé ? A-t-il été trahi par certains de ses hommes ? Ces derniers l’ont-ils exécuté eux-mêmes pour éviter qu’il ne soit capturé ?

Certains éléments laissent penser que l’attaque ait été coordonnée avec le Nduma Defense of Congo – Rénové de Guidon Shimiray. Deux jours avant l’attaque, ses combattants ont en tout cas fait mouvement vers la zone selon des sources locales. Bien que recherché par la justice congolaise, ce chef de guerre collabore étroitement avec certains officiers de l’armée congolaise depuis plusieurs années  notamment dans le cadre de l’opération Sukola II, consacrée à la traque des FDLR. Ses troupes avaient précédemment tué d’autres commandants de ce groupe armé.

Sylvestre Mudacumura a été tué près de la  localité de Makomalehe (carte MSF)

Reste que, selon nos informations, ce ne sont pas les NDC-R qui ont tué Mudacumura. Selon deux sources militaires congolaises et deux sources de la société civile du KST, des forces spéciales rwandaises étaient par ailleurs présentes aux côtés des militaires congolais au cours de l’opération. Quel rôle ont-elles joué exactement ?

Interrogé à ce sujet par Le Monde, le président congolais Félix Tshisekedi a démenti leur présence tout en reconnaissant un « partage de renseignement » avec Kigali. Le président congolais s’est par ailleurs dit favorable à « des opérations conjointes » avec les armées de la région, mais a jugé hors de question l’octroi de tout « droit de poursuite » sur le territoire congolais.

Ces derniers mois, le KST avait toutefois déjà pu recueillir des éléments attestant la présence de forces spéciales rwandaises dans l’Est du Congo, même si celle-ci n’a jamais été officiellement reconnue. La mort de Mudacumura a, de plus, été annoncée par plusieurs sources et médias rwandais sur les réseaux sociaux avant même que l’armée congolaise n’en fasse état.

L’opération ressemble en tout cas davantage à un assassinat ciblé, menée grâce à un important travail de renseignements, qu’à une large offensive victorieuse sur les FDLR. Après la mort de Mudacumura, ce groupe armé a en effet été en mesure de continuer le combat contre les FARDC. Les militaires congolais n’ont, de surcroît, pas pu ramener le corps de Mudacumura, même s’ils ont pu capturer quatre rebelles. Présenté à la presse par les FARDC, l’un d’eux a d’ailleurs affirmé que l’objet de la dernière réunion de Mudacumura était de trouver un successeur à Ignace Murwanashyaka, le président de l’aile politique des FDLR, décédé en avril dernier.

Ce groupe armé, qui a été parmi les plus actifs dans l’Est de la RD Congo, parait aujourd’hui plus faible que jamais. La mort de Mudacumura intervient en effet après la neutralisation de plusieurs autres de leurs hauts cadres. Le chef des renseignements militaires Sophonie Mucebo, le général Leopold Mujyambere ou encore le porte-parole Laforge Fils Bazeye ont tous été arrêtés ces derniers mois. Cette rébellion ne disposerait, aujourd’hui, de moins d’un millier hommes selon les estimations des meilleurs spécialistes, contre 2000 à 2500 en 2016 selon le groupe d’experts des Nations-Unies. Les données du KST indiquent, par ailleurs, une forte décrue de leurs activités ces deux dernières années.

Nombre de victimes civiles



Nombre d’enlèvements

Nombre de kidnappings contre rançon

Faut-il pour autant en conclure à la fin prochaine de l’influence des FDLR ? Rien n’est moins sûr. La chute des activités criminelles de ce groupe a été en effet en partie compensée par la montée en puissance de certaines milices Nyatura. 

Nombre d’enlèvements par les Nyatura-Diomi

Essentiellement composées de membres de la communauté hutu congolaise, ces milices ont été en grande parties formées par les FDLR et s’allient régulièrement avec elles, dans ce qui s’apparente à une nouvelle stratégie de lutte, plus indirecte, ainsi que l’explique un récent billet publié sur le blog du KST en anglais. Le Collectif de mouvements pour le changement (CMC) principale coalition Nyatura, a d’ailleurs affirmé avoir affronté la « coalition FARDC-RDF-NDCR » pendant les trois jours suivant la mort de Mudacumura et prétend leur avoir infligé de lourdes pertes. Selon des témoins oculaires, le CMC a de nouveau affronté le NDC-R près de Mweso (territoire de Masisi) le 23 septembre.

La mort de Mudacumura semble ainsi avoir remobilisé les FDLR et leurs alliés, qui se sont révélés particulièrement agressifs et imprévisibles. Elle risque aussi susciter des représailles de ce groupe armé contre les civils.

Enfin, d’autres rébellions hutu rwandaises issues de scissions précédentes avec les FDLR restent présentes dans l’Est congolais. C’est notamment le cas du Rassemblement pour l’unité et la démocratique (RUD) et du Conseil national pour le renouveau (CNRD). La menace reste considérée comme encore suffisamment sérieuse par gouvernement rwandais pour qu’elle ait contribué à sa brouille avec l’Ouganda, accusé de faciliter les contacts entre ces groupes et les groupe de dissident rwandais en exil du Congrès national rwandais (RNC).

Selon un communiqué interne, les FDLR ont par ailleurs désigné sans tarder un successeur à Mudacumura : Pacifique Ntawunguka, alias Omega. Moins directement associé au génocide que son prédécesseur, moins clivant pour la hiérarchie, il est également plus jeune et pourrait avoir à coeur de réunir les différentes rébellion hutu rwandaises.

Les nouveaux chefs de “Sukola 1” parviendront-ils à vaincre les ADF ? 

Pour l’occasion, le chef d’Etat major des Forces armées de RDC (FARDC), Célestin Mbala en personne avait fait le déplacement depuis Kinshasa. Le 29 août dernier à Béni, dans l’Est de la République démocratique du Congo, le patron de l’armée congolaise était présent pour l’intronisation du général de brigade Jacques Nduru Chalingonza (parfois orthographié Ichaligonza) comme nouveau chef de “Sukola 1”. 

Ce changement est la matérialisation des promesses faites par le président Félix Tshisekedi lors de sa visite au Nord-Kivu, en avril dernier, de relever les troupes présentes depuis “longtemps”.  Fera-t-il la différence ?

En cours depuis janvier 2014, « Sukola 1 » a pour mission de neutraliser le plus meurtrier des groupes armés présents sur le territoire congolais ces dernières années : la rébellion islamiste d’origine ougandaise des Forces démocratiques alliées (ADF).

Mais son efficacité est pour l’instant très relative. Selon le dernier rapport conjoint du Groupe d’études sur le Congo (GEC) et de Human Rights Watch, plus de 500 civils ont été tués sur le seul territoire de Béni entre juin 2017 et juin 2019. Cette région a concentré, à elle seule, 31% de tous les assassinats de civils commis dans les deux provinces des Kivus. Dans la majorité des cas, le Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) a pu identifier les ADF comme responsables.

Cette insécurité, associée aux abus commis par les FARDC et aux accusations de complicité à leur égard, alimentent la défiance des habitants du territoire de Béni à l’égard des autorités. Le 19 août dernier, au lendemain du meurtre de deux civils à Mbau, près d’Oicha, des habitants de cette ville ont organisé une manifestation, réprimée par la Police nationale congolaise (PNC), faisant trois morts civils dont un enfant.

Le 30 août, le commandant sortant de Sukola 1, le major général Marcel Mbangu Mashita, a été hué et empêché de prendre la parole par les habitants de Béni, lors d’une rencontre au centre-ville. Son successeur, le général Nduru, a pour sa part été mis en garde par une habitante : il sera jugé sur les résultats et non sur les discours.

Issu de la communauté Hema de l’Ituri, le nouveau chef de « Sukola 1 » a été un adjoint de Bosco Ntaganda lors de la rébellion de l’Union des patriotes congolais (UPC). Il est réputé  être un militaire compétent et un proche du Front commun pour le Congo (FCC) de l’ancien président Joseph Kabila, majoritaire au parlement.

Son numéro 2 sera le général-major Peter Chirimwami, membre de la communauté Shi du Sud-Kivu. Il s’agit d’un expert des ADF : il était chargé des renseignements (T2) du premier commandant de Sukola 1, le très populaire général Lucien Bahuma, décédé en 2014. A l’époque, Chirimwami était parvenu à identifier des réseaux de recrutement des ADF dans la province congolaise du Sud-Kivu ainsi qu’en Ouganda, au Kenya et en Tanzanie. 

Par ailleurs, les neufs chefs de régiment de Sukola, dont certains sont soupçonnés de complicités avec les ADF, ont été remplacés. Plusieurs d’entre eux étaient d’anciens officier de la rébellion du RCD-Goma. Selon les informations du KST, certains de leurs hommes doivent toutefois rester présents au sein de l’opération. 

En revanche, Antipas Mbusa Nyamwisi, l’ancien chef du RCD-ML devenu conseiller informel du président Tshisekedi, a pour sa part échoué à placer certains de ses proches au sein du nouveau commandement. 

Les effectifs des régiments, souvent incomplets du fait de décès ou de la présence fictive, permettant le détournement de soldes, doivent également être renforcés, notamment par l’arrivée d’éléments des Unités de réaction rapide (URR), des troupes commandos formés aux missions spéciales.

Enfin, Sukola 1 pourrait bénéficier d’un soutien plus ferme de la communauté internationale. L’insécurité et la défiance de la population compliquent en effet nettement la riposte contre l’épidémie de maladie à virus Ebola, qui touche notamment cette région du Nord-Kivu. 

Or cette épidémie a été élevée au rang d’urgence de santé publique de portée internationale par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en juillet. La “riposte” contre la maladie dispose ainsi d’un budget de 287 millions de dollars pour la période s’étendant de juillet à décembre 2019, soit nettement plus que celui de l’armée congolaise dans son ensemble (les dépenses de défense nationale se sont élevées à 348 millions de dollars en 2018 en RDC).

Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, s’est lui-même rendu à Béni le 1er septembre, dans le cadre de sa tournée en RDC. Selon nos informations, il y a notamment discuté de l’éventualité de la reprise des opérations conjointes de Sukola 1 et de la brigade d’intervention de la Monusco, interrompues depuis fin 2018. Il devait aussi en discuter avec le président Tshisekedi à Kinshasa le 2 septembre. Mais à ce jour, leur reprise n’a pas été décidée.

Pour que la lutte contre les ADF soit enfin victorieuse, de nouveaux moyens et un changement d’approche semblent nécessaires. Sans cela, la relève du haut commandement de Sukola 1 risque de se révéler insuffisante.

Kinshasa veut-il vraiment lâcher le chef milicien Guidon ?

Kinshasa en veut-il aux chefs miliciens de Walikale ? C’est en tout cas ce que semble s’en convaincre une majeure partie de la communauté autochtone de ce territoire du Nord-Kivu, niché à quelque 130 km de la ville de Goma. Et pour cause : l’étau judiciaire qui se resserre autour des leaders des groupes armés de cette partie du pays. Après le procès ouvert le 27 novembre 2018, à Goma, contre Sheka Ntabo Ntaberi, le chef de Nduma Defence of Congo (NDC), c’est désormais au tour de Guidon Shimirayi Mwissa, son ancien responsable des opérations devenu depuis chef de son propre groupe armé, NDC-Rénové, de se retrouver dans le viseur de la justice militaire.

« Participation à un mouvement insurrectionnel », « crime de guerre par conscription » et « crime contre l’humanité par viol ». Le mandat d’arrêt émis, début juin, à l’encontre de Guidon Shimirayi énumère ainsi les charges pour lesquelles cet ancien officier de l’armée congolaise est recherché. Le document de l’auditorat militaire supérieur près la Cour militaire opérationnelle du Nord-Kivu précise que Guidon aurait commis ces actes « pendant la période allant 2009 à 2014 » alors qu’il « travaill[ait] sous les ordres du chef de guerre Ntabo Ntaberi dit Sheka (…) », mais aussi « pendant la période allant de 2014 à ce jour ».

À Kinshasa, personne autour du nouveau chef de l’État n’a accepté s’étendre sur le sujet. Certains disent même ne « pas être au courant » de l’affaire quand d’autres nous renvoient quasi systématiquement à l’auditorat militaire du Nord-Kivu. Ce serait, selon eux, la structure compétente pour apporter des précisions sur la question. Mais est-ce ce parquet militaire a-t-il décidé seul, sans consulter les autorités nationales ? Non, si l’on en croit trois hauts responsables de l’armée proches du dossier que nous avons contactés. Pour eux, la traque des seigneurs de guerre de Walikale ne seraient qu’une première étape d’une stratégie globale : tous les autres chefs des groupes armés dans le Nord-Kivu seront concernés, nous assure-t-on.

Une garantie sans doute destinée à rassurer certaines organisations de la société civile de Walikale qui lèvent déjà la voix pour dénoncer le mandat d’arrêt émis contre le chef milicien et leader du NDC-R. En filigrane le sentiment d’injustice dans les efforts d’éradication des groupes armés nationaux : on s’attaquerait ainsi, selon elles, aux « groupes d’auto-défense » d’une seule communauté, sans inquiéter les autres milices qui pullulent dans la province. « Si Walikale a toujours résisté contre toutes les menaces extérieures visant l’extermination de ses autochtones, c’est grâce au volontariat de ses vaillants fils qui n’acceptent jamais toute forme de criminalité ou d’occupation sur la terre de leurs ancêtres », clament d’ailleurs les responsables des communautés de Walikale (Bunakima et Kano) et celui de la Coordination territoriale de la société civile (Sociwa) dans un communiqué de presse conjoint publié le 9 juillet.

Comment comprendre ce soutien apparent des organisations de la société civile locale à un chef milicien soupçonné de graves crimes ? Même si d’autres activistes locaux n’ont cessé, en revanche, de dénoncer les abus de Guidon. « Comme le gouvernement [central] a longtemps tourné le dos à Walikale – abandon caractérisé par l’absence de l’autorité de l’État dans le territoire -, les groupes armés locaux qui ont combattu les FDLR [Forces démocratiques de libération du Rwanda] sont considérés comme des libérateurs, nonobstant les crimes et autres bavures qu’ils commettent sur cette même population civile. Et Kinshasa a, pendant une période donnée, considéré lui aussi certains de ces groupes armés et les FDLR comme bases arrières alliées aux Forces armées de la RDC pour contrer les velléités du Rwanda et de l’Ouganda », tente d’expliquer un élu du territoire. « L’équipement militaire de Guidon laisse penser d’ailleurs qu’il bénéficiait d’un appui étatique », conclut-il.

D’après nos précédentes recherches, Guidon a en effet collaboré d’une manière extensive avec les FARDC dans les territoires de Lubero, Masisi et Walikale. Ce qui lui a d’ailleurs permis de monter en puissance entre 2015 et 2019. Et cette « poursuite de la collaboration entre le NDC-R et les FARDC » est détaillée de nouveau dans le rapport final du Groupe d’experts onusiens sur la RDC, rendu public le 7 juin 2019. « Des sources locales et des membres de la société civile ont indiqué que le colonel Yves Kijenge, haut-gradé du 3411e régiment des FARDC, basé dans la région de Kitchanga, aurait livré des armes et des munitions à des combattants du NDC-R », peut-on lire dans ce document.

« Un témoin a vu Kijenge remettre au moins 10 caisses de munitions à des éléments du groupe armé en janvier 2019, à Kalembe. De plus, un soldat des FARDC placé sous l’autorité de Kijenge a dit au Groupe d’experts qu’en mars 2019 sa hiérarchie lui avait donné l’ordre de ne pas s’opposer aux déplacements des combattants du NDC-R et qu’il avait récemment laissé librement passer Guidon, le chef de ce groupe armé », rapportent entre autres les experts onusiens.

Au sein de l’état-major de l’armée congolaise, l’on continue pourtant à nier tout soutien direct à Guidon. Un officier consulté persiste : « Ce qui se passait sur le terrain n’avait aucun rapport avec Kinshasa ». Pour lui, il n’y aurait donc que des complicités locales au sein des éléments de l’armée déployés dans la zone. Mais « tout le monde est justiciable », assure-t-il. Notre source, bien placée dans la hiérarchie militaire, laisse par ailleurs entendre que le mandat d’arrêt lancé contre Guidon n’est qu’une suite logique de l’audition de son ancien chef Sheka qui se trouve entre les mains de la justice militaire.

Outre cette corrélation avec l’affaire Sheka, Guidon ne s’est pas non plus fait beaucoup d’amis en tentant depuis bientôt une année d’étendre son influence au-delà de son fief de Walikale. Ces derniers mois, ses hommes se sont signalés dans des attaques dans le territoire de Masisi (où les éléments de NDC ont été souvent en cohabitation pacifique avec les FARDC) et dans le sud de Lubero. Leurs cibles : les FDLR et alliés (les Nyatura, les APLCS, …). Des offensives qui semblent perturber la situation de pré carré implicite instauré dans la région où chaque groupe armé prétend protéger sa communauté, sans jamais mettre en avant des intérêts économiques qui en découlent notamment lorsqu’il s’agit également du contrôle des carrés miniers dans des zones concernées.

Pour le moment, l’armée n’a toujours pas arrêté Guidon. Ce dernier bouge beaucoup et a été aperçu ces dernières semaines à Pinga, une localité de Walikale. Dans le coin, des soldats congolais censés exécuter le mandat d’arrêt à son encontre ferment les yeux. Mais, à Kinshasa, on assure que c’est le prévenu qui « ne se fait pas voir ». Dans son quartier général, Guidon, lui, se dit « frustré » par la tournure des événements et ne tarit pas des critiques envers la Monusco, la mission onusienne, qui, selon lui, aurait documenté des chefs d’accusation qui pèsent sur lui.

Va-t-il se rendre ? Rien n’est moins sûr. « Mais la meilleure stratégie contre les groupes armés locaux reste un programme DDR [désarmement, démobilisation et réinsertion] repensé », estime pour sa part le député Juvénal Munubo. « Le DDR doit être moins budgétivore mais efficient, en décentralisant par exemple les opérations : désarmer, démobiliser et réinsérer les ex-combattants dans leurs milieux d’origine, dans l’Est, au lieu de les placer pendant des mois à Kitona et Kamina sans une réelle réintégration », préconise cet élu de Walikale. Mais, Kinshasa ne dispose pas encore d’un nouveau programme DDR…

Omerta sur une éventuelle présence des Forces rwandaise de défense dans le Kivu

Des troupes rwandaises ont-elles mené une opération conjointe avec les FARDC sur le sol congolais ? C’est la question qui revient ces dernières semaines dans les échanges entre tous ceux qui suivent de près la situation sécuritaire dans l’est de la République démocratique du Congo. Mais, du côté des officiels rwandais et congolais, c’est presque l’omerta. Personne n’ose s’étendre sur le sujet.

Qu’en est-il vraiment et pourquoi ce black out ? Contacté off the record, un diplomate rwandais reconnaît avoir « entendu parler » d’une présence des Forces rwandaises de défense (RDF) dans l’est de la RDC. « Mais je n’ai pas plus d’informations », s’empresse-t-il de préciser. « De toute façon, si elle existe, une telle opération ne peut évidemment pas être divulguée au public. Sinon, cela aurait déjà été fait », estime-t-il, prudent et lucide.

D’autant que la question est tout aussi bien délicate que sensible. Au Congo, personne n’a en effet oublié l’épisode de l’entrée sur le territoire national des troupes rwandaises en 2009, sans que le Parlement n’en soit informé. Vital Kamerhe, alors président de l’Assemblée nationale, aujourd’hui directeur de cabinet du nouveau chef de l’État, s’y était alors opposé publiquement, entraînant une crise au sommet de l’État qui déboucha sur sa démission.

Dix ans plus tard, la même question revient sur la table : les troupes rwandaises traquent-elles des groupes armés aux côtés des soldats congolais dans le Kivu ? « Je ne crois pas que nous ayons besoin d’en arriver là. Je ne pense pas. Mais en revanche, il y a une très bonne entente que ce soit avec le Rwanda ou avec l’Ouganda, le Burundi. Bref, avec tous les voisins », a esquivé le président congolais, Félix Tshisekedi, lors de sa première interview accordée le 29 juin à RFI et France 24, à Lubumbashi, dans le sud de la RDC.

Comme nous le révélions dans notre précédent billet de blog, mis en ligne le 21 juin, des mouvements suspects des rebelles rwandais ont été signalés ces derniers mois dans les hauts plateaux de Kalehe. Et que cette situation pourrait justifier la cristallisation des tensions régionales dans l’est de la RDC où Kigali et Bujumbura, voire Kampala, s’affrontaient déjà via des groupes armés nationaux et étrangers interposés.

D’après les informations recueillies sur le terrain, des rebelles rwandais du Conseil national pour le renouveau et la démocratie (CNRD) ont été pris dans une embuscade à Masisi, dans le Nord-Kivu, tendue par des forces spéciales rwandaises et quelques unités spéciales congolaises, alors qu’ils faisaient mouvement de Kalehe, dans le Sud-Kivu, vers le Nord pour tenter de rejoindre d’autres combattants proches du général rwandais déchu et exilé en Afrique du Sud, Kayumba Nyamwasa. Bilan : au moins 13 éléments rebelles capturés et un ancien officier de l’armée rwandaise tué. Il s’agirait d’un certain capitaine Charles Sibomana dit « Sido », selon plusieurs sources proches de Kigali qui ont relayé la capture d’écran d’une photo de sa mort sur les réseaux sociaux.

Capture d'écran relayé sur les réseaux sociaux montrant la mort du capitaine "Sibo".

Les mêmes sources indiquent également que les troupes rwandaises seraient aussi positionnées vers Minembwe. Ce que, officiellement en tout cas, des officiels politiques et sécuritaires congolais continuent à démentir. En tout cas, un haut-responsable des Forces armées de la RDC (FARDC) nous a répondu qu’« aucune » opération n’a été menée conjointement avec l’armée rwandaise sur le sol congolais. Mais il a toutefois indiqué qu’il y a eu bel et bien une attaque des FARDC contre « le groupe des combattants [rwandais] qui quittaient le Sud-Kivu avec l’intention d’aller à la frontière avec le Rwanda et l’Ouganda ». À l’en croire, ces affrontements ont eu lieu « à la frontière entre Masisi et Kalehe » il y a « plus de 4 semaines », soit entre fin mai et début juin.

Dans tous les cas, le mystère demeure officiellement entier sur la coopération militaire entre le Rwanda et la RDC. Un prochain billet sur notre blog pourrait interroger le pourquoi de ce « mystère d’Etat » qui ne se justifierait pas dans les relations normales d’Etat à Etat.

Des mouvements suspects des rebelles rwandais dans les hauts plateaux du Sud-Kivu

Hommes, femmes, enfants, vieillards… Des combattants rwandais du Conseil national pour le renouveau et la démocratie (CNRD), dissidents des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), ainsi que leurs dépendants ont gagné ces derniers mois les Hauts-Plateaux de Kalehe, dans la province du Sud-Kivu. Des sources concordantes – des membres de la société civile, trois officiers de l’armée congolaise et un fonctionnaire onusien – parlent de quelque 5 000 personnes, parmi lesquelles des hommes et des femmes, voire des enfants, en armes, qui seraient arrivées en deux temps.

D’abord, entre fin décembre 2018 et janvier 2019. Pourchassés dans le Nord-Kivu (à Walikale, Masisi, Rutshuru) par des maï-maï de Nduma defense of Congo-Renové (NDC-R) du chef milicien Guidon Shimiray Mwissa, ces éléments du CNRD et leurs proches ont dû fuir vers le Sud-Kivu. Ils se sont alors immédiatement dirigés vers les forêts de Kalehe littoral et alentour où une communauté tutsi et hutu s’est établie depuis des décennies. Puis, depuis fin avril, une deuxième vague est partie de Fizi, Uvira et Mwenga via Walungu, en passant entre autres par Kabare (dans le groupement de Kalonge) en destination de Kalehe, vers Bunyakiri. Désormais confondus à la population locale rwandophone comme eux, ces éléments CNRD sont établis dans les villages de Zirhalo, Numbi, Shange, Lumbishi et Kavumu dans les hauts plateaux de Kalehe, renseignent les mêmes sources locales. Ils y construisent des habitations de fortune et s’adonnent à des travaux champêtres, mais surtout à l’exploitation artisanale des minerais. Depuis lors, des sources signalent que les deux groupes se sont mis ensemble et se situent vers la frontière entre les territoires de Masisi et Kalehe. 

Cette présence, confirmée par la Mission des Nations unies pour la stabilisation du Congo (Monusco), inquiète les populations locales qui craignent des affrontements entre des éléments du CNRD et d’autres groupes armés nationaux. « Depuis fin mars, nous veillons à cette situation et avons multiplié des opérations de dissuasion. Des Casques bleus ont installé une base opérationnelle temporaire à Bibatama, au nord-est de Bunyakiri pour surveiller les mouvements éventuels des groupes armés dont les CNRD », confie au Baromètre sécuritaire du Kivu une source militaire onusienne.

Wilson Irategeka, président du CNRD (Source: ici)

Du côté de l’armée congolaise, des responsables militaires contactés au Sud-Kivu et à Kinshasa nous assurent, de leur côté, qu’ils prennent « très au sérieux cette menace à la sécurité » et disent craindre même des éventuels accrochages sur le sol congolais entre ces combattants CNRD et des troupes rwandaises qui seraient tentées de traverser la frontière. Fin mai, le général major Delphin Kahimbi, chef des services de renseignements militaires congolais, s’est rendu à Bukavu, chef-lieu de la province du Sud-Kivu, pour s’enquérir de la situation. Avant son retour dans la capitale, l’officier a demandé à ses services sur place de lui faire parvenir avec diligence des informations sur l’évolution sécuritaire dans les Hauts-Plateaux de Kalehe. Le gouvernement congolais et ses partenaires étrangers sont surtout inquiets que ces rebelles CNRD fassent jonction avec des groupes armés anti-Kigali dans le territoire Uvira, contribuant ainsi à un nouvel embrasement transfrontalier, comme l’année passée.

Et les premiers éléments de l’ « investigation » côté congolais s’annoncent alarmants. Si depuis le coup d’état manqué de 2015 à Bujumbura, des affrontements ont eu lieu entre le Rwanda et le Burundi à travers des milices interposées dans les Hauts-Plateaux d’Uvira, ces dynamiques transfrontalières avaient sensiblement baissé en 2016 et 2017. Mais, depuis la fin de l’année 2018, la situation se détériore de nouveau considérablement. Des sources sécuritaires de la RDC soupçonneraient en effet des soldats rwandais de se positionner à Mibande, localité congolaise proche de Bijojo, après avoir passé Rurambo, dans les Hauts-Plateaux d’Uvira. Dans les environs, les mêmes sources signalent également la présence des « Gumino », une milice qui recrute dans la communauté Banyamulenge et qui est dirigée par le colonel Alexi Shaka Nyamusaraba. Ce groupe armé bénéficierait du soutien militaire de Bujumbura qui lui aurait fourni des munitions à plusieurs reprises en 2018, selon un rapport du groupe d’experts onusiens dont des copies ont fuité dans des médias début janvier.

Selon les mêmes sources sécuritaires congolaises, des hommes de Nyamusaraba seraient également en connivence avec le général Kayumba Nyamwasa, ancien chef d’état-major de l’armée rwandaise passé à l’opposition et exilé en Afrique du Sud et seraient appuyés par des Imbonerakure burundais, la milice armée et politique du président Pierre Nkurunziza. Une coalition d’intérêts opposée à celle regroupant, sur le même terrain, des Red-Tabara, ex-putschistes burundais, et des groupes maï-maï sur les Hauts-Plateaux de Fizi, Uvira et Mwenga. En tout cas, le décor semble se mettre en place pour une cristallisation des tensions régionales entre Kigali et Bujumbura. Même si le président Félix Tshisekedi a multiplié les contacts avec Kigali – en se rendant à Kigali le 25 mars et en accueillant le chef de l’état-major général de l’armée rwandaise à Kinshasa le 10 mai – et vient de visiter Bujumbura le 14 juin, sa stratégie pour éviter une déstabilisation de la RDC dans ce conflit régional n’est pas encore bien claire.

 

Quand la criminalité s’exporte dans les villes de la RDC

Depuis le début de l’année, l’on assiste à une hausse de la criminalité dans plusieurs villes de la République démocratique du Congo. Enlèvements, attaques à la grenade, braquage, meurtres, assassinats… Qu’est-ce qui pourrait expliquer cette situation ?

Chaque mois, l’ONG Synergie des associations des jeunes pour l’éducation civique, électorale et la promotion des droits de l’homme au Sud-Kivu (SAJECEK)  publie un bulletin sur la situation sécuritaire dans le Sud-Kivu. « Neuf personnes tuées, 46 maisons attaquées par des bandits armés, 6 véhicules braqués, 14 cas d’enlèvement et 5 cas de justice populaire » ont été ainsi répertoriés en avril par la SAJECEK , à travers son « programme de lutte contre la criminalité et l’insécurité dans la ville de Bukavu ».

Chiffres à l’appui, Robert Ndjangala, coordonnateur de SAJECEK, nous confirme « la recrudescence de la criminalité urbaine à Bukavu ». Rien que pour cette capitale du Sud-Kivu, son association a enregistré, le mois dernier, six cas de résidences attaquées, quatre enlèvements et un meurtre. Un de plus qui s’ajoute à de nombreux autres morts déplorés ces derniers mois dans la ville. Là où des citoyens ont récemment connu le « phénomène des corps sans vie » : chaque matin, on retrouvait un mort dans une rue ou ruelle.

Via WhatsApp, Maschack Bilubi, le maire de la ville, reconnaît au Groupe d’étude sur le Congo la persistance de ce phénomène dans sa juridiction. « Ces corps sans vie puent souvent l’alcool. Ce qui nous fait dire qu’il s’agit des morts dus à une forte consommation de l’alcool par des jeunes de la rue », avance-t-il. Mais l’autorité urbaine ne nie pas « la multiplication des assassinats ciblés » et « la montée du banditisme » qui seraient justifiées, selon lui, par « la circulation illégale des armes légères ». Il serait désormais possible de se procurer une arme légère à 20 ou 25 dollars dans la ville, selon le SAJECEK.

Bukavu se trouve en effet dans une partie du territoire congolais en proie à l’activisme des groupes armés nationaux et étrangers (burundais, rwandais et ougandais) depuis plus de deux décennies. « Certains groupes armés sont signalés dans les périphéries de la ville et leurs combattants n’hésitent pas à entrer à Bukavu pour se ravitailler et chercher des moyens financiers », complète Robert Ndjangala qui fait référence à « des cas des attaques à la grenade et de braquage des cambistes en pleine journée par des hommes armés cagoulés ». Selon des informations recueillies par son ONG, d’autres miliciens font également louer leurs services et « se font recruter pour exécuter des sales besognes dans le cadre, entre autres, des règlements des comptes dans la ville ».

Ces dernières années pourtant, des campagnes de démobilisation de ces combattants se sont succédé dans cette région. Mais elles n’ont jamais conduit à des résultats escomptés : la sécurité des personnes et des biens ainsi que la pacification de cette partie du pays sont encore loin d’être une réalité. Depuis l’arrivée de Felix Tshisekedi à la présidence, plusieurs groupes armés ont décidé de se rendre, mais sans qu’il y ait un programme de démobilisation opérationnel. Comme conséquence, la criminalité s’exporte désormais dans les villes congolaises. « C’est aussi là le résultat de tous les processus de réinsertion des ex-combattants qui se sont soldés par un échec. En conséquence, abandonnés à leur sort, des jeunes gens qui n’ont rien appris d’autre que le maniement des armes se retrouvent en chômage et n’hésitent pas aujourd’hui à recourir à ces activités criminelles dans la ville », tente d’expliquer le maire de Bukavu, Maschack Bilubi. Ainsi vols à main armée, braquages, attaques ciblées, meurtres, kidnappings font désormais le quotidien des habitants de sa municipalité.

Une recrudescence de l’insécurité urbaine qui se remarque dans plusieurs autres villes du Grand Kivu, notamment Goma (une mission parlementaire s’y était rendue en fin mars pour évaluer la situation), Butembo et Beni. Depuis le début de l’année, le Baromètre sécuritaire du Kivu (BSK) a documenté 42 personnes tuées et 27 enlevées dans les villes de Bukavu, Butembo et Goma. Lubumbashi, dans le sud du pays, Kananga, dans le Centre, ou Kisangani, dans le Nord-Est, ne sont pas non plus épargnées. Dans le chef-lieu de la nouvelle province de la Tshopo, « la dégradation de la situation sécurité dans la ville est surtout due aux mouvements des populations », selon Dismas Kitenge, président du Groupe Lotus, une ONG locale de défense des droits de l’homme. « Des jeunes gens, venus pour la plupart du Sud-Kivu, exercent comme moto-taximen dans la ville et sont souvent cités comme auteurs des vols à l’arraché la nuit, voire des attaques à main armée et des viols », indique l’activiste.

D’un point de vue plus global, Dismas Kitenge n’exclut pas la part du contexte politique et électoral dans la recrudescence de la criminalité urbaine en RDC. À Kisangani comme ailleurs, « des jeunes ont été instrumentalisés par des politiques pendant la campagne électorale : des candidats ont souvent fait appel aux gros bras pour sécuriser leurs meetings, mais aussi pour perturber les activités des adversaires politiques. Ce qui a souvent exacerbé des tensions politiques et entraîné des attaques entre groupes rivaux », souligne-t-il.

Plusieurs autres défenseurs des droits de l’homme et acteurs de la société civile contactés ont également relevé le fait que les autorités établies localement ne soient pas légitimes. Cette remise en cause du pouvoir local pourrait aussi, selon eux, expliquer la montée de la violence dans les villes. À cela s’ajoutent la grogne sociale mais aussi le mécontentement au sein de l’armée et de la police. Des militaires et soldats qui vivent dans des conditions difficiles, sous-payés, se transforment trop souvent en sources d’insécurité pour des civils. « Lorsqu’ils sont déployés la nuit pour des patrouilles, beaucoup nous confient qu’ils en profitent pour racketter la population pour pouvoir faire vivre leurs femmes et enfants le lendemain », souligne Norbert Ndjangala qui déplore aussi l’absence d’une volonté politique face à cette situation.

Dans d’autres pays, des facteurs similaires––des milliers d’ex-combattants, un État faible, et une abondance d’armes et munitions––un ont créé des vagues de criminalité urbaine extraordinaires. En El Salvador, Honduras, et Guatemala, des décennies de guerre civile ont cédé la place à l’insécurité urbaine la pire du monde. À la fin de ces guerres, un vaste réservoir d’hommes démobilisés et au chômage, ayant facilement accès à des armes, s’est transformé en groupes criminels organisés, notamment au Salvador, qui possède le taux d’homicides le plus élevé dans le monde. Au Guatemala, des groupes mafieux se sont constitués des services de renseignements de l’État et des forces militaires.

Dans les Kivus, en attendant des réponses plus appropriées, certaines mairies affirment mettre en place des « stratégies » avec des moyens de bord. À Bukavu par exemple, un « conseil urbain de sécurité » est tenu tous les mercredis de la semaine « pour évaluer la situation » et « réajuster » le plan de sécurisation de la ville. « Des patrouilles nocturnes sont ainsi organisées [malgré leurs limites ci-haut épinglées], des check-points intempestifs sont mis en place pour débusquer des malfrats, une campagne d’évacuation des kiosques et épaves de véhicules, possibles cachettes des bandits, a été lancée et des sensibilisations des cadres de base dans les quartiers sont en cours pour identifier les nouveaux venus », énumère le maire de Bukavu.

Toutefois, ces mesures ne sont pas nouvelles. Au début de 2018, le gouvernement du Sud-Kivu avait lancé des opérations “Tujikinge” contre l’insécurité en milieu urbain, mais sans pouvoir mettre fin aux bandes de criminels qui opèrent.

 

L’époque des groupes armés est-elle révolue?

Au cours de son périple à Goma le 15 avril et à Beni le 16 avril 2019, le Président de la République, Félix Tshisekedi, a promis de tout faire pour que la paix et la sécurité reviennent dans le Nord-Kivu, en affirmant que l’époque des groupes armés était révolue.

A ce sujet, si la promesse de remplacer les militaires qui ont fait longtemps au champ de bataille relève théoriquement d’une simple décision du commandant suprême des Forces Armées de la République démocratique du Congo (FARDC), la disparition des groupes armés reste quant à elle une gageure.

Certes, dans la foulée d’une reconfiguration du paysage des groupes armés des Kivu après les élections du 30 décembre, la liste de ceux disposés à déposer les armes n’a fait que s’allonger.  Ainsi après les premières redditions et captures de janvier et février, le chef Raia Mutomboki Kabishula alias Ngubito, actif en groupement de Ziralo en territoire de Kalehe, s’est rendu avec plus de 400 éléments à Nyamunyunyu le 5 mars; le Raia Mutomboki Safari, actif dans le groupement de Kalonge, toujours en territoire de Kalehe, s’est rendu le 26 mars; et le commandant de Nyatura Kavumbi s’est rendu aux FARDC  le 2 avril à Kirumbu dans le territoire de Masisi.

Des pourparler seraient en cours pour la reddition volontaire de certains autres groupes armés tels que avec les Nyatura de Kalume Matthias à Lumbishi en groupement de Buzi depuis mi-avril, avec les Raia Mutomboki Maheshe le 20 avril à Nzibira dans le groupement de Mulamba en territoire de Walungu. Les Nyatura de Ngwiti seraient aussi en route vers Muheto en vue de se rendre aux FARDC. 

D’autres encore ont été capturés ou tués : le 3 janvier, les FARDC ont tué Lance Muteya à Nduma, en territoire de Shabunda; les grands commandants Mai-Mai Charles Bokande et Jackson Muhukambutho ont été tués dans des attaques (par des gens non encore identifiées), respectivement à Kamuhororo le 3 février et vers Ishasha le 21 avril, tous deux dans le nord-est du territoire de Rutshuru; le chef Raia Mutomboki Kokodikoko et le chef Raia Mutomboki Vunja Vikwazo ont été capturés le 14 avril en territoire de Shabunda, mais leurs dépendants courent encore. 

Toutefois il sera difficile pour le gouvernement de consolider ces avancées, et ce pour trois raisons :

D’abord, au lieu de désarmer, certains groupes armés profitent de leurs bonnes relations avec les FARDC pour se renforcer, au point de se transformer en de sortes d’Etats dans l’Etat : le cas du Nduma Defense of Congo dont le « territoire » s’est enrichi de nouvelles conquêtes dans le Masisi pendant les mois de mars et avril 2019. Non seulement sa puissance et son prestige le rendent difficile à désarmer sans accord à son avantage, mais aussi sa complicité avec les FARDC crée un dilemme de sécurité qui réduit l’enthousiasme des groupes rivaux.

Deuxièmement, et probablement le défi le plus important, il y a un manque frappant d’options pour ceux qui veulent se rendre. Le Programme national de désarmement, démobilisation et réintégration (PNDDR) n’accepte aucun nouveau candidat à la démobilisation depuis plusieurs années. Ceux qui se rendent sont parfois placés dans des camps militaires – les deux principaux sont situés à Nyamunyunyi, au nord de Bukavu; et Mubambiro, à l’ouest de Goma – avec peu de supervision ou reçoivent de simples jetons de démobilisation et sont renvoyés dans leurs villages. Au même temps, le gouvernement congolais envoie des signaux contradictoires. Par exemple, le 3 février, le chef des rebelles Ebuela est arrivé à Mikenge (territoire de Fizi) avec des dizaines de combattants; toutefois, il a fuit en brousse après que les FARDC ont attaqué ses troupes qui s’apprêtaient à désarmer à Kafulo le 2 mars.

Enfin, paradoxalement, la mort ou la capture des commandants de certains groupes armés a privé les FARDC d’interlocuteurs importants qui pourraient persuader leurs troupes de se démobiliser. À la suite de la destitution de leur commandant, certains groupes se sont fragmentés en gangs de criminels opérant sans structure de commandement claire.