Kinshasa veut-il vraiment lâcher le chef milicien Guidon ?

Kinshasa en veut-il aux chefs miliciens de Walikale ? C’est en tout cas ce que semble s’en convaincre une majeure partie de la communauté autochtone de ce territoire du Nord-Kivu, niché à quelque 130 km de la ville de Goma. Et pour cause : l’étau judiciaire qui se resserre autour des leaders des groupes armés de cette partie du pays. Après le procès ouvert le 27 novembre 2018, à Goma, contre Sheka Ntabo Ntaberi, le chef de Nduma Defence of Congo (NDC), c’est désormais au tour de Guidon Shimirayi Mwissa, son ancien responsable des opérations devenu depuis chef de son propre groupe armé, NDC-Rénové, de se retrouver dans le viseur de la justice militaire.

« Participation à un mouvement insurrectionnel », « crime de guerre par conscription » et « crime contre l’humanité par viol ». Le mandat d’arrêt émis, début juin, à l’encontre de Guidon Shimirayi énumère ainsi les charges pour lesquelles cet ancien officier de l’armée congolaise est recherché. Le document de l’auditorat militaire supérieur près la Cour militaire opérationnelle du Nord-Kivu précise que Guidon aurait commis ces actes « pendant la période allant 2009 à 2014 » alors qu’il « travaill[ait] sous les ordres du chef de guerre Ntabo Ntaberi dit Sheka (…) », mais aussi « pendant la période allant de 2014 à ce jour ».

À Kinshasa, personne autour du nouveau chef de l’État n’a accepté s’étendre sur le sujet. Certains disent même ne « pas être au courant » de l’affaire quand d’autres nous renvoient quasi systématiquement à l’auditorat militaire du Nord-Kivu. Ce serait, selon eux, la structure compétente pour apporter des précisions sur la question. Mais est-ce ce parquet militaire a-t-il décidé seul, sans consulter les autorités nationales ? Non, si l’on en croit trois hauts responsables de l’armée proches du dossier que nous avons contactés. Pour eux, la traque des seigneurs de guerre de Walikale ne seraient qu’une première étape d’une stratégie globale : tous les autres chefs des groupes armés dans le Nord-Kivu seront concernés, nous assure-t-on.

Une garantie sans doute destinée à rassurer certaines organisations de la société civile de Walikale qui lèvent déjà la voix pour dénoncer le mandat d’arrêt émis contre le chef milicien et leader du NDC-R. En filigrane le sentiment d’injustice dans les efforts d’éradication des groupes armés nationaux : on s’attaquerait ainsi, selon elles, aux « groupes d’auto-défense » d’une seule communauté, sans inquiéter les autres milices qui pullulent dans la province. « Si Walikale a toujours résisté contre toutes les menaces extérieures visant l’extermination de ses autochtones, c’est grâce au volontariat de ses vaillants fils qui n’acceptent jamais toute forme de criminalité ou d’occupation sur la terre de leurs ancêtres », clament d’ailleurs les responsables des communautés de Walikale (Bunakima et Kano) et celui de la Coordination territoriale de la société civile (Sociwa) dans un communiqué de presse conjoint publié le 9 juillet.

Comment comprendre ce soutien apparent des organisations de la société civile locale à un chef milicien soupçonné de graves crimes ? Même si d’autres activistes locaux n’ont cessé, en revanche, de dénoncer les abus de Guidon. « Comme le gouvernement [central] a longtemps tourné le dos à Walikale – abandon caractérisé par l’absence de l’autorité de l’État dans le territoire -, les groupes armés locaux qui ont combattu les FDLR [Forces démocratiques de libération du Rwanda] sont considérés comme des libérateurs, nonobstant les crimes et autres bavures qu’ils commettent sur cette même population civile. Et Kinshasa a, pendant une période donnée, considéré lui aussi certains de ces groupes armés et les FDLR comme bases arrières alliées aux Forces armées de la RDC pour contrer les velléités du Rwanda et de l’Ouganda », tente d’expliquer un élu du territoire. « L’équipement militaire de Guidon laisse penser d’ailleurs qu’il bénéficiait d’un appui étatique », conclut-il.

D’après nos précédentes recherches, Guidon a en effet collaboré d’une manière extensive avec les FARDC dans les territoires de Lubero, Masisi et Walikale. Ce qui lui a d’ailleurs permis de monter en puissance entre 2015 et 2019. Et cette « poursuite de la collaboration entre le NDC-R et les FARDC » est détaillée de nouveau dans le rapport final du Groupe d’experts onusiens sur la RDC, rendu public le 7 juin 2019. « Des sources locales et des membres de la société civile ont indiqué que le colonel Yves Kijenge, haut-gradé du 3411e régiment des FARDC, basé dans la région de Kitchanga, aurait livré des armes et des munitions à des combattants du NDC-R », peut-on lire dans ce document.

« Un témoin a vu Kijenge remettre au moins 10 caisses de munitions à des éléments du groupe armé en janvier 2019, à Kalembe. De plus, un soldat des FARDC placé sous l’autorité de Kijenge a dit au Groupe d’experts qu’en mars 2019 sa hiérarchie lui avait donné l’ordre de ne pas s’opposer aux déplacements des combattants du NDC-R et qu’il avait récemment laissé librement passer Guidon, le chef de ce groupe armé », rapportent entre autres les experts onusiens.

Au sein de l’état-major de l’armée congolaise, l’on continue pourtant à nier tout soutien direct à Guidon. Un officier consulté persiste : « Ce qui se passait sur le terrain n’avait aucun rapport avec Kinshasa ». Pour lui, il n’y aurait donc que des complicités locales au sein des éléments de l’armée déployés dans la zone. Mais « tout le monde est justiciable », assure-t-il. Notre source, bien placée dans la hiérarchie militaire, laisse par ailleurs entendre que le mandat d’arrêt lancé contre Guidon n’est qu’une suite logique de l’audition de son ancien chef Sheka qui se trouve entre les mains de la justice militaire.

Outre cette corrélation avec l’affaire Sheka, Guidon ne s’est pas non plus fait beaucoup d’amis en tentant depuis bientôt une année d’étendre son influence au-delà de son fief de Walikale. Ces derniers mois, ses hommes se sont signalés dans des attaques dans le territoire de Masisi (où les éléments de NDC ont été souvent en cohabitation pacifique avec les FARDC) et dans le sud de Lubero. Leurs cibles : les FDLR et alliés (les Nyatura, les APLCS, …). Des offensives qui semblent perturber la situation de pré carré implicite instauré dans la région où chaque groupe armé prétend protéger sa communauté, sans jamais mettre en avant des intérêts économiques qui en découlent notamment lorsqu’il s’agit également du contrôle des carrés miniers dans des zones concernées.

Pour le moment, l’armée n’a toujours pas arrêté Guidon. Ce dernier bouge beaucoup et a été aperçu ces dernières semaines à Pinga, une localité de Walikale. Dans le coin, des soldats congolais censés exécuter le mandat d’arrêt à son encontre ferment les yeux. Mais, à Kinshasa, on assure que c’est le prévenu qui « ne se fait pas voir ». Dans son quartier général, Guidon, lui, se dit « frustré » par la tournure des événements et ne tarit pas des critiques envers la Monusco, la mission onusienne, qui, selon lui, aurait documenté des chefs d’accusation qui pèsent sur lui.

Va-t-il se rendre ? Rien n’est moins sûr. « Mais la meilleure stratégie contre les groupes armés locaux reste un programme DDR [désarmement, démobilisation et réinsertion] repensé », estime pour sa part le député Juvénal Munubo. « Le DDR doit être moins budgétivore mais efficient, en décentralisant par exemple les opérations : désarmer, démobiliser et réinsérer les ex-combattants dans leurs milieux d’origine, dans l’Est, au lieu de les placer pendant des mois à Kitona et Kamina sans une réelle réintégration », préconise cet élu de Walikale. Mais, Kinshasa ne dispose pas encore d’un nouveau programme DDR…

Omerta sur une éventuelle présence des Forces rwandaise de défense dans le Kivu

Des troupes rwandaises ont-elles mené une opération conjointe avec les FARDC sur le sol congolais ? C’est la question qui revient ces dernières semaines dans les échanges entre tous ceux qui suivent de près la situation sécuritaire dans l’est de la République démocratique du Congo. Mais, du côté des officiels rwandais et congolais, c’est presque l’omerta. Personne n’ose s’étendre sur le sujet.

Qu’en est-il vraiment et pourquoi ce black out ? Contacté off the record, un diplomate rwandais reconnaît avoir « entendu parler » d’une présence des Forces rwandaises de défense (RDF) dans l’est de la RDC. « Mais je n’ai pas plus d’informations », s’empresse-t-il de préciser. « De toute façon, si elle existe, une telle opération ne peut évidemment pas être divulguée au public. Sinon, cela aurait déjà été fait », estime-t-il, prudent et lucide.

D’autant que la question est tout aussi bien délicate que sensible. Au Congo, personne n’a en effet oublié l’épisode de l’entrée sur le territoire national des troupes rwandaises en 2009, sans que le Parlement n’en soit informé. Vital Kamerhe, alors président de l’Assemblée nationale, aujourd’hui directeur de cabinet du nouveau chef de l’État, s’y était alors opposé publiquement, entraînant une crise au sommet de l’État qui déboucha sur sa démission.

Dix ans plus tard, la même question revient sur la table : les troupes rwandaises traquent-elles des groupes armés aux côtés des soldats congolais dans le Kivu ? « Je ne crois pas que nous ayons besoin d’en arriver là. Je ne pense pas. Mais en revanche, il y a une très bonne entente que ce soit avec le Rwanda ou avec l’Ouganda, le Burundi. Bref, avec tous les voisins », a esquivé le président congolais, Félix Tshisekedi, lors de sa première interview accordée le 29 juin à RFI et France 24, à Lubumbashi, dans le sud de la RDC.

Comme nous le révélions dans notre précédent billet de blog, mis en ligne le 21 juin, des mouvements suspects des rebelles rwandais ont été signalés ces derniers mois dans les hauts plateaux de Kalehe. Et que cette situation pourrait justifier la cristallisation des tensions régionales dans l’est de la RDC où Kigali et Bujumbura, voire Kampala, s’affrontaient déjà via des groupes armés nationaux et étrangers interposés.

D’après les informations recueillies sur le terrain, des rebelles rwandais du Conseil national pour le renouveau et la démocratie (CNRD) ont été pris dans une embuscade à Masisi, dans le Nord-Kivu, tendue par des forces spéciales rwandaises et quelques unités spéciales congolaises, alors qu’ils faisaient mouvement de Kalehe, dans le Sud-Kivu, vers le Nord pour tenter de rejoindre d’autres combattants proches du général rwandais déchu et exilé en Afrique du Sud, Kayumba Nyamwasa. Bilan : au moins 13 éléments rebelles capturés et un ancien officier de l’armée rwandaise tué. Il s’agirait d’un certain capitaine Charles Sibomana dit « Sido », selon plusieurs sources proches de Kigali qui ont relayé la capture d’écran d’une photo de sa mort sur les réseaux sociaux.

Capture d'écran relayé sur les réseaux sociaux montrant la mort du capitaine "Sibo".

Les mêmes sources indiquent également que les troupes rwandaises seraient aussi positionnées vers Minembwe. Ce que, officiellement en tout cas, des officiels politiques et sécuritaires congolais continuent à démentir. En tout cas, un haut-responsable des Forces armées de la RDC (FARDC) nous a répondu qu’« aucune » opération n’a été menée conjointement avec l’armée rwandaise sur le sol congolais. Mais il a toutefois indiqué qu’il y a eu bel et bien une attaque des FARDC contre « le groupe des combattants [rwandais] qui quittaient le Sud-Kivu avec l’intention d’aller à la frontière avec le Rwanda et l’Ouganda ». À l’en croire, ces affrontements ont eu lieu « à la frontière entre Masisi et Kalehe » il y a « plus de 4 semaines », soit entre fin mai et début juin.

Dans tous les cas, le mystère demeure officiellement entier sur la coopération militaire entre le Rwanda et la RDC. Un prochain billet sur notre blog pourrait interroger le pourquoi de ce « mystère d’Etat » qui ne se justifierait pas dans les relations normales d’Etat à Etat.

Des mouvements suspects des rebelles rwandais dans les hauts plateaux du Sud-Kivu

Hommes, femmes, enfants, vieillards… Des combattants rwandais du Conseil national pour le renouveau et la démocratie (CNRD), dissidents des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), ainsi que leurs dépendants ont gagné ces derniers mois les Hauts-Plateaux de Kalehe, dans la province du Sud-Kivu. Des sources concordantes – des membres de la société civile, trois officiers de l’armée congolaise et un fonctionnaire onusien – parlent de quelque 5 000 personnes, parmi lesquelles des hommes et des femmes, voire des enfants, en armes, qui seraient arrivées en deux temps.

D’abord, entre fin décembre 2018 et janvier 2019. Pourchassés dans le Nord-Kivu (à Walikale, Masisi, Rutshuru) par des maï-maï de Nduma defense of Congo-Renové (NDC-R) du chef milicien Guidon Shimiray Mwissa, ces éléments du CNRD et leurs proches ont dû fuir vers le Sud-Kivu. Ils se sont alors immédiatement dirigés vers les forêts de Kalehe littoral et alentour où une communauté tutsi et hutu s’est établie depuis des décennies. Puis, depuis fin avril, une deuxième vague est partie de Fizi, Uvira et Mwenga via Walungu, en passant entre autres par Kabare (dans le groupement de Kalonge) en destination de Kalehe, vers Bunyakiri. Désormais confondus à la population locale rwandophone comme eux, ces éléments CNRD sont établis dans les villages de Zirhalo, Numbi, Shange, Lumbishi et Kavumu dans les hauts plateaux de Kalehe, renseignent les mêmes sources locales. Ils y construisent des habitations de fortune et s’adonnent à des travaux champêtres, mais surtout à l’exploitation artisanale des minerais. Depuis lors, des sources signalent que les deux groupes se sont mis ensemble et se situent vers la frontière entre les territoires de Masisi et Kalehe. 

Cette présence, confirmée par la Mission des Nations unies pour la stabilisation du Congo (Monusco), inquiète les populations locales qui craignent des affrontements entre des éléments du CNRD et d’autres groupes armés nationaux. « Depuis fin mars, nous veillons à cette situation et avons multiplié des opérations de dissuasion. Des Casques bleus ont installé une base opérationnelle temporaire à Bibatama, au nord-est de Bunyakiri pour surveiller les mouvements éventuels des groupes armés dont les CNRD », confie au Baromètre sécuritaire du Kivu une source militaire onusienne.

Wilson Irategeka, président du CNRD (Source: ici)

Du côté de l’armée congolaise, des responsables militaires contactés au Sud-Kivu et à Kinshasa nous assurent, de leur côté, qu’ils prennent « très au sérieux cette menace à la sécurité » et disent craindre même des éventuels accrochages sur le sol congolais entre ces combattants CNRD et des troupes rwandaises qui seraient tentées de traverser la frontière. Fin mai, le général major Delphin Kahimbi, chef des services de renseignements militaires congolais, s’est rendu à Bukavu, chef-lieu de la province du Sud-Kivu, pour s’enquérir de la situation. Avant son retour dans la capitale, l’officier a demandé à ses services sur place de lui faire parvenir avec diligence des informations sur l’évolution sécuritaire dans les Hauts-Plateaux de Kalehe. Le gouvernement congolais et ses partenaires étrangers sont surtout inquiets que ces rebelles CNRD fassent jonction avec des groupes armés anti-Kigali dans le territoire Uvira, contribuant ainsi à un nouvel embrasement transfrontalier, comme l’année passée.

Et les premiers éléments de l’ « investigation » côté congolais s’annoncent alarmants. Si depuis le coup d’état manqué de 2015 à Bujumbura, des affrontements ont eu lieu entre le Rwanda et le Burundi à travers des milices interposées dans les Hauts-Plateaux d’Uvira, ces dynamiques transfrontalières avaient sensiblement baissé en 2016 et 2017. Mais, depuis la fin de l’année 2018, la situation se détériore de nouveau considérablement. Des sources sécuritaires de la RDC soupçonneraient en effet des soldats rwandais de se positionner à Mibande, localité congolaise proche de Bijojo, après avoir passé Rurambo, dans les Hauts-Plateaux d’Uvira. Dans les environs, les mêmes sources signalent également la présence des « Gumino », une milice qui recrute dans la communauté Banyamulenge et qui est dirigée par le colonel Alexi Shaka Nyamusaraba. Ce groupe armé bénéficierait du soutien militaire de Bujumbura qui lui aurait fourni des munitions à plusieurs reprises en 2018, selon un rapport du groupe d’experts onusiens dont des copies ont fuité dans des médias début janvier.

Selon les mêmes sources sécuritaires congolaises, des hommes de Nyamusaraba seraient également en connivence avec le général Kayumba Nyamwasa, ancien chef d’état-major de l’armée rwandaise passé à l’opposition et exilé en Afrique du Sud et seraient appuyés par des Imbonerakure burundais, la milice armée et politique du président Pierre Nkurunziza. Une coalition d’intérêts opposée à celle regroupant, sur le même terrain, des Red-Tabara, ex-putschistes burundais, et des groupes maï-maï sur les Hauts-Plateaux de Fizi, Uvira et Mwenga. En tout cas, le décor semble se mettre en place pour une cristallisation des tensions régionales entre Kigali et Bujumbura. Même si le président Félix Tshisekedi a multiplié les contacts avec Kigali – en se rendant à Kigali le 25 mars et en accueillant le chef de l’état-major général de l’armée rwandaise à Kinshasa le 10 mai – et vient de visiter Bujumbura le 14 juin, sa stratégie pour éviter une déstabilisation de la RDC dans ce conflit régional n’est pas encore bien claire.

 

Quand la criminalité s’exporte dans les villes de la RDC

Depuis le début de l’année, l’on assiste à une hausse de la criminalité dans plusieurs villes de la République démocratique du Congo. Enlèvements, attaques à la grenade, braquage, meurtres, assassinats… Qu’est-ce qui pourrait expliquer cette situation ?

Chaque mois, l’ONG Synergie des associations des jeunes pour l’éducation civique, électorale et la promotion des droits de l’homme au Sud-Kivu (SAJECEK)  publie un bulletin sur la situation sécuritaire dans le Sud-Kivu. « Neuf personnes tuées, 46 maisons attaquées par des bandits armés, 6 véhicules braqués, 14 cas d’enlèvement et 5 cas de justice populaire » ont été ainsi répertoriés en avril par la SAJECEK , à travers son « programme de lutte contre la criminalité et l’insécurité dans la ville de Bukavu ».

Chiffres à l’appui, Robert Ndjangala, coordonnateur de SAJECEK, nous confirme « la recrudescence de la criminalité urbaine à Bukavu ». Rien que pour cette capitale du Sud-Kivu, son association a enregistré, le mois dernier, six cas de résidences attaquées, quatre enlèvements et un meurtre. Un de plus qui s’ajoute à de nombreux autres morts déplorés ces derniers mois dans la ville. Là où des citoyens ont récemment connu le « phénomène des corps sans vie » : chaque matin, on retrouvait un mort dans une rue ou ruelle.

Via WhatsApp, Maschack Bilubi, le maire de la ville, reconnaît au Groupe d’étude sur le Congo la persistance de ce phénomène dans sa juridiction. « Ces corps sans vie puent souvent l’alcool. Ce qui nous fait dire qu’il s’agit des morts dus à une forte consommation de l’alcool par des jeunes de la rue », avance-t-il. Mais l’autorité urbaine ne nie pas « la multiplication des assassinats ciblés » et « la montée du banditisme » qui seraient justifiées, selon lui, par « la circulation illégale des armes légères ». Il serait désormais possible de se procurer une arme légère à 20 ou 25 dollars dans la ville, selon le SAJECEK.

Bukavu se trouve en effet dans une partie du territoire congolais en proie à l’activisme des groupes armés nationaux et étrangers (burundais, rwandais et ougandais) depuis plus de deux décennies. « Certains groupes armés sont signalés dans les périphéries de la ville et leurs combattants n’hésitent pas à entrer à Bukavu pour se ravitailler et chercher des moyens financiers », complète Robert Ndjangala qui fait référence à « des cas des attaques à la grenade et de braquage des cambistes en pleine journée par des hommes armés cagoulés ». Selon des informations recueillies par son ONG, d’autres miliciens font également louer leurs services et « se font recruter pour exécuter des sales besognes dans le cadre, entre autres, des règlements des comptes dans la ville ».

Ces dernières années pourtant, des campagnes de démobilisation de ces combattants se sont succédé dans cette région. Mais elles n’ont jamais conduit à des résultats escomptés : la sécurité des personnes et des biens ainsi que la pacification de cette partie du pays sont encore loin d’être une réalité. Depuis l’arrivée de Felix Tshisekedi à la présidence, plusieurs groupes armés ont décidé de se rendre, mais sans qu’il y ait un programme de démobilisation opérationnel. Comme conséquence, la criminalité s’exporte désormais dans les villes congolaises. « C’est aussi là le résultat de tous les processus de réinsertion des ex-combattants qui se sont soldés par un échec. En conséquence, abandonnés à leur sort, des jeunes gens qui n’ont rien appris d’autre que le maniement des armes se retrouvent en chômage et n’hésitent pas aujourd’hui à recourir à ces activités criminelles dans la ville », tente d’expliquer le maire de Bukavu, Maschack Bilubi. Ainsi vols à main armée, braquages, attaques ciblées, meurtres, kidnappings font désormais le quotidien des habitants de sa municipalité.

Une recrudescence de l’insécurité urbaine qui se remarque dans plusieurs autres villes du Grand Kivu, notamment Goma (une mission parlementaire s’y était rendue en fin mars pour évaluer la situation), Butembo et Beni. Depuis le début de l’année, le Baromètre sécuritaire du Kivu (BSK) a documenté 42 personnes tuées et 27 enlevées dans les villes de Bukavu, Butembo et Goma. Lubumbashi, dans le sud du pays, Kananga, dans le Centre, ou Kisangani, dans le Nord-Est, ne sont pas non plus épargnées. Dans le chef-lieu de la nouvelle province de la Tshopo, « la dégradation de la situation sécurité dans la ville est surtout due aux mouvements des populations », selon Dismas Kitenge, président du Groupe Lotus, une ONG locale de défense des droits de l’homme. « Des jeunes gens, venus pour la plupart du Sud-Kivu, exercent comme moto-taximen dans la ville et sont souvent cités comme auteurs des vols à l’arraché la nuit, voire des attaques à main armée et des viols », indique l’activiste.

D’un point de vue plus global, Dismas Kitenge n’exclut pas la part du contexte politique et électoral dans la recrudescence de la criminalité urbaine en RDC. À Kisangani comme ailleurs, « des jeunes ont été instrumentalisés par des politiques pendant la campagne électorale : des candidats ont souvent fait appel aux gros bras pour sécuriser leurs meetings, mais aussi pour perturber les activités des adversaires politiques. Ce qui a souvent exacerbé des tensions politiques et entraîné des attaques entre groupes rivaux », souligne-t-il.

Plusieurs autres défenseurs des droits de l’homme et acteurs de la société civile contactés ont également relevé le fait que les autorités établies localement ne soient pas légitimes. Cette remise en cause du pouvoir local pourrait aussi, selon eux, expliquer la montée de la violence dans les villes. À cela s’ajoutent la grogne sociale mais aussi le mécontentement au sein de l’armée et de la police. Des militaires et soldats qui vivent dans des conditions difficiles, sous-payés, se transforment trop souvent en sources d’insécurité pour des civils. « Lorsqu’ils sont déployés la nuit pour des patrouilles, beaucoup nous confient qu’ils en profitent pour racketter la population pour pouvoir faire vivre leurs femmes et enfants le lendemain », souligne Norbert Ndjangala qui déplore aussi l’absence d’une volonté politique face à cette situation.

Dans d’autres pays, des facteurs similaires––des milliers d’ex-combattants, un État faible, et une abondance d’armes et munitions––un ont créé des vagues de criminalité urbaine extraordinaires. En El Salvador, Honduras, et Guatemala, des décennies de guerre civile ont cédé la place à l’insécurité urbaine la pire du monde. À la fin de ces guerres, un vaste réservoir d’hommes démobilisés et au chômage, ayant facilement accès à des armes, s’est transformé en groupes criminels organisés, notamment au Salvador, qui possède le taux d’homicides le plus élevé dans le monde. Au Guatemala, des groupes mafieux se sont constitués des services de renseignements de l’État et des forces militaires.

Dans les Kivus, en attendant des réponses plus appropriées, certaines mairies affirment mettre en place des « stratégies » avec des moyens de bord. À Bukavu par exemple, un « conseil urbain de sécurité » est tenu tous les mercredis de la semaine « pour évaluer la situation » et « réajuster » le plan de sécurisation de la ville. « Des patrouilles nocturnes sont ainsi organisées [malgré leurs limites ci-haut épinglées], des check-points intempestifs sont mis en place pour débusquer des malfrats, une campagne d’évacuation des kiosques et épaves de véhicules, possibles cachettes des bandits, a été lancée et des sensibilisations des cadres de base dans les quartiers sont en cours pour identifier les nouveaux venus », énumère le maire de Bukavu.

Toutefois, ces mesures ne sont pas nouvelles. Au début de 2018, le gouvernement du Sud-Kivu avait lancé des opérations “Tujikinge” contre l’insécurité en milieu urbain, mais sans pouvoir mettre fin aux bandes de criminels qui opèrent.

 

L’époque des groupes armés est-elle révolue?

Au cours de son périple à Goma le 15 avril et à Beni le 16 avril 2019, le Président de la République, Félix Tshisekedi, a promis de tout faire pour que la paix et la sécurité reviennent dans le Nord-Kivu, en affirmant que l’époque des groupes armés était révolue.

A ce sujet, si la promesse de remplacer les militaires qui ont fait longtemps au champ de bataille relève théoriquement d’une simple décision du commandant suprême des Forces Armées de la République démocratique du Congo (FARDC), la disparition des groupes armés reste quant à elle une gageure.

Certes, dans la foulée d’une reconfiguration du paysage des groupes armés des Kivu après les élections du 30 décembre, la liste de ceux disposés à déposer les armes n’a fait que s’allonger.  Ainsi après les premières redditions et captures de janvier et février, le chef Raia Mutomboki Kabishula alias Ngubito, actif en groupement de Ziralo en territoire de Kalehe, s’est rendu avec plus de 400 éléments à Nyamunyunyu le 5 mars; le Raia Mutomboki Safari, actif dans le groupement de Kalonge, toujours en territoire de Kalehe, s’est rendu le 26 mars; et le commandant de Nyatura Kavumbi s’est rendu aux FARDC  le 2 avril à Kirumbu dans le territoire de Masisi.

Des pourparler seraient en cours pour la reddition volontaire de certains autres groupes armés tels que avec les Nyatura de Kalume Matthias à Lumbishi en groupement de Buzi depuis mi-avril, avec les Raia Mutomboki Maheshe le 20 avril à Nzibira dans le groupement de Mulamba en territoire de Walungu. Les Nyatura de Ngwiti seraient aussi en route vers Muheto en vue de se rendre aux FARDC. 

D’autres encore ont été capturés ou tués : le 3 janvier, les FARDC ont tué Lance Muteya à Nduma, en territoire de Shabunda; les grands commandants Mai-Mai Charles Bokande et Jackson Muhukambutho ont été tués dans des attaques (par des gens non encore identifiées), respectivement à Kamuhororo le 3 février et vers Ishasha le 21 avril, tous deux dans le nord-est du territoire de Rutshuru; le chef Raia Mutomboki Kokodikoko et le chef Raia Mutomboki Vunja Vikwazo ont été capturés le 14 avril en territoire de Shabunda, mais leurs dépendants courent encore. 

Toutefois il sera difficile pour le gouvernement de consolider ces avancées, et ce pour trois raisons :

D’abord, au lieu de désarmer, certains groupes armés profitent de leurs bonnes relations avec les FARDC pour se renforcer, au point de se transformer en de sortes d’Etats dans l’Etat : le cas du Nduma Defense of Congo dont le « territoire » s’est enrichi de nouvelles conquêtes dans le Masisi pendant les mois de mars et avril 2019. Non seulement sa puissance et son prestige le rendent difficile à désarmer sans accord à son avantage, mais aussi sa complicité avec les FARDC crée un dilemme de sécurité qui réduit l’enthousiasme des groupes rivaux.

Deuxièmement, et probablement le défi le plus important, il y a un manque frappant d’options pour ceux qui veulent se rendre. Le Programme national de désarmement, démobilisation et réintégration (PNDDR) n’accepte aucun nouveau candidat à la démobilisation depuis plusieurs années. Ceux qui se rendent sont parfois placés dans des camps militaires – les deux principaux sont situés à Nyamunyunyi, au nord de Bukavu; et Mubambiro, à l’ouest de Goma – avec peu de supervision ou reçoivent de simples jetons de démobilisation et sont renvoyés dans leurs villages. Au même temps, le gouvernement congolais envoie des signaux contradictoires. Par exemple, le 3 février, le chef des rebelles Ebuela est arrivé à Mikenge (territoire de Fizi) avec des dizaines de combattants; toutefois, il a fuit en brousse après que les FARDC ont attaqué ses troupes qui s’apprêtaient à désarmer à Kafulo le 2 mars.

Enfin, paradoxalement, la mort ou la capture des commandants de certains groupes armés a privé les FARDC d’interlocuteurs importants qui pourraient persuader leurs troupes de se démobiliser. À la suite de la destitution de leur commandant, certains groupes se sont fragmentés en gangs de criminels opérant sans structure de commandement claire.

 

Libération des otages par les ADF. Signe d’une pacification ou une diversion ?

Dans la première moitié du mois de mars 2019, les rebelles Allied Democratic Forces relâchent des otages, parfois avec un message oral destiné aux nouvelles autorités exécutives de la RDC. En date du 02 mars 2019, les ADF ont relâché sept hommes et sept femmes à Makembi en territoire de Beni. Le 05 mars 2019, sept femmes, une fille et quatorze hommes ont été relâchés à Mayi-Safi dans le même territoire. Le 11 mars 2019, les ADF ont relâché vingt-trois civils au village de Maselele, en les accompagnant eux-mêmes jusqu’à 12 km à l’est de Oïcha, chef lieu du territoire de Beni.  Ces retours heureux, amorcés timidement en février avant de devenir spectaculaires en mars, paraissent toutefois étranges, quand on sait que, jusqu’au mois de mars, non seulement les ADF n’avaient jamais revendiqué les attaques qui leur sont attribuées dans les villages et agglomérations de Beni mais aussi n’avaient jamais relâché leurs otages de manière aussi volontairement spectaculaire et propagandiste. Le message qu’ils entendent passer aux nouvelles autorités exécutives de la RDC va dans le sens de l’apaisement et du dialogue : ils promettraient de ne plus tuer les civils, s’ils le nouveau gouvernement les laisse libres de mouvement et d’activité comme ils l’ont été avant les massacres.

Ils souhaiteraient aussi avoir l’opportunité de dire leur vérité sur les massacres au nouveau Président de la République Félix Tshisekedi, qui était en visite à Beni du 16 au 17 avril 2019. Toutefois, à quelques jours de l’arrivée du chef de l’Etat, ils ont continué de tuer des civils, par exemple à Watalinga, où ils ont tué huit civils pendant la nuit du 11 au 12 avril 2019. De son côté, le nouveau président a laissé comprendre pendant sa visite au États-Unis qu’il cherche un soutien américain pour faire face à un groupe qu’il considère d’être lié à l’État islamique et que l’Ouganda pourrait aussi soutenir des opérations militaires en RDC.

Dans tous les cas, il y a lieu de se demander si les ADF  se  sont résolus à adopter un comportement plus pacifique pour se redéfinir un rôle différent après l’alternance politique issue des élections du 30 décembre 2018 en République Démocratique du Congo ou s’il s’agit plutôt d’une manœuvre de diversion pour essayer de desserrer l’étau des Forces Armées de la République Démocratique du Congo qui les harcèlent depuis 2014.

Pour rappel, les ADF n’ont jamais relâché les prêtres enlevés à la paroisse Catholique de Mbau la nuit du 19 au 20 octobre 2012, parmi tant d’autres otages portés disparus dans le territoire de Beni. En octobre 2014, une série de massacres leur attribués a commencé dans le territoire de Beni, dans un cafouillage qui ne permet pas d’établir clairement la responsabilité de chacun des acteurs armés présents dans la contrée. Le Groupe d’Etudes sur le Congo a déjà publié deux rapports d’enquête du sur cette question.

Les Centres de Traitement d’Ebola attirent les groupes armés à Butembo

Entre fin février et mi-mars, dans une quinzaine de jours, les Centres de Traitement de la maladie à virus Ebola (CTE) ont été attaqués en ville de Butembo, dans l’est de la République démocratique du Congo. Le 11 mars 2019 vers 5h00, une attaque contre le CTE du site ITAVa occasionné la mort d’un policier de garde et blessé un agent sanitaire. Un combattant Mai-Mai figurant parmi les assaillants a été arrêté. Deux semaines plus tôt, le 27 février à 16h00, au cours d’une autre attaque sur le même CTE, des assaillants avaient déjà tué un policier, incendié une partie du centre, et dispersé douze 12 malades dans la panique. Après l’incendie nocturne du CTE de Katwa le 24 février, première attaque spectaculaire de ce genre, en ville de Butembo, le ministre congolais de la santé avait accusé des membres de la communauté locale dubitatifs quant à l’opération humanitaire contre Ebola, avant de réaliser que les CTE étaient plutôt la cible de groupes armés.

Dans le milieu où on note des attaques régulières des groupes armés, les centres de santé––y inclus ceux qui traitent l’Ebola––continuent aussi d’être attaqué dans la foulée. C’est notamment le cas de Kasitu et Vuhovi. D’après les Nations Unies, depuis le début de l’épidémie, on a constaté 317 incidents de sécurité qui ont eu un impact sur la riposte contre la maladie.

Le défi sécuritaire est énorme et la stratégie de la riposte contre Ebola––auquel 731 personnes ont succombé––aurait dû en tenir davantage compte dès le départ. Dans une région où l’État et le monde humanitaire ont souvent été absents devant les souffrances de tout genre, notamment les meurtres de civils et autres exactions commises par les groupes armés, la population est souvent devenue méfiante. De ce fait, l’engouement récent dans la lutte contre Ebola – déploiement d’une taskforce composée d’experts recrutés dans le monde entier, avec d’importants moyens financiers – a suscité de la réserve. La décision en décembre 2018 de reporter les élections à Butembo et Beni, jugée par de nombreuses personnes comme politique, a également pu contribuer à briser la confiance envers les autorités.

L’implication des personnes les plus respectées dans la sensibilisation, telles l’Evêque de l’Église catholique et le tout nouveau Prix Nobel de la Paix, le Dr Denis Mukwege, n’a pas suffi pour convaincre de la subite et bienveillante solidarité mondiale avec la population de Butembo-Beni. Les visites locales du ministre de la santé, Oly Ilunga, et du Directeur de l’Organisation Mondiale de la Santé, devraient être accompagnées ou suivies d’une implication plus convaincante et plus profonde de l’État et de l’ONU apportant des réponses aux questionnements suivants :

Quel est le rôle et la part de responsabilité des services de sécurité lorsque les groupes armés qui insécurisent la population pénètrent en plein centre-ville à 16h00 – le CTE Itav se trouvant au cœur de la ville de Butembo – sans se faire détecter ou empêcher par les services de renseignements, la police et les Forces armées de la RDC ? L’absence d’interpellation et de redevabilité est propice à la récidive.

Dans quelle mesure la stratégie de la riposte contre Ebola intègre-t-elle le risque que le déploiement massif des moyens financiers attire les acteurs armés, y compris les groupes armés des environs et les forces de l’ordre loyales elles-mêmes, longtemps clochardisées ?

Dans tous les cas, les attaques des CTE dans une ville qui était devenue un îlot de paix depuis plus d’un an au milieu d’une contrée où sévissent les groupes armés, montrent qu’Ebola a attiré les groupes armés, que la sécurité des équipes de la riposte contre Ebola ne devrait pas être découplée avec la sécurité de la population en général, et qu’une action humanitaire bien financée peut être mise à mal par un État défaillant dans ses missions de sécurisation.