Les Centres de Traitement d’Ebola attirent les groupes armés à Butembo

Entre fin février et mi-mars, dans une quinzaine de jours, les Centres de Traitement de la maladie à virus Ebola (CTE) ont été attaqués en ville de Butembo, dans l’est de la République démocratique du Congo. Le 11 mars 2019 vers 5h00, une attaque contre le CTE du site ITAVa occasionné la mort d’un policier de garde et blessé un agent sanitaire. Un combattant Mai-Mai figurant parmi les assaillants a été arrêté. Deux semaines plus tôt, le 27 février à 16h00, au cours d’une autre attaque sur le même CTE, des assaillants avaient déjà tué un policier, incendié une partie du centre, et dispersé douze 12 malades dans la panique. Après l’incendie nocturne du CTE de Katwa le 24 février, première attaque spectaculaire de ce genre, en ville de Butembo, le ministre congolais de la santé avait accusé des membres de la communauté locale dubitatifs quant à l’opération humanitaire contre Ebola, avant de réaliser que les CTE étaient plutôt la cible de groupes armés.

Dans le milieu où on note des attaques régulières des groupes armés, les centres de santé––y inclus ceux qui traitent l’Ebola––continuent aussi d’être attaqué dans la foulée. C’est notamment le cas de Kasitu et Vuhovi. D’après les Nations Unies, depuis le début de l’épidémie, on a constaté 317 incidents de sécurité qui ont eu un impact sur la riposte contre la maladie.

Le défi sécuritaire est énorme et la stratégie de la riposte contre Ebola––auquel 731 personnes ont succombé––aurait dû en tenir davantage compte dès le départ. Dans une région où l’État et le monde humanitaire ont souvent été absents devant les souffrances de tout genre, notamment les meurtres de civils et autres exactions commises par les groupes armés, la population est souvent devenue méfiante. De ce fait, l’engouement récent dans la lutte contre Ebola – déploiement d’une taskforce composée d’experts recrutés dans le monde entier, avec d’importants moyens financiers – a suscité de la réserve. La décision en décembre 2018 de reporter les élections à Butembo et Beni, jugée par de nombreuses personnes comme politique, a également pu contribuer à briser la confiance envers les autorités.

L’implication des personnes les plus respectées dans la sensibilisation, telles l’Evêque de l’Église catholique et le tout nouveau Prix Nobel de la Paix, le Dr Denis Mukwege, n’a pas suffi pour convaincre de la subite et bienveillante solidarité mondiale avec la population de Butembo-Beni. Les visites locales du ministre de la santé, Oly Ilunga, et du Directeur de l’Organisation Mondiale de la Santé, devraient être accompagnées ou suivies d’une implication plus convaincante et plus profonde de l’État et de l’ONU apportant des réponses aux questionnements suivants :

Quel est le rôle et la part de responsabilité des services de sécurité lorsque les groupes armés qui insécurisent la population pénètrent en plein centre-ville à 16h00 – le CTE Itav se trouvant au cœur de la ville de Butembo – sans se faire détecter ou empêcher par les services de renseignements, la police et les Forces armées de la RDC ? L’absence d’interpellation et de redevabilité est propice à la récidive.

Dans quelle mesure la stratégie de la riposte contre Ebola intègre-t-elle le risque que le déploiement massif des moyens financiers attire les acteurs armés, y compris les groupes armés des environs et les forces de l’ordre loyales elles-mêmes, longtemps clochardisées ?

Dans tous les cas, les attaques des CTE dans une ville qui était devenue un îlot de paix depuis plus d’un an au milieu d’une contrée où sévissent les groupes armés, montrent qu’Ebola a attiré les groupes armés, que la sécurité des équipes de la riposte contre Ebola ne devrait pas être découplée avec la sécurité de la population en général, et qu’une action humanitaire bien financée peut être mise à mal par un État défaillant dans ses missions de sécurisation.

 

 

 

Un paysage sécuritaire en reconfiguration dans les deux Kivus  

The former spokesperson of the FDLR, Laforge Bazeye

L’ancien porte-parole des FDLR, Laforge Bazeye

Bien qu’il soit trop tôt pour connaître l’impact des élections sur les l’insécurité et la mobilisation armée à l’est du la RDC, on peut déjà constater des légers changements dans les dynamiques conflictuelles au Kivu. Les services de sécurité et les leaders miliciens à la fois sont en train de gauger l’impact du changement au sommet de l’état – et sa contestation par une partie de l’opposition et la société civile congolaise – sur leur propre positionnement politique et stratégique. Les pressions y résultantes sont liées indirectement au processus électoral : des tensions régionales entre le Rwanda, l’Ouganda, et le Burundi (chacun de ces pays pactise avec certains groupes armés congolais) ; et des réalignements entre belligérants – par conséquence ou du aux querelles intestines.

Le cas « burundais » est illustratif. Bien que des incursions et tensions transfrontalieres sont monnaie courant depuis longtemps, les dernier mois ont produit une amplification des accrochages entre des groupes armés soit en connivence ou en conflit. Au cœur de ce conflit se trouvent deux camps : les rebellions burundaises qui se sont insurgé contre le gouvernement de Pierre Nkurunziza suite au coup d’état raté de 2015 et la répression suivante ; et différentes rebellions rwandaises, anciennes et récentes, qui cherchent à se positionner contre Kigali. Dans leurs efforts de démanteler leurs ennemies, les deux pays – eux-mêmes en tension – soutiennent les ennemies de leur voisin, tandis que les gouvernements congolais et ougandais se retrouvent dans leurs propres jeux d’alliances, tous deux démontrant une flexibilité tactique redoutable.

C’est ainsi que les incursions de l’armée burundaise (FDN) contre différentes rebellions – surtout contre les RED-Tabara (ancien FRONABU-Tabara), mais aussi contre l’aile Nzabampema des Forces nationales de libération (FNL) – se sont multipliées l’année passée, souvent sous complicité des FARDC. De l’autre côté, les FNL ont su tisser des relations avec les groupes Mai-Mai comme ceux des commandants Makanaki, Rushaba, René, Réunion, et Nyerere dû à leur présence historique autour de Uvira. Comme ailleurs dans les Kivus, ces coalitions produisent parfois des alliances surprenantes : c’est ainsi que fin janvier 2019 l’armée burundaise a soutenu une offensive contre les RED-Tabara sur les Hauts Plateaux d’Uvira mené par les Mai-Mai de Marungu de la communauté Fuliiro ensemble avec les Twiganeho, milice Banyamulenge – deux communautés qui sont souvent en conflit.

De l’autre côté, l’ancien chef d’état–major rwandais Faustin Kayumba Nyamwasa, qui a fait défection en 2010 et depuis lors réside en exile en Afrique de Sud, est lié à une petite rébellion dans les Hauts Plateaux d’Uvira. Opérant sous le même nom que le parti politique de Kayumba, Rwanda National Congress (RNC), ce groupe s’était allié avec des milices Banyamulenge comme les Gumino et Twiganeho tout en ayant reçu un soutien du gouvernement congolais, n’a jamais su vraiment pénétrer le territoire rwandais. Depuis décembre 2018, des rapports suggèrent une dissidence au sein du RNC, provoqué à partir de l’extérieur. En même temps, certains analystes parlent d’un soutien rwandais au RED-Tabara pour attaquer l’RNC.

C’est dans ce contexte qu’en janvier – juste avant la proclamation définitive des résultats des élections présidentielles en RDC – Kinshasa procède à un revirement important : après la visite d’une importante délégation congolaise à Kigali – y inclus Kalev Mutond, le chef de renseignements civils – Kinshasa aurait arrête plusieurs éléments RNC ainsi que le Colonel Richard Tawimbi, un leader militaire important Munyamulenge. Au même moment, Kinshasa a aussi transféré au Rwanda Laforge Fils Bazeye (alias Ignace Nkaka), porte-parole des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR) récemment arrêté en RDC, au Rwanda. Ces actions pourraient en partie s’expliquer par les résultats électoraux et les débats qui y avaient pris suite au niveau de l’Union africaine, jusque cette semaine présidée par Kigali.

Tandis que les accrochages continuent sur les Hauts Plateaux d’Uvira, une aile dissidente des FDLR – le Conseil National pour le Renouveau et la Démocratie–Ubwyunge (CNRD) – se semble diriger vers cette zone, d’où ils sont supposés se frayer un sauf-conduit pour rejoindre le Burundi, en passant par différentes zones disputées avec des groupes armés anti-rwandais (notamment en Masisi et Kalehe). Tout cela représente des tensions grandissantes au sein des pays de la sous-région qui pourraient s’accentuer si la RDC n’arrive pas à stabiliser son territoire, qui présente actuellement – comme souvent dans le passée – une arène pour l’ensemble des contestations régionales.

Une deuxième tendance apparente est le réalignement des alliances et commandements au sein des groupes armés. Plusieurs commandants rebelles ont été tué, arrêté, ou se sont rendus dans les cinq semaines depuis le vote. Le cas le plus important est la mort de Charles Bokande, rapporté le 5 février 2019. Les sources divergent sur les causes de sa mort – soit il aurait été tué par son adjoint JTM (« Je t’aime ») suite à des querelles intestines, ou bien par les gardes du Parc National des Virunga, dont les Mai–Mai Charles sont un des adversaires principaux. Bokande avait été parmi les chefs de guerre les plus importants dans les Kivus. Il contrôlait le gros du littoral sud du Lac Edouard, ou il contrôlait l’économie piscicole et s’affrontait régulièrement avec les gardes Virunga.

Le chef du groupe Raia Mutomboki « Lance Muteya », actif dans l’ouest du territoire de Kalehe depuis octobre 2018, a succombe à un sort similaire : le 3 janvier, lors d’un jour de marché, il s’est déplacé vers l’ouest pour piller le village de Nduma au territoire voisin de Shabunda – mais il n’en reviendra jamais. Sur son chemin retour, il aurait subi une embuscade FARDC dans la forêt liant les territoires de Kalehe et de Shabunda où il aurait péri avec sept de combattants. Toujours dans le territoire de Kalehe, les FARDC auraient arrêté le commandant milicien « Gachacha » (ancien commandant adjoint d’une aile Nyatura) à Bushaku le 17 janvier 2019.

Au registre des redditions notoires s’ajoute celle du « Colonel » Ebuela avec une grande partie de ses troupes, le 3 février à Mikenge en territoire de Fizi. Son appartenance à la Coalition Nationale du Peuple pour la Souveraineté du Congo (CNPSC) a ouvert le débat sur le mobile de son geste et les conséquences sur ladite coalition, dont il était présumé être la deuxième personnalité après William Amuri Yakutumba. Ebuela était cité en disant qu’il ne voyait plus d’importance dans sa rébellion après l’arrivée au pouvoir de Felix Tshisekedi.

Il est trop tôt de savoir si ces tendances vont se poursuivre. Bien qu’un nouveau président ait été inauguré, son gouvernement et les exécutifs provinciaux prendront encore des mois pour être formé, et les élections locales n’auront lieu qu’en septembre prochain. De même pour les forces de sécurité, notamment FARDC et Police, ou les hiérarchies pré-électorales restent largement en place tandis que le nouveau président n’a pas encore articulé sa stratégie pour la stabilisation du Kivu.