Hommes, femmes, enfants, vieillards… Des combattants rwandais du Conseil national pour le renouveau et la démocratie (CNRD), dissidents des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), ainsi que leurs dépendants ont gagné ces derniers mois les Hauts-Plateaux de Kalehe, dans la province du Sud-Kivu. Des sources concordantes – des membres de la société civile, trois officiers de l’armée congolaise et un fonctionnaire onusien – parlent de quelque 5 000 personnes, parmi lesquelles des hommes et des femmes, voire des enfants, en armes, qui seraient arrivées en deux temps.

D’abord, entre fin décembre 2018 et janvier 2019. Pourchassés dans le Nord-Kivu (à Walikale, Masisi, Rutshuru) par des maï-maï de Nduma defense of Congo-Renové (NDC-R) du chef milicien Guidon Shimiray Mwissa, ces éléments du CNRD et leurs proches ont dû fuir vers le Sud-Kivu. Ils se sont alors immédiatement dirigés vers les forêts de Kalehe littoral et alentour où une communauté tutsi et hutu s’est établie depuis des décennies. Puis, depuis fin avril, une deuxième vague est partie de Fizi, Uvira et Mwenga via Walungu, en passant entre autres par Kabare (dans le groupement de Kalonge) en destination de Kalehe, vers Bunyakiri. Désormais confondus à la population locale rwandophone comme eux, ces éléments CNRD sont établis dans les villages de Zirhalo, Numbi, Shange, Lumbishi et Kavumu dans les hauts plateaux de Kalehe, renseignent les mêmes sources locales. Ils y construisent des habitations de fortune et s’adonnent à des travaux champêtres, mais surtout à l’exploitation artisanale des minerais. Depuis lors, des sources signalent que les deux groupes se sont mis ensemble et se situent vers la frontière entre les territoires de Masisi et Kalehe. 

Cette présence, confirmée par la Mission des Nations unies pour la stabilisation du Congo (Monusco), inquiète les populations locales qui craignent des affrontements entre des éléments du CNRD et d’autres groupes armés nationaux. « Depuis fin mars, nous veillons à cette situation et avons multiplié des opérations de dissuasion. Des Casques bleus ont installé une base opérationnelle temporaire à Bibatama, au nord-est de Bunyakiri pour surveiller les mouvements éventuels des groupes armés dont les CNRD », confie au Baromètre sécuritaire du Kivu une source militaire onusienne.

Wilson Irategeka, président du CNRD (Source: ici)

Du côté de l’armée congolaise, des responsables militaires contactés au Sud-Kivu et à Kinshasa nous assurent, de leur côté, qu’ils prennent « très au sérieux cette menace à la sécurité » et disent craindre même des éventuels accrochages sur le sol congolais entre ces combattants CNRD et des troupes rwandaises qui seraient tentées de traverser la frontière. Fin mai, le général major Delphin Kahimbi, chef des services de renseignements militaires congolais, s’est rendu à Bukavu, chef-lieu de la province du Sud-Kivu, pour s’enquérir de la situation. Avant son retour dans la capitale, l’officier a demandé à ses services sur place de lui faire parvenir avec diligence des informations sur l’évolution sécuritaire dans les Hauts-Plateaux de Kalehe. Le gouvernement congolais et ses partenaires étrangers sont surtout inquiets que ces rebelles CNRD fassent jonction avec des groupes armés anti-Kigali dans le territoire Uvira, contribuant ainsi à un nouvel embrasement transfrontalier, comme l’année passée.

Et les premiers éléments de l’ « investigation » côté congolais s’annoncent alarmants. Si depuis le coup d’état manqué de 2015 à Bujumbura, des affrontements ont eu lieu entre le Rwanda et le Burundi à travers des milices interposées dans les Hauts-Plateaux d’Uvira, ces dynamiques transfrontalières avaient sensiblement baissé en 2016 et 2017. Mais, depuis la fin de l’année 2018, la situation se détériore de nouveau considérablement. Des sources sécuritaires de la RDC soupçonneraient en effet des soldats rwandais de se positionner à Mibande, localité congolaise proche de Bijojo, après avoir passé Rurambo, dans les Hauts-Plateaux d’Uvira. Dans les environs, les mêmes sources signalent également la présence des « Gumino », une milice qui recrute dans la communauté Banyamulenge et qui est dirigée par le colonel Alexi Shaka Nyamusaraba. Ce groupe armé bénéficierait du soutien militaire de Bujumbura qui lui aurait fourni des munitions à plusieurs reprises en 2018, selon un rapport du groupe d’experts onusiens dont des copies ont fuité dans des médias début janvier.

Selon les mêmes sources sécuritaires congolaises, des hommes de Nyamusaraba seraient également en connivence avec le général Kayumba Nyamwasa, ancien chef d’état-major de l’armée rwandaise passé à l’opposition et exilé en Afrique du Sud et seraient appuyés par des Imbonerakure burundais, la milice armée et politique du président Pierre Nkurunziza. Une coalition d’intérêts opposée à celle regroupant, sur le même terrain, des Red-Tabara, ex-putschistes burundais, et des groupes maï-maï sur les Hauts-Plateaux de Fizi, Uvira et Mwenga. En tout cas, le décor semble se mettre en place pour une cristallisation des tensions régionales entre Kigali et Bujumbura. Même si le président Félix Tshisekedi a multiplié les contacts avec Kigali – en se rendant à Kigali le 25 mars et en accueillant le chef de l’état-major général de l’armée rwandaise à Kinshasa le 10 mai – et vient de visiter Bujumbura le 14 juin, sa stratégie pour éviter une déstabilisation de la RDC dans ce conflit régional n’est pas encore bien claire.

 

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