Des soldats ougandais pendant une formation de l’armée américaine (U.S. Air Force photo by Staff Sgt. Amy Picard / recadrée)

C’est un document de cinq pages qui fait grand bruit. Le 13 octobre, l’analyste des questions militaires (et conseiller de l’opposant Moïse Katumbi) Jean-Jacques Wondo a publié, sur son compte twitter, un document signé par le chef d’Etat major de l’armée congolaise, Célestin Mbala. Celui-ci annonce une grande offensive conjointe des armées de la région contre les rébellions dans l’Est de la RD Congo entre novembre et mai prochains.

Selon ce document, les armées burundaise, ougandaise, rwandaise et tanzanienne sont invitées à envoyer chacune un contingent de forces spéciales et de rejoindre un Etat-major intégré à Goma.

Le sujet est extrêmement sensible tant l’histoire de la présence d’armées étrangères au Congo est longue et douloureuse. Un des épisodes les plus traumatiques fut sans doute les multiples affrontements entre armées ougandaises et rwandaises à Kisangani, en 1999 et 2000, faisant des centaines de victimes civiles congolaises. En 2009, l’entrée des troupes rwandaises dans le cadre de l’opération “Umoja wetu” (“notre unité”), avait provoqué une crise politique conduisant au départ de Vital Kamerhe de la présidence de l’Assemblée nationale – ce dernier est aujourd’hui directeur de cabinet du président Félix Tshisekedi. 

Même si l’authenticité du document n’a pas été officiellement confirmée, elle est très probable. Aucune des sources contactée pour cette analyse (deux militaires et deux membres de la présidence, notamment) ne l’a démentie. Par ailleurs, deux d’entre-elles ont confirmé la tenue d’une réunion annoncée dans le document : celle des Etats-majors des pays de la région les 24 et 25 octobre à Goma.

Cependant, ce plan ne semble être pour l’instant qu’un document de travail destiné à évoluer selon une source militaire citée par RFI. Certains des détails qu’il contient sont déjà démentis par les acteurs concernés. Les officiers de la Monusco, par exemple, ne devraient pas faire partie d’un Etat-major intégré, contrairement à ce qu’on peut lire dans le document. « Juridiquement et techniquement, notre mandat est strictement national et il ne nous permet pas d’appuyer une coalition régionale, explique ainsi Florence Marchal, la porte-parole de la chef de la Monusco Leïla Zerrougui, au Baromètre sécuritaire du Kivu (KST). Ce mandat court jusqu’en décembre et seul le Conseil de sécurité peut l’amender ». Une source diplomatique indique aussi que la présence d’officiers américains n’est pas actée, contrairement à ce que suggère le document. Deux sources à la présidence congolaise assurent enfin qu’une offensive des seules Forces armées congolaises (FARDC), dirigée par le général Fall Sikabwe, devrait bientôt commencer. L’une d’elle reconnaît néanmoins que des discussions pour la constitution d’une force régionale sont en cours, même si son cadre n’est pas encore défini : elle n’exclut notamment pas que la brigade d’intervention de la Monusco accueille des troupes de nouveaux pays voisins.

Dans tous les cas, la volonté congolaise de former une coalition régionale est réelle et portée par le président Félix Tshisekedi. Après une première réunion des Etats-majors burundais, congolais, ougandais et rwandais, à Goma, les 13 et 14 septembre, le président congolais avait soutenu à la tribune de l’ONU « la création d’une coalition régionale à l’image de la coalition mondiale contre le terrorisme, pour éradiquer le fléau de l’insécurité créé par les groupes armés d’origine interne et externe. ». 

Ce projet peut-il réussir ? A première vue, il est séduisant. Une partie des groupes armés les plus actifs dans l’Est congolais, comme les Ougandais de la rébellion islamiste des Forces démocratiques alliées (ADF), les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) ou encore la Résistance pour un Etat de droit au Burundi (RED-Tabara), sont d’origine étrangère. Par ailleurs, Gitega, Kampala et Kigali sont régulièrement soupçonnés d’aider certains groupes armés dans les Kivus, se livrant ainsi une guerre par procuration. Une meilleure coopération entre tous les pays de la région est donc sans doute l’une des clés pour venir à bout des violences.

Mais il n’est pas certain que la période actuelle soit propice à une telle harmonisation. Le Rwanda et l’Ouganda sont notamment à couteaux tirés depuis février, et leurs relations ne s’améliorent pas. Après que le Rwanda a subi une violente incursion venue du Congo, le 4 octobre, certains des rebelles appréhendés ont ainsi été présenté à la presse où ils ont affirmé avoir été recrutés en Ouganda

Selon le député national de Butembo, Muhindo Nzangi, cette coalition inédite est davantage dictée par la méfiance entre les pays de la région que par une véritable volonté de collaborer. « L’idée de départ, c’était que notre armée forme une coalition avec les Ougandais pour venir à bout des ADF car, malheureusement, elle ne peut y arriver seule, assure-t-il. J’ai écrit au président pour soutenir cette idée. Tshisekedi et Museveni sont tombés d’accord. Mais le Rwanda a estimé qu’il ne pouvait laisser l’armée ougandaise en RD Congo sans contrôle. Le président Tshisekedi a donc accepté qu’il fassent aussi partie de l’opération, ce que je regrette. Enfin, pour apaiser le Burundi, qui se méfie du Rwanda, ce pays a également été invité. » Il n’est en tout cas pas certain que tous les participants soient très enthousiastes. Le document ayant fuité était, ainsi, à l’origine, contenu dans une correspondance adressée par le général congolais Célestin Mbala à son homologue burundais.

Malgré ce climat de suspicion, le plan affirme que des officiers Rwandais et Ougandais devraient partager les mêmes secteurs opérationnels au Nord-Kivu. Et dans la partie nord du Sud-Kivu ce sont les armées burundaises et rwandaises qui devraient cohabiter. Le pire des scénario – un affrontement direct sur le sol congolais entre armées étrangères – parait donc plausible.

L’arrivée de ces armées qui ont, par le passé, commis de nombreux abus en RD Congo, pourrait également susciter un sentiment d’humiliation dans la population et avoir des effets pervers, comme celui de stimuler des groupes « d’autodéfense » congolais présents sur le territoire. Ce phénomène avait notamment été observé suite à l’opération conjointe rwando-congolaise “Umoja wetu” contre les FLDR début 2009.

Une grande partie des groupes armés « nationaux » figurent par ailleurs parmi les cibles de l’opération conjointe. « Face à des armées étrangères les mai-mai vont immédiatement se coaliser, craint Nzangi. Et s’il y a des affrontements entre eux et ces contingents, il y a un sérieux risque que cela se passe très mal ».

La réunion prévue à Goma les 24 et 25 octobre pour mieux définir les contours de la coalition s’annonce cruciale.

  1. […] 24 et 25 octobre dernier, à Goma, une réunion très attendue devait en effet acter la création d’un « état major intégré » des armées de la région […]

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