Un « cours abrégé de réparation de véhicules » donné par le contingent indien de la Monusco à Museneni, en territoire de Lubero. (MONUSCO/Force)

Vingt ans. Le 30 novembre dernier, cela faisait très exactement deux décennies que l’opération de maintien de la paix des Nations-Unies en RDC avait vu le jour. Personne n’a, pourtant, eu le coeur à célébrer cet anniversaire.

Depuis le 22 novembre, la Monusco fait face à une contestation populaire d’une rare ampleur dans le Nord-Kivu. Le 25 novembre, un de ses camps, dans le quartier de Boikene, à Beni, a même été en partie détruit par des manifestants. Ces derniers accusent la mission de passivité, voire, pour les plus critiques, de complicité lors des massacres de civils de ces dernières semaines.

Le Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) a en effet recensé la mort d’au moins 123 civils du fait des groupes armés depuis le 5 novembre sur le territoire de Beni. Dans leur immense majorité, ces exactions ont été commises par les Forces démocratiques alliées (ADF, rébellion islamiste d’origine ougandaise), vraisemblablement en représailles à « l’offensive d’envergure » lancée le 30 octobre par l’armée congolaise.

Au cours de ces violentes manifestations, des casques bleus ont même ouvert le feu, tuant au moins un civil qui, selon la mission, « s’apprêtait à lancer un cocktail molotov ». Une enquête a été ouverte, mais cet épisode a contribué à radicaliser encore la contestation. Elle a même gagné plusieurs grandes villes : des rassemblements ont été organisés par des mouvements citoyens tels que la Lucha, à Goma et Kinshasa, demandant à la mission d’onusienne de partir, si elle n’était pas capable d’agir contre les massacres. Au total, le KST a pu recenser la mort d’au moins 15 personnes dans les manifestations récentes à Beni et Butembo.

La confiance des Congolais dans les capacités de la mission à assurer leur sécurité s’est en réalité érodée ces dernières années. A la question « avez-vous confiance en la Monusco pour assurer la sécurité de votre quartier/village ? », seuls 15% des Congolais interrogés en décembre 2018 par Peacebuildingdata.org répondaient « oui » (et même 14% pour les habitants du Nord-Kivu). Cela représente une chute de 11 points par rapport à 2015. 

Mais la crise de confiance actuelle survient au moment crucial où l’avenir de la mission est en discussion au siège des Nations-Unies : son nouveau mandat doit, en effet, être adopté avant le 20 décembre prochain. Son budget, qui fut longtemps le plus important au monde pour une opération de maintien de la paix (il a atteint 1,45 milliards de dollars en 2013-2014), est redescendu à 1,01 milliards de dollars, notamment du fait de la réduction du financement de l’ONU par les Etats-Unis. La Monusco est désormais moins bien financé que la Minusma au Mali, ou encore la Minuss au Soudan du Sud. 

En mars, le Conseil de sécurité n’avait renouvelé la mission en RDC que pour neuf mois, contre douze habituellement. Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves le Drian, avait même affirmé que ce mandat écourté devait servir à envisager son « désengagement progressif ». Entre temps, une revue stratégique de la mission a été conduite par le diplomate tunisien Youssef Mahmoud. Son rapport, dont les conclusions ont été dévoilées par l’AFP préconise un retrait de la mission dans un délai de trois ans. 

Se pourrait-il que, de New-York à Beni, une conjonction d’intérêts de frustrations diverses conduise à la fin précipitée de l’opération ?

Certains membres de la mission sont en tout cas démoralisés tant ils ont l’impression de faire figure de bouc émissaire. La Monusco n’est pas à l’origine de la nouvelle spirale de violences, souligne-t-on, et ce d’autant moins que les Forces armées de la RDC (FARDC) ne l’ont pas associée à la planification de leurs opérations contre les ADF.

Le 1er décembre, lors de sa visite dans l’Est du Congo, le chef des opérations de maintien de la paix de l’ONU Jean-Pierre Lacroix a même affirmé que les attaques contre la mission ont été « préméditées, organisées et financées » et réclamé « des enquêtes sur tout ce qui s’est passé ».

Qui les aurait orchestré ? Sous couvert d’anonymats, certains membres de la mission assurent au KST que des membres de l’armée congolaise ont contribué à attiser la contestation contre elle, y compris en transportant des manifestants. Le KST a pu constater que certains responsables militaires congolais relaient des messages hostiles aux casques bleus. 

Dans quel but ces officiers auraient-ils cherché à attiser l’hostilité contre la Monusco ? Faire de la Monusco le centre des critiques pourrait d’abord faire passer au second plan leur propre responsabilité. Ensuite, la plupart des chefs toujours en poste à la tête de l’armée congolaise ont été nommés par l’ancien président Joseph Kabila, lequel avait exigé le départ de la Monusco avant 2020. Certains des officiers congolais sont par ailleurs eux-mêmes sous sanctions des Nations-Unies comme le général Muhindo Akili Mundos, aujourd’hui commandant de la 33e région militaire (Sud-Kivu et Maniema). Et, selon une source onusienne haut placée, le ministre de la Défense, Aimé Ngoy Mukena (un proche de l’ancien président Kabila), n’a toujours pas signé le nouvel accord de coopération entre les FARDC et la Monusco qui lui est proposé, alors que le précédent a expiré en juillet. 

Cela n’efface toutefois pas complètement les responsabilités de la Monusco. Les attaques des ADF contre les civils pouvaient, en effet, être anticipées. Ce groupe armé avait déjà employé cette stratégie lors des précédentes offensives, comme en 2014 (à l’époque, 345 civils avaient été tués en trois mois). Or le mandat de la Monusco définit la protection des civils comme l’une des deux priorités de la mission (avec le soutien aux institutions congolaises)

Les troupes engagées sur le terrain, dans le territoire de Beni, ne semblent en réalité mal adaptées à cette mission. Il s’agit, pour l’essentiel, des quelques 3000 soldats malawites, sud-africains et tanzaniens de la Brigade d’intervention de la Force de la Monusco (FIB), une force de combat plus que de protection des civils. Celle-ci avait vu le jour en 2013, pour mettre en déroute les rebelles du Mouvement du 23 mars (M23), lesquels opéraient comme une armée régulière. Selon plusieurs sources diplomatiques, elle était portée par la volonté des Etats d’Afrique australe de lutter contre l’influence rwandaise dans les Kivus.

La FIB doit aujourd’hui faire face à un ennemi totalement différent, utilisant des techniques de contre-insurrection. Selon le rapport de la revue stratégique, elle rencontre aussi des « problèmes majeurs liés au commandement et au contrôle unifiés, au renseignement, à l’analyse, à la planification et à la coordination ».

Ces troupes ont en outre connu de lourdes pertes dans le territoire de Beni ces dernières années : 15 casques bleus ont été tués lors de la bataille de Semuliki, en décembre 2017. Puis lors de leur dernière offensive contre les ADF, en novembre 2018, 8 casques bleus sont à nouveaux tombés. Conséquences : malgré les instructions du commandement de la force, les patrouilles de la FIB, qui dispose de son propre commandement avec à leur tête le général sud-africain Patrick Dube, se seraient faites plus timorées, y compris dans les villes du Grand Nord-Kivu. 

A cela s’ajoute le fait que la crise s’est déroulée en pleine transition à la tête de la force de la Monusco : après le départ de son commandant, le Brésilien Elias Martins, elle s’est retrouvée sans chef. Le nouveau commandant adjoint, le général Français Thierry Lion, arrivé à son poste à la même période, a donc dû assumer une double fonction. Cette situation devrait toutefois prendre fin rapidement : un nouveau commandant de la force, le Brésilien Ricardo Augusto Ferreira Costa Neves, a été nommé le 3 décembre.

Comment la mission peut-elle sortir de l’ornière ? Après les manifestations de Beni, le bureau de la cheffe de la mission, Leila Zerrougui, a sollicité une réunion avec les plus hautes autorités congolaises. Elle s’est tenue sous la forme d’un Conseil national de sécurité, le lundi 25 novembre à Kinshasa, avec le président de la république, ses ministres, et plusieurs généraux congolais. Celui-ci a décidé de la reprise « d’opérations conjointes » entre la Monusco et les FARDC. Mais au-delà de l’effet d’annonce, qui a pu contribuer à calmer les manifestants, il reste difficile de cerner les mesures concrètes que cela recouvrira.

Depuis, la mission onusienne communique en tout cas sur le soutien qu’elle fournissait déjà aux FARDC, notamment avec des vols de reconnaissance et des évacuations des blessés. Elle pourrait augmenter son soutien logistique aux soldats congolais mais seulement dans une certaine mesure : son budget est déjà en déficit de plusieurs millions de dollars selon le bureau de la représentante spéciale secrétaire générale. 

Des réunions de « planification » conjointes entre les officiers de la Monusco et FARDC se sont aussi tenues dans le territoire de Beni. La Monusco a annoncé des arrestations de combattants dans le cadre de « patrouilles de combat » conjointes avec les FARDC. Mais sa participation aux affrontements avec les ADF, au sol comme dans les airs, reste pour le moment exclue selon plusieurs sources diplomatiques. Plusieurs responsables onusiens jugent en effet l’opération des FARDC inefficace et mal préparée. Et ils redoutent de se retrouver solidaire d’éventuelles exactions. 

Dans ce contexte, une option pourrait être de suspendre les opérations contre les ADF, le temps d’établir une nouvelle stratégie commune entre les FARDC et la Monusco. Seul le président Félix Tshisekedi pourrait prendre une telle décision. Mais il n’est pas certain que les chefs militaires congolais soient d’accord. Surtout, cela risquerait d’apparaître, aux yeux de la population, comme un recul particulièrement dommageable pour l’image du président qui s’était engagé à éradiquer les ADF avant la fin de l’année. 

Plus fondamentalement, il existe une divergence de fond entre ce que les Congolais attendent de la Monusco, et ce que celle-ci peut et veut faire. Le président Tshisekedi, qui souhaite le maintien de la Monusco, réclame le renforcement des capacités militaires de la mission. De même, dans la société civile, la Lucha réclame à la Monusco « d’agir ou de partir ». L’opposant Martin Fayulu et le prix Nobel de la paix, Denis Mukwege, tous deux favorables à la présence onusienne, demandent pour leur part une intervention militaire dans le territoire de Beni sur le modèle de l’opération européenne Artémis en 2003 dans l’Ituri. L’idée sous jacente de ces attentes, c’est qu’une offensive militaire musclée pourrait rapidement éradiquer les ADF.

A l’inverse, plusieurs responsables de la Monusco interrogés par le KST estiment que la Monusco n’est « pas là pour faire la guerre » et que l’usage de la force ne peut être utile qu’en complément d’initiatives politiques et diplomatiques. Dans son rapport « l’art des possibles : le nouveau mandat de la Monusco » (en anglais) le Groupe d’études sur le Congo avait recommandé « la construction d’une stratégie politique viable pour la protection des civils en zone de conflit ».  De même, la récente revue stratégique indépendante affirme qu’« aucune solution militaire ne permet de résoudre les multiples crises empoisonnant la République démocratique du Congo ». « Les attentes irréalistes et les solutions à court terme [pèsent] sur la Mission et [permettent] aux parties prenantes congolaises, sans s’en rendre compte, de négliger la responsabilité qui leur incombe dans le traitement des causes du conflit, dont beaucoup résultent de déficits de gouvernance locaux » écrivent encore les rapporteurs.

Ce texte propose même le retrait de la FIB, notamment pour souligner que la « neutralisation de ces groupes est une obligation souveraine qui incombe à l’armée nationale ». Ou, qu’en cas de renouvellement de cette force, celle-ci ne soit pas maintenue plus d’un an. 

Ces propositions sont désormais sur la table du conseil de sécurité de l’ONU. Un retrait en moins de trois ans, paraît difficilement concevable : même en cas de décision en ce sens, sa réalisation prendra du temps. La RDC reste par ailleurs touchée par une épidémie de maladie à virus Ebola, qui risque d’être relancée par les récentes attaques contre la Monusco ainsi que les agents de la « riposte » comme à Mangina, le 27 novembre. 

Il est en revanche possible que le Conseil de sécurité réclame la planification de ce retrait. Selon une source diplomatique, les Etats-Unis, notamment souhaitent qu’un calendrier de départ soit adopté.

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