Patrouille conjointe de la Police des Nations Unies, de la Police nationale congolaise et de l’Armée congolaise à Goma le 20 mai 2020. Photo MONUSCO / Kevin Jordan

La décision n’a pas été facile à prendre. En ce mois de mai 2020, le nouveau coronavirus frappait la RDC depuis plusieurs semaines, et la ville de Beni était placée, comme le reste du pays, sous un état d’urgence sanitaire interdisant tout rassemblement de plus de 20 personnes. Mais, il y avait plus inquiétant encore aux yeux des militants du mouvement citoyen Lutte pour le changement (Lucha) de la ville. « Des mesures drastiques ont été prises contre cette épidémie alors qu’aucun cas n’était enregistré chez nous, se souvient Steward, un des membres du collectif. Pourtant, les habitants de Beni souffrent bien plus de l’insécurité, qui n’avait l’air de préoccuper personne », se souvient-il.

Depuis des années, cette cité du Nord-Kivu vit sous la menace de groupes armés, et en particulier des Forces démocratiques alliées (ADF), une rébellion islamiste d’origine ougandaise qui frappe régulièrement les civils et écume la région. Mais ces dernières semaines, un nouveau phénomène s’est ajouté à ce fléau : au cours des trois premières semaines de mai, au moins six vols à main armée ont été commis dans la ville.

Pour la Lucha, ce n’était plus supportable. Alors le 20 mai, le mouvement citoyen a écrit à la mairie de Beni pour l’informer de son intention d’organiser « des manifestations pacifiques » afin de dénoncer « la recrudescence de l’insécurité et les assassinats [à] répétition en ville de Beni ». Le rassemblement, organisé le lendemain, a été sévèrement réprimé. Un des manifestants, Freddy Marcus Kambale, un élève de 19 ans, est mort sous les balles de la police et 21 de ses camarades ont été arrêtés. Le procès du policier soupçonné de ce meurtre est toujours en cours.

Le cas de Beni n’est pas isolé. Depuis plusieurs semaines, l’exaspération des habitants croit dans les grands centres urbains du Kivu face à une augmentation ressentie de la criminalité. Les forces de l’ordre, parfois soupçonnées d’être complices des malfaiteurs, ont du mal à contenir le mécontentement. A Butembo, le 27 mai, les chauffeurs de taxi ont également manifesté. Un des leurs avait été tué, la veille, par des hommes armés. Une fois encore, le rassemblement a dégénéré : un des manifestants a été blessé par balle par la police

L’augmentation de l’insécurité urbaine ne semble pas cantonnée au Kivu. A Lubumbashi, Mgr Jean-Pierre Tafunga a alerté le 19 mai sur la recrudescence d’une insécurité “indescriptible”. Et le même jour, les députés de la commission « Défense et sécurité » de l’Assemblée nationale interpellaient le vice-Premier ministre de l’Intérieur, Gilbert Kankonde, à propos de l’augmentation de l’insécurité dans les grandes villes du pays. « Nous avons reçu des appels d’un peu partout dans nos circonscriptions pour nous alerter sur ce phénomène, explique au KST son rapporteur, le député de Walikale Juvénal Munubo. Il porte des noms différents selon les villes : « 40 voleurs » à Goma, « Kasuku » à Butembo, « Kuluna » à Kinshasa… Mais nous avons senti une tendance générale à l’augmentation des violences urbaines. » 

Il demeure difficile de quantifier finement cette augmentation tant les statistiques manquent sur l’insécurité en RDC. La longue réponse écrite du vice-Premier ministre de l’Intérieur aux députés ne comporte par exemple aucune donnée chiffrée, même si elle ne dément pas le phénomène.

Les données recueillies par le KST semblent néanmoins confirmer cette tendance : une augmentation du nombre de vols commis par des acteurs armés a été enregistrée à partir du mois d’avril dans les villes du Kivu (Beni, Butembo, Goma, Bukavu, Uvira et Baraka). Vingt incidents de cette nature ont été recensés en avril et 24 en mai, contre une moyenne mensuelle de 11,7. C’est inédit depuis mars 2018. 

La ville de Butembo a été particulièrement touchée avec 11 incidents de ce type en mai (contre 1,7 en moyenne) ce qui est inédit depuis le début des relevés du KST, en juin 2017.


Quelle est la cause de cette augmentation ? Selon Juvénal Munubo, la crise sanitaire due à la Covid-19, les mesures prises pour tenter de l’endiguer et la crise économique sont l’une des hypothèse “évidente”. 

Ailleurs dans le monde, pourtant, les mesures de confinement ont plutôt provoqué une baisse de la criminalité. Mais il n’est pas exclu que les conséquences de la pandémie soient différentes en RDC. A de rares exceptions, comme la commune de la Gombe à Kinshasa, et celle d’Ibanda à Bukavu, le confinement total n’a pas été décrété dans les villes congolaises. La plupart des malfaiteurs sont donc restés libres de circuler en ville, comme le reste de la population.

La crise économique n’a en revanche pas épargné les cités de RDC et pourrait expliquer en partie cette recrudescence de vols. Sur les marchés internationaux, le franc congolais a perdu environ 11% de sa valeur depuis mars, passant d’environ 1700 francs pour un dollars à près de 1900 aujourd’hui, rognant le pouvoir d’achat des Congolais payés en monnaie nationale. 

A Kinshasa, des heurts meurtriers ont eu lieu entre la police et des manifestants réclamant la réouverture du grand marché situé dans la commune de la Gombe, où l’on trouve d’ordinaire des denrées à prix accessibles. Au total, la banque centrale du Congo a révisé ses prévisions de croissance pour 2020 à la baisse à -2,4% (contre -1,9% précédemment) et évalué l’inflation à 9% contre les 7% prévus. Selon cette institution, la crise s’explique essentiellement par « les mesures de confinement des populations, à la fois internes et externes ».

Les villes du Kivu ont pu être particulièrement frappées par la fermeture, depuis mars, des frontières avec les trois pays limitrophes (l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi) avec lesquels les échanges sont traditionnellement intenses.

La circulation entre les villes du Nord-Kivu (Goma, Butembo et Beni) ont également été suspendues pendant trois semaines en avril, de mêmes que celle entre Goma et Bukavu.

Le fait que Butembo, qui constitue habituellement un grand carrefour commercial, soit la ville la plus touchée par la recrudescence de vols à main armé suggère également un possible lien entre le ralentissement des échanges et l’augmentation de l’insécurité urbaine.

  1. Les pratiques de vol à mains armées ne sont pas à circonscrire dans la seule période de la COVID-19. Elles datent de depuis longtemps dans les villes de l’est de la RDC. Les années post-genocide du Rwanda ont, en partie, galvanisé ces pratiques criminelles.

    A Bukavu, on parle du phénomène “Fender” ou “Armée rouge” depuis plus de deux décennies passées.

    Dans toutes ces villes de l’Est, il existe beaucoup de militaires qui ont fui les lignes de front ils sont normalement déployés. Un bon nombre de ces militaires s’adonnent à la commission des crimes à outrance, notamment les vols à mains armées.

    Le prix d’une AK-47 varie entre 15 et 30 dollars américains. Donc, facile de se procurer d’une arme à feu. Aussi, beaucoup de militaires louent leurs armes aux bandits parmi les civils afin de se partager les gains plus tard.

    Comment peut-on comprendre que le plus grand marché pirate (ou marché noir) de noir de Goma, à côté du camp militaire de Munzenze, a comme principaux commerçants/vendeurs les femmes des militaires et leurs enfants? Dans ce marché, c’est essentiellement les articles pillés et volés par des hommes à mains armées la nuit.

    La très mauvaise de prisons de l’est en est aussi une autre cause. Certains prisonniers sont utilisés la nuit par des militaires/policiers gardiens de prisons pour cambrioler et garder les articles obtenus dans les maisons des militaires.

    Les causes sont beaucoup plus profondes que ce que je viens de lire dans votre article. Elles méritent une meilleure documentation passant par une bonne recherche. Évidemment, la COVID-19 a contribué à l’accroissement ou l’amplification d’un problème existant depuis des lustres.

    FIN.

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