Depuis le début de l’année, l’on assiste à une hausse de la criminalité dans plusieurs villes de la République démocratique du Congo. Enlèvements, attaques à la grenade, braquage, meurtres, assassinats… Qu’est-ce qui pourrait expliquer cette situation ?

Chaque mois, l’ONG Synergie des associations des jeunes pour l’éducation civique, électorale et la promotion des droits de l’homme au Sud-Kivu (SAJECEK)  publie un bulletin sur la situation sécuritaire dans le Sud-Kivu. « Neuf personnes tuées, 46 maisons attaquées par des bandits armés, 6 véhicules braqués, 14 cas d’enlèvement et 5 cas de justice populaire » ont été ainsi répertoriés en avril par la SAJECEK , à travers son « programme de lutte contre la criminalité et l’insécurité dans la ville de Bukavu ».

Chiffres à l’appui, Robert Ndjangala, coordonnateur de SAJECEK, nous confirme « la recrudescence de la criminalité urbaine à Bukavu ». Rien que pour cette capitale du Sud-Kivu, son association a enregistré, le mois dernier, six cas de résidences attaquées, quatre enlèvements et un meurtre. Un de plus qui s’ajoute à de nombreux autres morts déplorés ces derniers mois dans la ville. Là où des citoyens ont récemment connu le « phénomène des corps sans vie » : chaque matin, on retrouvait un mort dans une rue ou ruelle.

Via WhatsApp, Maschack Bilubi, le maire de la ville, reconnaît au Groupe d’étude sur le Congo la persistance de ce phénomène dans sa juridiction. « Ces corps sans vie puent souvent l’alcool. Ce qui nous fait dire qu’il s’agit des morts dus à une forte consommation de l’alcool par des jeunes de la rue », avance-t-il. Mais l’autorité urbaine ne nie pas « la multiplication des assassinats ciblés » et « la montée du banditisme » qui seraient justifiées, selon lui, par « la circulation illégale des armes légères ». Il serait désormais possible de se procurer une arme légère à 20 ou 25 dollars dans la ville, selon le SAJECEK.

Bukavu se trouve en effet dans une partie du territoire congolais en proie à l’activisme des groupes armés nationaux et étrangers (burundais, rwandais et ougandais) depuis plus de deux décennies. « Certains groupes armés sont signalés dans les périphéries de la ville et leurs combattants n’hésitent pas à entrer à Bukavu pour se ravitailler et chercher des moyens financiers », complète Robert Ndjangala qui fait référence à « des cas des attaques à la grenade et de braquage des cambistes en pleine journée par des hommes armés cagoulés ». Selon des informations recueillies par son ONG, d’autres miliciens font également louer leurs services et « se font recruter pour exécuter des sales besognes dans le cadre, entre autres, des règlements des comptes dans la ville ».

Ces dernières années pourtant, des campagnes de démobilisation de ces combattants se sont succédé dans cette région. Mais elles n’ont jamais conduit à des résultats escomptés : la sécurité des personnes et des biens ainsi que la pacification de cette partie du pays sont encore loin d’être une réalité. Depuis l’arrivée de Felix Tshisekedi à la présidence, plusieurs groupes armés ont décidé de se rendre, mais sans qu’il y ait un programme de démobilisation opérationnel. Comme conséquence, la criminalité s’exporte désormais dans les villes congolaises. « C’est aussi là le résultat de tous les processus de réinsertion des ex-combattants qui se sont soldés par un échec. En conséquence, abandonnés à leur sort, des jeunes gens qui n’ont rien appris d’autre que le maniement des armes se retrouvent en chômage et n’hésitent pas aujourd’hui à recourir à ces activités criminelles dans la ville », tente d’expliquer le maire de Bukavu, Maschack Bilubi. Ainsi vols à main armée, braquages, attaques ciblées, meurtres, kidnappings font désormais le quotidien des habitants de sa municipalité.

Une recrudescence de l’insécurité urbaine qui se remarque dans plusieurs autres villes du Grand Kivu, notamment Goma (une mission parlementaire s’y était rendue en fin mars pour évaluer la situation), Butembo et Beni. Depuis le début de l’année, le Baromètre sécuritaire du Kivu (BSK) a documenté 42 personnes tuées et 27 enlevées dans les villes de Bukavu, Butembo et Goma. Lubumbashi, dans le sud du pays, Kananga, dans le Centre, ou Kisangani, dans le Nord-Est, ne sont pas non plus épargnées. Dans le chef-lieu de la nouvelle province de la Tshopo, « la dégradation de la situation sécurité dans la ville est surtout due aux mouvements des populations », selon Dismas Kitenge, président du Groupe Lotus, une ONG locale de défense des droits de l’homme. « Des jeunes gens, venus pour la plupart du Sud-Kivu, exercent comme moto-taximen dans la ville et sont souvent cités comme auteurs des vols à l’arraché la nuit, voire des attaques à main armée et des viols », indique l’activiste.

D’un point de vue plus global, Dismas Kitenge n’exclut pas la part du contexte politique et électoral dans la recrudescence de la criminalité urbaine en RDC. À Kisangani comme ailleurs, « des jeunes ont été instrumentalisés par des politiques pendant la campagne électorale : des candidats ont souvent fait appel aux gros bras pour sécuriser leurs meetings, mais aussi pour perturber les activités des adversaires politiques. Ce qui a souvent exacerbé des tensions politiques et entraîné des attaques entre groupes rivaux », souligne-t-il.

Plusieurs autres défenseurs des droits de l’homme et acteurs de la société civile contactés ont également relevé le fait que les autorités établies localement ne soient pas légitimes. Cette remise en cause du pouvoir local pourrait aussi, selon eux, expliquer la montée de la violence dans les villes. À cela s’ajoutent la grogne sociale mais aussi le mécontentement au sein de l’armée et de la police. Des militaires et soldats qui vivent dans des conditions difficiles, sous-payés, se transforment trop souvent en sources d’insécurité pour des civils. « Lorsqu’ils sont déployés la nuit pour des patrouilles, beaucoup nous confient qu’ils en profitent pour racketter la population pour pouvoir faire vivre leurs femmes et enfants le lendemain », souligne Norbert Ndjangala qui déplore aussi l’absence d’une volonté politique face à cette situation.

Dans d’autres pays, des facteurs similaires––des milliers d’ex-combattants, un État faible, et une abondance d’armes et munitions––un ont créé des vagues de criminalité urbaine extraordinaires. En El Salvador, Honduras, et Guatemala, des décennies de guerre civile ont cédé la place à l’insécurité urbaine la pire du monde. À la fin de ces guerres, un vaste réservoir d’hommes démobilisés et au chômage, ayant facilement accès à des armes, s’est transformé en groupes criminels organisés, notamment au Salvador, qui possède le taux d’homicides le plus élevé dans le monde. Au Guatemala, des groupes mafieux se sont constitués des services de renseignements de l’État et des forces militaires.

Dans les Kivus, en attendant des réponses plus appropriées, certaines mairies affirment mettre en place des « stratégies » avec des moyens de bord. À Bukavu par exemple, un « conseil urbain de sécurité » est tenu tous les mercredis de la semaine « pour évaluer la situation » et « réajuster » le plan de sécurisation de la ville. « Des patrouilles nocturnes sont ainsi organisées [malgré leurs limites ci-haut épinglées], des check-points intempestifs sont mis en place pour débusquer des malfrats, une campagne d’évacuation des kiosques et épaves de véhicules, possibles cachettes des bandits, a été lancée et des sensibilisations des cadres de base dans les quartiers sont en cours pour identifier les nouveaux venus », énumère le maire de Bukavu.

Toutefois, ces mesures ne sont pas nouvelles. Au début de 2018, le gouvernement du Sud-Kivu avait lancé des opérations “Tujikinge” contre l’insécurité en milieu urbain, mais sans pouvoir mettre fin aux bandes de criminels qui opèrent.

 

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