Pourquoi les gardes du parc national des Virunga ont été tués

Deux gardes du Parc national des Virunga contemplent la lave du cratère Nyiragongo. MONUSCO/Abel Kavanagh

Au milieu de la forêt, les vastes chalets du Mikeno lodge sont les plus luxueux hébergements du parc national des Virunga, dans l’est de la République démocratique du Congo. Le soir, on peut y siroter du champagne au coin des cheminées. Le jour, on y côtoie des primates orphelins, élevés par les gardes du parc, et l’on s’élance à la rencontre des gorilles des montagnes dans leur milieu naturel. Le parc des Virunga est l’un des rares sur terre à abriter cette espèce emblématique en danger critique d’extinction.

En cette matinée du 24 avril, le lodge était pourtant vide de tout visiteur. Pandémie de nouveau coronavirus oblige, le tourisme est à l’arrêt depuis plusieurs semaines. Mais c’est un autre fléau qui allait frapper.

Vers 11 heures, des tirs d’armes de guerre déchiraient soudain le calme de la forêt. A quelques centaines de mètres des chalets, trois véhicules, dont deux des gardes du parc, étaient tombés dans une embuscade à Mahura. Les 30 minutes d’échanges de tirs laissent un bilan terrible : douze gardes du parc, leur chauffeur, ainsi que quatre civils sont tués. L’Institut congolais de conservation de la nature (ICCN) n’avait jamais subie d’attaque aussi lourde dans le parc des Virunga. 

Ses gardes sont pourtant habitués à l’adversité. Du mont Rwenzori, qui sert fréquemment de refuge aux Forces démocratiques alliées (ADF, une rébellion islamiste d’origine ougandaise), au volcan Nyiragongo, qui surplombe la ville de Goma, les 7 800 km2 du parc national des Virunga servent régulièrement de champ de bataille aux groupes armés, de route pour leurs circuits de contrebande ou encore de gisement de ressources pour leurs pillages. 

Cette adversité a justifié une course à l’armement dans les années 2010 avec notamment la création d’une « Quick reaction force » (QRF, ou Force de réaction rapide) de l’ICCN, une unité paramilitaire et parfois offensive composée de 270 gardes d’élite du parc. Ce faisant, et aussi noble que soit leur mission de préservation de la nature, les gardes du parc sont devenus, de fait, un acteur pris dans les conflits du Kivu. Le Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) a ainsi recensé 28 affrontements impliquant des gardes de l’ICCN depuis le début de ses relevés, en 2017. Cela ne représente sans doute qu’une partie du total. 

Il arrive aux gardes de coopérer avec l’armée congolaise dans des attaques qui peuvent faire des victimes civiles collatérales, comme contre les Mai-Mai Mazembe, le 23 mai 2019. « Le parc estime, à raison, que les gardes ne sont pas des cibles légitimes au regard du droit humanitaire international, mais le statut spécifique des QRF et le caractère de leurs opérations les place dans une zone grise », assure Christoph Vogel, chercheur à l’université de Gand (Belgique) et ancien membre du Groupe d’experts de l’ONU sur la RDC.

Par ailleurs, un long et complexe conflit les oppose à certaines communautés locales, quant au tracé des limites du parc. Ce dernier occupe un quart des territoires de Beni, Lubero, Masisi, Nyiragongo et Rutshuru et prive certains agriculteurs d’accès à des terres qu’ils avaient pris l’habitude de cultiver. Ce conflit est particulièrement vif dans la zone de Nyamilima, même si l’ICCN a récemment autorisé temporairement les récoltes entre le 27 avril et le 26 juillet pour leur permettre de mieux faire face aux pénuries causées par la pandémie.

Les gardes de l’ICCN ne manquent donc pas d’ennemis. Surtout la QRF, la plus redoutée de ses unités, qui a été décimée lors de l’attaque. Les autorités du parc ont pourtant pu publier le jour même plusieurs communiqués très détaillés sur les circonstances de l’attaque subie. 

Le premier affirme que c’est en réalité le véhicule civil qui était la cible de cette embuscade. Selon nos informations, c’est un Toyota Prado TX blanc qui a été attaqué à l’arme de guerre (lance-roquettes RPG et mitrailleuse lourde PKM). Selon le communiqué, les assaillants ne seraient autres que les rebelles hutu rwandais des Forces démocratiques de libération du Rwanda – Forces combattantes abacunguzi (FDLR-Foca). Plus précisément, il s’agirait d’une soixantaine de combattants du groupe Maccabé, anciennement connu sous le nom de Commandos de recherche et action en profondeur (Crap), une unité d’élite des FDLR. 

Les gardes de l’ICCN, qui passaient par là pour se rendre à leur quartier général de Rumangabo, n’auraient été que des victimes collatérales de l’embuscade et n’auraient à leur tour été visés que parce qu’ils tentaient de porter secours aux civils. Cette première version a été légèrement amendée dans le second communiqué, laquelle affirme seulement qu’un « véhicule civil se trouvait à proximité qui avait déjà été pris pour cible par les assaillants avant l’arrivée des gardes ».

Alors, pourquoi les FDLR auraient-ils attaqué un véhicule civil à l’arme de guerre ? Plusieurs sources, diplomatique, universitaire et de l’ICCN, ont précisé au KST le scénario. Selon ces dernières, les FDLR auraient reçu une information selon laquelle le colonel FARDC Claude Rusimbi, commandant adjoint chargé des opérations et renseignement du 3409e régiment, devait emprunter cette route, entre Goma et Rutshuru ce matin-là. Il est possible que les FDLR aient pris les gardes du parc pour son escorte.

Les FDLR avaient des raisons d’en vouloir personnellement à Rusimbi. Le 13 avril, un de leurs principaux bastions situé à Kazahoro, à quelques kilomètres du lieu de l’attaque, était en effet devenu la cible d’une vaste offensive de l’armée congolaise. Selon plusieurs sources, à la fois militaires et diplomatiques, des membres des forces spéciales de l’armée rwandaise (RDF) participaient secrètement à cet assaut. Or le colonel Claude Rusimbi fait justement partie des officiers congolais chargés de la coordination avec leurs homologues rwandais, selon plusieurs sources militaire et universitaire. Selon un membre de son entourage, ce colonel se savaient d’ailleurs visé par les FDLR. 

Qu’il s’agisse, ou non, de représailles ciblées contre Rusimbi, la responsabilité des FDLR paraît hautement probable. Elle est compatible avec l’armement et l’organisation connue de ce groupe armé, ainsi que la zone où ce groupe mène ses attaques.

L’attaque contre les gardes du parc des Virunga (étoile rouge) se situe dans une zone où les FDLR-Foca frappent régulièrement (autres couleurs : incidents dans lesquels elles sont impliquées, depuis juin 2017)

Outre l’ICCN, qui tient les FDLR responsable de l’embuscade, le président rwandais Paul Kagamé a également accusé ce groupe armé lors d’une conférence de presse le 27 avril (37e minute). 

Les FDLR avaient, de plus, des raisons propres de s’attaquer à l’ICCN. Ces rebelles soupçonnent régulièrement les gardes du parc de collaborer avec l’armée rwandaise pour les traquer. De plus, selon plusieurs rapports d’experts de l’ONU pour la RDC une de leurs principales sources de financement est le commerce et la taxation du « makala », le charbon de bois obtenu notamment en brûlant illégalement des arbres à l’intérieur du parc. Cela les place, de fait, en conflit avec l’ICCN, et notamment sa QRF.

Les FDLR ont toutefois avancé une autre théorie : selon elles l’armée rwandaise serait responsable de l’attaque. Mais ce scénario semble alambiqué : l’ICCN aurait menti sciemment, en accusant à tort les FDLR, afin de les diaboliser pour justifier, a posteriori, la présence des RDF sur le sol congolais. Pareil complot, impliquant plusieurs acteurs différents, parait difficile à mettre en œuvre.

« Le communiqué des FDLR était totalement déconnecté de la réalité des faits, assure aussi un bon connaisseur du groupe. Il n’a été publié que pour répondre aux autorités rwandaises dans la guerre médiatique qu’ils se livrent. ».

« Des membres des FDLR reconnaissent en privé être responsables de cette attaque, assure pour sa part Christoph Vogel. Selon eux, il s’agissait d’une « « erreur » » et ils affirment que leur cible était Rusimbi. »