Patrick Muyaya : « Si nous ne mettons pas un terme aux groupes armés, notre mandat politique n’aura pas de sens »

Responsables des FARDC et de la Force de la Monuco le 31 août à Mwalika, un ancien bastion des ADF (Photo Monusco Force).

Ce billet de blog est une retranscription du cinquième épisode du podcast « Masolo ya Kati » du Groupe d’études sur le Congo (GEC), au cours duquel le porte-parole du gouvernement et ministre de la Communication et des Médias, Patrick Muyaya, a été interrogé par le coordonnateur du Baromètre sécuritaire du Kivu, Pierre Boisselet, sur l’insécurité dans l’Est de la RDC. Le texte a été légèrement édité pour en améliorer la lisibilité.

Pierre Boisselet : L’état de siège a été instauré il y a plus de quatre mois maintenant. Quel est le constat, selon vous ? Diriez-vous que l’état de siège a rencontré certaines difficultés qui n’étaient pas prévues ? Considérez-vous que c’est un succès intégral ?

Patrick Muyaya : Le président de la République, après son élection, a fait du retour de la paix à l’Est une promesse ferme. Vous savez mieux que moi que cette situation d’insécurité dure depuis plus de 25 ans et qu’on n’a jamais véritablement trouvé les solutions. On a essayé beaucoup de choses, qui n’ont pas donné de résultats. Le président Félix Tshisekedi a pris cette mesure radicale, qui est du reste est prévue dans la Constitution, et qui prévoit que lorsque l’intégrité du territoire est menacée, on puisse recourir à un état de siège.

L’instauration de l’état de siège, qui était voulu par les populations meurtries pendant de longues années, était donc un impératif. Parce qu’il faut essayer toutes les solutions et toutes les pistes. Nous sommes satisfaits du fait que cette idée circonscrit le problème et nous permet de mieux le prendre charge. Ceci dit, nous savons que l’état de siège en lui même n’est pas la solution définitive au problème de l’Est, parce que les problèmes sont complexes. Ils sont d’ordre militaire, sécuritaire, économiques, sociaux, fonciers et miniers. Ce sont des problèmes qui sont transversaux.

Mais nous pensons commencer par la situation sécuritaire parce qu’il faut donner une thérapie de choc qui va nous permettre, en restaurant la sécurité, évidemment, de voir comment régler les autres problèmes. La vérité c’est que ces parties du territoire touchées par l’état de siège vivent une forme d’absence ou de faiblesse de l’autorité de l’Etat qui a permis à ces groupes armés de foisonner. Donc la décision du président de la République de proclamer l’état de siège illustre donc cette ferme volonté d’y arriver.

Quatre mois après, je ne saurai pas dire que nous sommes satisfaits parce que la satisfaction pour nous, comme gouvernement, c’est le retour de la paix. C’est de nous assurer que nos compatriotes de Beni et Bunia vaquent librement à leurs occupations. On va dire que nous connaissons des avancées. Nous n’avons jamais dit que l’état de siège mettrait fin de manière automatique à la situation d’insécurité ou aux différents massacres.

Aujourd’hui, vous voyez qu’il y a eu beaucoup de redditions. Et il y a un processus de désarmement qui a été mis en place. Il y a eu une réunion du comité de pilotage. Le triptyque que nous avons mis en place, opération militaire, sensibilisation des communautés et démobilisation des groupes armées, va nous permettre de connaître le succès.

Mais dans quelle mesure est ce que l’état de siège peut contribuer à la solution à problème ? Il a essentiellement donné tout le pouvoir provincial à des militaires. Mais est ce que c’est ça qui peut permettre de ramener la paix ? Si oui, par quel mécanisme ?

Les problèmes sont complexes et les motivations sont tout aussi diverses et multiples. On ne peut pas penser régler le problème des groupes armés si nous ne regardons pas bien les différents conflits fonciers, miniers ou tribaux. Ces conflits ont été exacerbés du fait que les gens ne se sentaient pas en sécurité.

La nature de la menace, des défis, ne permettait pas à des gouverneurs civils de disposer pleinement des ressources pour y faire face. Ceci dit, l’état de siège est une situation temporaire. Nous le renouvelons tous les quinze jours et avec une évaluation sérieuse au niveau de l’Assemblée nationale. Mais nous pensons qu’une gouvernance militaire, pour un moment donné, peut permettre de mieux circonscrire les menaces. Vous connaissez les militaires, leurs méthodes, la discipline et tout le reste.

Le grand défi que nous avons, il faut qu’on se le dise franchement, c’est que nous avons une armée qui est à l’image du pays, en crise. Lorsque nous avions lancé l’idée de l’état de siège, nous avons reçu beaucoup des résistances de la part de nos partenaires traditionnels qui disaient « mais pourquoi confier la gestion de ces provinces à l’armée alors que l’armée est considérée comme une partie du problème ? »

Ce n’est pas notre avis. Nous, nous pensons que l’armée est une partie de la solution, justement, et que très souvent, il y a une généralisation. Bien évidemment, il y eu des brebis galeuses. Mais regardez les efforts qui sont faits : on les juge, on les condamne, on des arrêtes, on les interpelle. Même en plein état de siège.

En même temps que nous faisons l’état de siège nous devons régler les problèmes de l’organisation de l’armée, nous devons regarder la chaîne d’approvisionnement en militaires, les rations, les capacités opérationnelles. Tout ça, c’est des choses qui se font en même temps, dans un contexte où l’enveloppe budgétaire est assez réduite. 

Il y a aussi un volet diplomatique. Nous avons des voisins rwandais et ougandais. Des groupes comme les FDLR [Forces démocratiques de libération du Rwanda] et les ADF [Forces démocratiques alliées] constituent une menace à leur sécurité. Le président, qui s’est installé trois semaines dans l’Est, a eu l’occasion de discuter avec ses homologues sur ces sujets, pour voir comment on peut commencer à prendre en charge ces questions à leur niveau. 

Justement, le président ougandais Yoweri Museveni a donné une interview à France 24, dans laquelle il a dit que son armée était prête à intervenir au Congo pour traquer les ADF et qu’il n’attendait plus que l’annonce du gouvernement congolais pour le faire. Est ce que vous confirmez que ce projet est dans les cartons ?

Il y a des discussions qui existent. Je vous ai dit que le président de la République a discuté avec le président Museveni. Les ADF, sont une menace conjointe. Ils circulent à la fois chez nous et ils vont en Ouganda. Je crois que nos armées discutent et font du partage de renseignements. C’est déjà une forme de collaboration. Mais l’idée de troupes ougandaises de venir opérer dans notre contrée, cette option n’a pas été levée. N’oubliez pas qu’il y a la Brigade d’intervention de la Monusco. 

L’idée n’est pas d’amener des armées étrangères à faire la guerre sur nos territoires. Nous n’en gardons pas de bons souvenirs. Mais l’idée, c’est de dire parce que c’est une menace conjointe, nous travaillons avec eux sur des options. Pour l’instant, ce n’en est pas une. 

Donc vous n’excluez pas que ça puisse peut être le devenir…

La situation est évolutive avec le terrorisme. Je ne saurai pas vous dire qu’on n’y arrivera pas. L’idéal pour nous, c’est que c’est à nous de faire cette guerre. La Monusco est là depuis vingt ans. Mais on ne va pas demander aux Casques bleus indo pakistanais de venir mourir dans nos forêts. Il faut qu’on soit réaliste. Ceci dit, il n’est pas exclu que nous puissions collaborer avec la Monusco de manière étroite pour voir dans quelle mesure on avance pour mettre fin à cette menace. Le terrorisme, c’est un cancer qui se métastase.

On a appris qu’un accord a été signé avec le Rwanda concernant l’exploitation de l’or. Est ce que ça rentre aussi dans le cadre de la politique sécuritaire ? La RDC n’a-t-elle pas la capacité de transformer la production des mines d’or qui se trouvent sur son territoire?

Vous savez, la frontière RDC-Rwanda, c’est la frontière la plus fréquentée au monde après la frontière Etats-Unis – Mexique. Avant le Covid, c’était 60 000 personnes par jour. Ça veut dire que les populations, pour collaborer, n’ont pas besoin que les politiques s’entendent. 

Ce qui s’est passé, c’est qu’il y a eu des accords en marge de la visite du président rwandais à Goma. Les présidents sont partis visiter le site de l’éruption. A quelques kilomètres se trouvent les bastions des FDLR dans le Nyiragongo. Nous savons qu’il y a des problèmes d’ordre diplomatico-sécuritaires, mais nous savons aussi que les populations coexistent et font du business.

Donc, on a fait un accord sur la protection des investissements. Et puis, il y a eu cet accord, qui a été comme parrainé par les deux présidents, d’une entreprise rwandaise et d’une entreprise publique congolaise. Pourquoi ne ferait-on pas affaire avec le Rwanda ? Ce n’est pas que nous n’avons pas forcément les capacités, mais aujourd’hui, nous vivons dans un monde mondialisé. Si nous échangeons avec les Chinois et les Libanais, pourquoi n’échangerions nous pas avec les Rwandais ? Nous sommes liés parce qu’il n’y a pas des frontières naturelle entre nos pays. Traditionnellement, nos populations ont toujours été très proches.

Dans l’Est, le groupe le plus dangereux de loin, c’est ce sont les ADF. Leur stratégie peut être qualifiée de terroriste. Mais comment faire pour faire face à cette menace ?

Les moyens sont multiples, spécialement lorsqu’ils font du terrorisme. Les ADF occupent cette partie du pays depuis bien longtemps, depuis le maréchal Mobutu, il y a 20 ou 30 ans. Ils sont fondus dans la population, ils ont recruté des supplétifs. 

Dans la guerre classique, vous savez qu’il y a un front, vous y allez. Mais lorsque les gens décident d’utiliser des humains comme de bombes, exactement comme nous voyons des kamikazes ailleurs, c’est inquiétant.

C’est pour ça que nous nous considérons que la sensibilisation est une stratégie de taille qui peut nous permettre de mettre fin à cette guerre. Donc, autant on va combattre pour leurs sanctuaires identifiés,  comme Madina, autant nous devons faire fonctionner un réseau puissant de renseignement en territoire de Beni, en ville de Beni pour voir qui sont les relais, qui sont ceux qui sont prêts à se battre pour eux.

Nous comptons sur nos forces armées, nous comptons sur nos communautés locales pour pouvoir créer une dynamique qui permette de mettre fin à cette histoire des ADF.

Lorsqu’on regarde la chronologie, on se rend compte que ces massacres ont redoublé d’intensité à partir du moment où le président a déclenché l’offensive de grande envergure contre ce groupe, fin 2019. Alors, est ce que cette opération avait été suffisamment préparée pour que les civils soient protégés afin qu’ils n’aient pas à en subir les conséquences ? 

Ce n’est pas l’état de siège qui est à la base des massacres. Ce sont ces terroristes qui ont toujours opéré de la sorte. À chaque fois qu’il y a une offensive militaire de l’armée, ils s’en prennent à la population et ils font beaucoup de publicité sur ce qu’ils font. Ce qui fait que les gens ont l’impression que c’est parce qu’on a décrété l’état de siège qu’il y a des morts. Mais en réalité, s’il n’y avait pas d’état de siège, il y aurait des morts.

Notre armée se réorganise, notre armée va monter en puissance, notre armée va les combattre. Les problèmes dans l’armée sont en train d’être résolus. Nous pensons que nous allons y arriver. Lorsqu’on a instauré l’état de siège, de gens craignaient des violations des droits humains. Mais quatre mois après, je crois que ceux qui craignaient des arrestations, ou des restrictions des libertés ne les vivent pas. Aujourd’hui, ce qui est liberticide, ce qui est meurtrier, c’est la présence des ADF, c’est la présence de groupes armés. Nous, nous représentons l’Etat. Nous avons la volonté d’y mettre un terme parce que si nous n’y mettons pas un terme, notre mandat politique n’aura pas de sens.

Vous avez parlé de montée en puissance des opérations militaires. Il y a une chose un peu paradoxale dans nos observations c’est que, depuis l’instauration de l’état de siège, on ne voit pas d’augmentation de l’activité des FARDC. Elle a plutôt tendance à diminuer selon nos chiffres. Est-ce que en confiant des responsabilités civiles à l’armée, on ne l’a pas détournée de sa fonction ? Êtes-vous en capacité de nous dire à quelle étape on va voir plus de choses sur le terrain. Est ce que  qu’il y a des budgets qui ont déjà été débloqués ? A quelle date ?

Je crois qu’il y a un budget qui a été débloqué. On parle de 33 millions de dollars pour l’état de siège. Il y en aura encore davantage parce qu’on n’a pas le choix : il faut mettre fin à cette situation. Mais je pense aussi globalement que lorsqu’on a mis en place l’état de siège, on a mis un gouverneur militaire qui devrait s’occuper des opérations et on a mis un vice-gouverneur policier qui devait s’occuper du maintien de l’ordre. Mais l’administration existe. Et la plupart des conseillers des deux gouverneurs militaires étaient dans les gouvernements provinciaux. Par exemple, pour le cas du Nord-Kivu, le gouverneur Carly Nzanzu, même si il n’est plus gouverneur agissant, travaille étroitement avec le gouverneur militaire.

Les affrontements et les opérations se font en forêt. La plupart les bastions sont au fin fond du parc des Virunga, des zones où parfois, le gouverneur de l’Ituri nous l’a expliqué, il n’y a même pas un rayon de soleil. Est-ce qu’il faut commencer à faire la publicité de toutes les opérations, mettre des caméras pour montrer qu’il y a les opérations. La vérité c’est que nous avons des militaires qui meurent. Des militaires qui sont blessés, des militaires qui disparaissent. Quand nous étions à Béni ou en Ituri, nous avions visité des hôpitaux militaires avec le Premier ministre. Quelle n’a pas été notre peine de voir des militaires amputés, blessés, brûlés, dévisagés. Elle est cruelle cette guerre. Mais ce que je sais, c’est qu’il y a des opérations, qu’il y a des avancées. On parle des routes qui ont été ouvertes en Ituri, à Beni, la RN 4, la RN 27…

Elles sont encore attaquées malheureusement

Oui, mais ces routes sont attaquées de manière terroriste. Lorsque vous avez une colonne de 200 véhicules allant dans une direction, ceci veut dire que vous êtes exposés. Peut être faudrait-il jalonner un peu plus de militaires sur la région.

Mais je crois que lorsqu’une attaque de ce genre survient, ça nous permet à nous de réadapter notre stratégie pour faire face à ces types de menaces parce que nous avons choisi d’escorter les populations qui circulent entre les deux provinces pour être sûrs qu’ils sont sécurisés. C’est la motivation de départ. Nous y travaillons avec la Monusco. Malgré l’attaque qu’il y a eu, nous continuons. 

L’état de siège n’a-t-il pas été lancé d’une manière prématurée ? Vous nous expliquez à quel point, effectivement, il y a des FARDC qui souffrent et c’est incontestable. Tout le monde compatit avec ça. Il faudrait qu’ils soient plus nombreux, qu’ils soient mieux équipés. Est ce que ça n’aurait pas dû être fait avant le déclenchement de l’état de siège ? 

On ne pouvait pas attendre que nos populations continuent de mourir. Même si aujourd’hui, les gens ne voient pas encore le bien fondé de l’état de siège, nous, nous le voyons. Nous voyons qu’il y a des progrès. Vous savez que notre armée est en crise depuis bien des années. Il ne faut pas attendre du président Tshisekedi, malgré toute la volonté politique qu’il a, de créer une armée en deux ans. Nous devons faire avec la même armée. C’est sur cette armée là et c’est sur cette police là, malgré les problèmes, qu’il faut compter. On n’a pas le choix. En même temps il y a des unités qui sont en cours de formation, qui seront versés sur le front après reconditionnement.

Le président Tshisekedi, lors de sa dernière visite dans l’Est, a parlé de la mafia qui gangrène l’armée. C’est un discours assez nouveau, même si la réalité qu’il recouvre est ancienne. Cette mafia, elle remonte jusqu’où dans le système ? Est ce que ça se passe simplement sur le terrain ? Est ce que ça va plus haut ? N’y a-t-il pas certains militaires qui sont aujourd’hui à des postes haut placés à Kinshasa et qui mériteraient aussi d’être écartés ?

Le président de la République lui même, de manière d’ailleurs courageuse, l’a dit publiquement parce que nous estimons que nous n’avons rien à cacher. On travaille dans la transparence. Depuis les débuts de l’état de siège, vous avez vu tous les ministres, y compris le gouverneur de la Banque centrale, passer devant la commission des Finances à l’Assemblée pour justifier chaque dollar qui a été décaissé. Ceci dit, nous sommes arrivés dans un contexte où il existait des pratiques dans l’armée, des détournements, des effectifs qui ne correspondent pas à ceux sur le terrain…

Lorsque le président le relève, ça veut dire que nous avons l’avantage d’identifier le problème. C’est le début de la solution. Quelques jours après, vous avez vu l’Inspecteur général de l’armée se rendre sur place. Vous avez vu qu’on a procédé à des interpellations.

De cette manière là, nous réussirons progressivement à extirper les mauvaises troupes.

L’inspecteur général, sauf erreur de ma part, c’est le général Amisi, alias Tango four. Lui même est sous sanctions des Etats-Unis et de l’Union européenne. Il a été accusé par certaines enquêtes d’être mêlé à des réseaux économiques illégaux. Est ce que ce travail d’assainissement ne devrait pas justement commencer par remplacer quelqu’un comme cela ?

Si vous regardez bien l’armée, il y a beaucoup de gens qui ont été remplacés depuis l’arrivée du président. Il y a des efforts qui sont faits quotidiennement. Il y a peut être eu un ou deux officiers qui sont encore concernés par les sanctions américaines. Mais il ne faut pas mêler les deux. Il y a une enquête qui concerne l’état de siège spécifiquement et il y a d’autres éléments. Il y aura le temps de la justice. Si le général Amisi a été impliqué ou a été accusé je crois que le moment venu on tirera les conséquences. L’idée ici, c’est de dire nous devons être sûrs que dans notre armée, il n’existe plus de pratiques suspectes de corruption, de connivence avec les groupes armés et tout le reste.

Les efforts sont en cours pour démêler les maux que nous avons trouvés.

Le nouveau programme de désarmement et démobilisation peut-il réussir ?

Armes rassemblées en vue de leur destruction à Goma (Nord-Kivu), en novembre 2013 (Photo MONUSCO/South African Battalion).

Par Reagan El Miviri, analyste au Baromètre sécuritaire du Kivu, et Pierre Boisselet, coordonnateur du Baromètre sécuritaire du Kivu.

Début août, le président de la République, Félix Tshisekedi, a nommé un Coordonateur national à la tête du nouveau programme de Démobilisation, désarmement, relèvement communautaire et stabilisation (DDRCS). Ce type de programme paraît essentiel pour mettre l’est de la RDC sur le chemin de la paix. Cependant, toutes les tentatives de DDR précédentes ont largement échoué. En ira-t-il autrement pour celle-ci ?

Le 7 août 2021, le président Tshisekedi a nommé Emmanuel Tommy Tambwe Rudima au poste de Coordonnateur national du nouveau Programme de Désarmement, Démobilisation et Relèvement communautaire et Stabilisation (P-DDRCS), institué un mois plus tôt. 

Cela faisait des mois, voire des années, que cette annonce était attendue. Depuis l’échec du troisième programme de « Désarmement, démobilisation et réintégration » dans l’est de la RDC (DDR3), qui devait commencer en 2015 mais n’a jamais véritablement vu le jour, le pays n’avait plus de programme de cette nature. En décembre 2019, le Conseil de sécurité des Nations-Unies « demandait » déjà au gouvernement congolais la « nomination d’un coordonnateur principal chargé des questions de désarmement, de démobilisation et de réintégration »

Ce type de programme paraît en effet indispensable pour espérer progresser sur la voie de la paix dans l’est de la RDC.

Pourquoi est-il nécessaire d’avoir un programme de DDR ?

Les approches, principalement militaires, qui ont été privilégiées par Félix Tshisekedi depuis son arrivée à la présidence, en janvier 2019, n’ont toujours pas amené les résultats espérés. Elles ont même parfois contribué à aggraver la situation, comme lors de l’offensive « de grande envergure », lancée contre les Forces démocratiques alliées (ADF) fin octobre 2019, et qui a été suivie par une vague de massacres contre les civils inédite depuis celle de 2014-15.

L’« état de siège », mis en place dans les province de l’Ituri et du Nord-Kivu à partir du 6 mai dernier n’a pas, non plus, permis d’atteindre les résultats escomptés pour l’instant. Celui-ci a essentiellement consisté dans le transfert de très larges parties du pouvoir civil à des gouverneurs, administrateurs de territoire et maires militaires ou policiersOr les massacres de civils se sont poursuivis depuis son entrée en vigueur : au moins 723 civils ont été tués par des acteurs armés au Nord-Kivu et en Ituri depuis le 6 mai (des recoupements sont encore en cours à propos de tueries supplémentaires survenues à cette période). Les ADF, le plus meurtrier des 122 groupes armés répertoriés par le KST dans l’est de la RDC, sont en cause dans la majorité de ces massacres (ils sont impliqués dans la mort d’au moins 396 civils). Ces derniers mois, son rayon d’action s’est notamment déplacé vers les territoires d’Irumu et de Mambasa en province d’Ituri.  L’armée et la police sont quant à eux impliqués dans la mort d’au moins 65 civils.

Conséquence : l’état de siège, qui faisait presque l’unanimité au sein de la classe politique lors de son lancement, fin avril, est désormais critiqué. Pointant l’insuffisance des résultats, et exigeant que le ministre de la Défense vienne s’expliquer, 90 députés nationaux ont ainsi boycotté le vote de la prorogation de l’état de siège, le 3 août

Dans ce contexte, le nouveau « P-DDRCS », pour « Programme de désarmement, démobilisation, relèvement communautaire et stabilisation » pourrait-il faire avancer la paix dans l’est de la RDC ? 

Les négociations engagées, ces derniers mois, entre les FARDC et les groupes armés dans la zone du « petit nord » (les territoires de Nyiragongo, Rutshuru, Masisi, Walikale, et le Sud de celui de Lubero), ont entraîné des redditions. Néanmoins, aucun des principaux chefs de milice ne s’est jusque-là livré aux autorités, ce qui rend ces progrès réversibles. De plus, les redditions antérieures montrent que ces gains sont rarement durables sans programme de DDR correctement financé et organisé permettant une réelle prise en charge des combattants. Les anciens combattants du Nduma defense of Congo-Rénové (NDC-R), cantonnés à Rumangabo (territoire de Rutshuru, Nord-Kivu), ont par exemple plusieurs fois pillé les villages environnant pour obtenir de la nourriture, comme le 25 mai dernier. Bon nombre de “rendus” ont également repris le chemin de la brousse et regagné leur groupe armé. Par ailleurs, en l’absence de programme de DDR pour prendre le relai, la plupart des accords de paix et médiations tentées ces dernières années sont restées lettre morte.

Depuis 2003, au moins trois programmes de DDR ont été organisés dans le pays, sans permettre d’avancées décisives. Une partie significative des membres actuels des groupes armés est passée par ces programmes de DDR, avant de reprendre les armes dans un mouvement de « retour circulaire » et de « recyclage des rebelles ».

Alors, ce nouveau programme de DDRC-S a-t-il des chances de réussir là où les précédents ont échoué ? 

Un nouveau coordonnateur controversé

Les premières réactions à la nomination de Tommy Tambwe au poste de coordonnateur national n’ont pas été très encourageantes. Son profil d’ancien cadre du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD, pour lequel il fut notamment vice-gouverneur du Sud-Kivu) et de dirigeant de l’Alliance de libération de l’est du Congo (Alec), deux rébellions soutenues par le Rwanda, a provoqué de l’hostilité de membres de la société civile. Le docteur Denis Mukwege, prix Nobel de la paix, a fait part de sa « circonspection », estimant « qu’il faudrait rompre avec les politiques visant à accorder des promotions à ceux qui devraient répondre de leurs actes devant la justice ». L’ONG Human Rights Watch (co-fondatrice du KST) a estimé dans un communiqué que cette nomination soulevait « de sérieuses inquiétudes ».

Du côté des groupes armés, la réception n’a pas été beaucoup plus chaleureuse. La Coalition des mouvements pour le changement (CMC), l’une des principales coalitions de milices de la région du « Petit nord », et qui devrait être, à ce titre, une des cibles importantes du P-DDRCS a déclaré son hostilité à cet homme qu’il qualifie de « marionnette » et de « mercenaire des agresseurs de notre pays ».

Au Sud-Kivu, d’où Tommy Tambwe est originaire, cette nomination semble aussi poser problème. Des organisations de la société civile aussi diverses que la Solidarité des jeunes fuliiru (Sojef) et le Comité de coordination des mutualités Banyamulenge, ont dénoncé ce choix.

Le nouveau coordonnateur national du P-DDRCS balaie toutefois ces critiques. Lors d’un entretien avec le KST, à Kinshasa le 1er septembre, il assurait que, dès son premier voyage dans l’est de la RDC sa délégation allait « améliorer les conditions de vie de ceux qui se sont déjà rendus », mais promettait aussi « que de nombreux nouveaux combattants se rendront et seront accueillis. »  Ce voyage devait avoir lieu dans les provinces de « l’Ituri, du Nord-Kivu, du Sud-Kivu, du Tanganyika et du Maniema ».

Les bailleurs soutiendront-ils le nouveau programme ?

Un autre défi l’attend : convaincre les bailleurs de soutenir ce programme. Tommy Tambwe affirme que l’Etat congolais va contribuer par des financements propres à ce programme« Nous avons récupéré 1,1 millions de dollars qui étaient sur les lignes budgétaires du STAREC et du PN-DDRC » [deux institutions que le P-DDRC remplace], a-t-il précisé au KST. « Cela servira pour le fonctionnement immédiat, mais c’est insuffisant. Nous sommes en train de voir avec la Primature pour chercher des crédits supplémentaires au sein du budget déjà voté de 2021. Et puis nous allons élaborer un budget pour 2022. »

Le niveau de soutien de l’Etat reste donc à définir. On peut craindre qu’il demeure insuffisant sans le concours de donateurs étrangers. Le DDR3 avait notamment échoué sur cette question : les bailleurs potentiels, échaudé par les soupçons de corruption et détournement de fonds dans les programmes antérieurs, avaient estimé que les garanties nécessaires n’étaient pas réunies.

La communauté internationale a un a priori favorable à l’égard du nouveau P-DDRC? Lors de la présentation de l’idée d’un DDR communautaire par les gouverneurs du Nord-Kivu, Sud-Kivu et Ituri en octobre 2020, les ambassadeurs de l’Union européenne, des États-Unis d’Amérique, de la Grande Bretagne et du Canada avaient annoncé leur soutien.

Néanmoins, un premier accroc est survenu lors de la publication de l’ordonnance instituant le « P-DDRCS » le 4 juillet. Un diplomate occidental interrogé par le KST a ainsi été désagréablement surpris de constater que la structuration du programme donne moins de pouvoir aux trois provinces les plus touchées par l’insécurité qu’il ne l’espérait : il craint une centralisation du programme qui risque de nuire à son efficacité.

Le profil de Tommy Tambwe a également suscité des inquiétudes de la part des diplomates occidentaux en poste à Kinshasa, inquiétudes renforcées par la réaction de la société civile et des groupes armés. Cependant, aucun pays étranger n’a critiqué publiquement cette nomination, laissant la porte ouverte à une collaboration. Selon une source proche du dossier, les bailleurs ne tenteront pas non plus de faire changer d’avis le président de la République au sujet de sa nomination. Reste toutefois à savoir s’ils seront disposés à financer le programme. 

Le 24 août, à Kinshasa, Tommy Tambwe a rencontré huit délégations diplomatiques (celles des Etats-Unis, du Royaume-Uni, de l’Union européenne et de plusieurs de ses états membres, notamment). Plusieurs sources ayant pris part à cette rencontre indiquent que celle-ci s’est plutôt bien passée : les délégations ont eu le sentiment que leurs préoccupations étaient prises en compte par le nouveau coordonnateur du P-DDRCS et son équipe. Elles doivent, notamment, être invitées à faire partie de son comité de pilotage. 

Mais cela n’a pas résolu tous les problèmes. Selon une source au sein de la Banque mondiale, cette dernière a d’ores et déjà écarté l’idée de financer directement le P-DDRCS. Cela n’exclut pas le financement de projets dans le cadre de ce programme, mais la Banque – et toutes les diplomates avec lesquels le KST a pu échanger – semble vouloir éviter de financer la structure nationale en tant que telle. Ceci pourrait, à terme, poser des problèmes en affaiblissant la capacité du P-DDRCS à administrer l’ensemble, avec notamment la réalisation de tâches telles que l’identification et le suivi des combattants démobilisés. Ces bailleurs n’excluent cependant pas de fournir un appui technique au programme, de même que la Monusco, qui s’est s’est également engagée à soutenir le nouveau dispositif

Quelle stratégie adopter ? 

Pour que le P-DDRCS fonctionne, il lui faudra aussi une stratégie capable de tenir compte des échecs précédents.

Il a quelques arguments en sa faveur. Tout d’abord, le contexte politique a changé par rapport aux précédents programmes : après 18 ans de règne de Joseph Kabila, l’accession à la tête du pays d’un président qui n’a pas participé aux conflits armés de ces deux dernières décennies constitue une fenêtre d’opportunité pour convaincre les groupes armés de déposer les armes. 

La lutte contre le régime de Joseph Kabila a longtemps été avancée par les leaders de groupes armés comme une justification de leur combat. Dès l’arrivée à la présidence de Félix Tshisekedi, en janvier 2019, plusieurs groupes avaient spontanément émis la volonté de rejoindre un processus de DDR afin de « servir » le pays

Ensuite, si on peut s’interroger sur la pertinence de l’état de siège pour lutter contre l’insécurité dans l’est, celui-ci signale la volonté du pouvoir d’agir sur cette question. Comme le soulignait le porte-parole du gouvernement dans l’émission Débat africain, l’état de siège mise sur un effet psychologique : il montre un engagement du gouvernement à mettre fin à l’activisme de groupes armés dans les provinces concernées. 

Autre atout du programme P-DDRCS : il est le fruit de la fusion entre le STAREC et le Programme national de DDR, deux institutions qui relevaient auparavant de deux ministères différents (Plan pour le Starec et Défense pour le PN-DDR), ce qui engendrait des doublons et conflits de compétence. 

Pour autant, les compétences dans la conduite de la politique sécuritaire de l’Etat congolais dans l’est n’ont pas été entièrement clarifiées. Elles resteront éclatées entre le P-DDRCS, relevant de la présidence, le ministère de la défense, occupé par Gilbert Kabanda, et le Mécanisme de suivi de l’accord d’Addis-Abeba (MNS), dirigé par Claude Ibalanky.

Reste enfin à mettre sur pied une stratégie précise et convaincante. Ce programme se veut « communautaire ». Cela paraît être une piste intéressante. Dans « trancher le nœud gordien de l’insécurité », le Rift Valley Institute argumentait, en 2013, que le précédent programme était insuffisamment communautaire. Les auteurs notaient qu’en ciblant les combattants seulement, le DDR n’a pas facilité les efforts de réconciliation car « les communautés qu’ils regagnaient ont eu l’impression que l’on récompensait ceux qui avaient pris les armes en leur donnant de l’argent et une formation professionnelle. » 

Lors de son premier voyage dans l’est de la RDC, Tommy Tambwe devrait « mettre en place dans chaque province des « Cadre de concertation pour la paix et d’appui au programme (CCAP) avec les autorités, la société civile, les chefs coutumiers, les confessions religieuses, les mutualités tribales, les ONGs, des jeunes, des femmes, etc », a-t-il indiqué au KST. « On ne veut pas qu’on vienne nous dire après « on n’a pas été associés au processus” », a-t-il ajouté.

Néanmoins, la stratégie elle-même doit encore être développée avec les techniciens de la Monusco, a-t-il précisé. 

Le dilemme de la réintégration

Cette stratégie se heurtera immanquablement à la réinsertion sociale des combattants dans les communautés et à la question de leur éventuelle intégration dans l’armée.

L’offre d’alternatives économiques aux ex-combattants est une composante essentielle de la réinsertion dans la communauté. Cependant, ces alternatives doivent être adaptées. Par le passé, les programmes de réinsertion ont orienté les ex-combattants vers des activités (moulins,  salons de coiffure etc) mal adaptées car ils n’avaient pas les compétences nécessaires à leur gestion.

Par ailleurs, l’ordonnance instituant le DDRCS précise que l’intégration dans l’armée ne se fera que sur une base individuelle : une façon d’écarter la possibilité d’intégration collectives, qui ont eu lieu par le passé. Cette intégration militaire est l’une des lignes rouges de la communauté internationale  et de la société civile car, estiment-elles, elle perpétue le cycle de violence et l’impunité en créant une incitation à prendre les armes pour bénéficier à terme de ce type de programme. 

Cependant cette intransigeance risque d’être difficile à appliquer, notamment pour les groupes armés qui ont déjà commencé un processus de démobilisation. C’est par exemple le cas de l’Union des Patriotes pour la libération du Congo (UPLC) ou encore Front des Résistance patriotique de l’Ituri (FRPI) qui ont reçu la promesse d’être réintégrés dans l’armée, avec reconnaissance de leurs grades. C’est sur cette base qu’ils ont accepté de se cantonner. L’espoir d’une amnistie et d’intégration au sein des FARDC est par ailleurs souvent l’une des motivations principales conduisant les groupes armés à se rendre. Selon certains rapports, le chef historique du Nduma defense of Congo-Rénové (NDC-R) Guidon Shimiray aurait encore récemment émis ce type de condition avant d’envisager sa reddition. 

Les nouveaux animateurs du P-DDRCS devront donc tout à la fois convaincre des bailleurs sceptiques de leur capacité de construire un programme efficace, puis réussir sa mise en œuvre ; rompre avec les pratiques du passé tout en trouvant le moyen de motiver les combattants à se rendre. Cela ne sera pas une mince affaire. 

L’état de siège a-t-il amélioré la sécurité dans l’est de la RDC ?

Procès en flagrance d’un major des FARDC devant la justice militaire, à Uvira (Sud-Kivu) le 16 mai 2021. (Photo MONUSCO/Section d’Appui à la Justice Bukavu).

Par Pierre Boisselet, coordonateur du Baromètre sécuritaire du Kivu.

En dépit des annonces des autorités congolaises, peu d’opérations militaires ont été menées depuis l’entrée en vigueur de l’état de siège, et la sécurité des civils s’est dégradée dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri.

Reprise du contrôle de la Route nationale 27, de l’axe Mbau-Kamango, « libération » de diverses localités de l’emprise de groupes armés des territoires de Djugu et Irumu, « neutralisation » de membres des Forces démocratiques alliées (ADF) ou de leurs collaborateurs… Au vu des déclarations des autorités, on pourrait croire que de multiples offensives victorieuses ont été lancées par l’armée depuis le début de l’état de siège, le 6 mai, que la situation sécuritaire serait en passe d’être maîtrisée.

Les données du Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) peignent pourtant une image différente de la situation. Depuis l’annonce de l’état de siège par le président Félix Tshisekedi, le 30 avril, la sécurité des civils s’est en réalité globalement dégradée dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri. Le KST y a enregistré la mort d’au moins 223 d’entre eux en mai, contre 198 en avril.

Nombre de civils tués dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri en avril et mai 2021

Les massacres de Boga et Tchabi, sur le territoire d’Irumu, qui ont fait 55 victimes civiles dans la nuit du 30 au 31 mai (journée la plus meurtrière jamais enregistrée par le KST) y ont largement contribué. Mais, d’un mois sur l’autre, le bilan s’est également aggravé sur le territoire de Beni (74 civils tués en mai, contre 47 en avril) et sur celui de Mambasa (35 civils tués au mois de mai, contre 3 en avril). 

Il est par ailleurs difficile de déceler une véritable augmentation de l’activité des FARDC pendant cette période. Ainsi, le KST a enregistré 29 affrontements impliquant les FARDC en mai, contre 26 en avril. Aucun chef de groupe armé identifié par le KST n’a d’ailleurs été tué ou arrêté par les FARDC ou la police – un chef Mai-Mai, Jackson Muhukambuto, a été arrêté le 8 juin 2021, mais par l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN). 

Progrès très localisés 

Alors qu’en est-il des récentes annonces du gouvernement ? Début juin 2021, Kinshasa a, par exemple, annoncé la pacification de l’axe Mbau-Kamango, sur le territoire de Beni. Or la réouverture de cet axe avait déjà été annoncée en septembre 2020 par le ministre de la Défense de l’époque et aucun incident n’a été enregistré sur cet axe par le KST en 2021. Difficile d’en attribuer le mérite à l’état de siège…

Pour autant, quelques annonces des FARDC se sont vérifiées sur le terrain. L’armée congolaise a ainsi progressé le long de la route nationale 27, qui relie Bunia à l’Ouganda. Au moins dix membres de la Codeco-URDPC, qui occupaient diverses localités de cet axe, ont été tués. Depuis, ce groupe a largement quitté cette route, et les incidents s’y sont raréfiés.

Les FARDC ont également repris la ville de Nyakunde, près de Marabo (territoire d’Irumu) et divers villages alentour aux Chini ya Kilima-FPIC. Onze miliciens ont été tués et quatorze arrêtés. Mais il est difficile de savoir si cette offensive est véritablement liée à l’état de siège : elle a débuté le 2 mai, soit après l’annonce de la mesure, mais avant son entrée en vigueur. Et cette offensive s’est faite au prix d’un bilan lourd pour les civils, comme nous le verrons. 

Enfin, si une dizaine de membres des ADF ont effectivement été tués près de Halungupa (territoire de Beni) le 9 mai, les FARDC ont perdu au moins autant d’hommes les jours suivants. Surtout, cela n’a pas permis de maîtriser le nombre de massacres perpétrés par les ADF. Bien au contraire : le KST a enregistré la mort de 98 civils dans des attaques attribuées à ce groupe en mai, soit près du double du mois d’avril (53). 

Nombre de civils tués par les ADF en avril et mai 2021

Par ailleurs, une série de massacres a été perpétrée près de Biakato, sur le territoire de Mambasa, zone dans laquelle les ADF ne s’étaient jamais aventurés jusque-là. Ils semblent donc poursuivre leurs représailles contre les civils et l’extension de leur périmètre d’opérations – un processus à l’œuvre depuis le début des opérations d’envergure contre eux, déclenchée en octobre 2019.

Localisations des tueries perpétrées par les ADF en avril (à gauche) et mai (à droite) 2021

Sur le plan des mesures extra-opérationnelles, les FARDC ont annoncé avoir arrêté trois soldats, soupçonnés de liens avec les ADF, même s’ils se sont refusés à donner tout détail. Des efforts de coordination des services de renseignement de la région déjà en cours se sont poursuivis, avec l’organisation d’un atelier à Goma début mai, même si ce dernier était vraisemblablement prévu bien avant l’annonce de l’état de siège. Ce type de mesure pourrait avoir un impact positif à long terme. Mais en l’absence de davantage de détails sur leur substance, il est difficile d’en juger. Leurs effets éventuels ne sont en tout cas pas visibles pour le moment.

Absence persistante de planification conjointe

L’attitude de la Mission de l’ONU en RDC (Monusco), cible de manifestations au Nord-Kivu au mois d’avril, n’a pas, non plus, radicalement changé sur le terrain. Elle a mené un bombardement aérien contre un camp des ADF le 14 mai, ce qui n’était plus arrivé depuis plusieurs années. Néanmoins, selon plusieurs sources onusiennes, cette opération était prévue avant la proclamation de l’état de siège. 

La Monusco demeure engagée dans la réforme de sa Brigade d’intervention (FIB), avec notamment la création de quatre « Forces de réaction rapide » de 150 casques bleus chacune, composées de troupes kenyanes, népalaises, sud-africaine et tanzanienne, qui devraient être à même d’intervenir plus promptement. La composante tanzanienne est déjà en fonctionnement. Mais le nouveau dispositif ne devrait être pleinement opérationnel qu’au mois d’août. 

Surtout, en l’absence persistante de planification conjointe des opérations – absence à laquelle l’état de siège n’a rien changé à ce jour – aucune véritable opération commune de la Monusco et les FARDC n’est possible, ni aucune opération unilatérale d’ampleur des casques bleus n’est prévue. La Mission semble donc pour l’instant cantonnée à réagir aux attaques de groupes armés dans le meilleur des cas. Le KST n’a en tout cas pas enregistré d’affrontements avec les ADF à l’initiative de la FIB depuis 2018.

Enfin, les problèmes liés à l’absence d’un programme de Désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) fonctionnel se sont poursuivis. Plusieurs ex-membres du NDC/R Bwira, cantonnés à Rumangabo (territoire de Rutshuru), ont pillé le village voisin de Kayenzi pour trouver de la nourriture quatre jours après la visite du gouverneur militaire de la province, Constant Ndima Kongba.

Exactions des FARDC en augmentation

Parallèlement, le nombre de civils tués dans des incidents impliquant les FARDC a nettement augmenté : 32 cas ont été enregistrés en mai, contre 17 en avril. Plusieurs incidents particulièrement graves se sont produits en Ituri. Après la reprise de la ville de Nyakunde par les FARDC, ces dernières ont tué sept civils au cours d’opérations de ratissages dans le village de Nongo le 2 mai et huit dans les villages de Banikasowa, Ndenge I et II le 15 mai. Dans leur communication, les FARDC ont affirmé que les personnes tuées le 15 mai étaient toutes des miliciens. Mais la présence de femmes et d’enfants parmi les victimes, attestée par plusieurs sources, rend cette affirmation peu convaincante. Au-delà des exactions elles-mêmes, ce type de violence peut durablement aliéner la confiance de la population en les FARDC, ingrédient pourtant nécessaire au succès de toute opération contre-insurrectionnelle. Une grande partie des habitants de la zone a du reste fui depuis le début des opérations.

Par ailleurs, une femme a été tuée après avoir refusé les avances d’un soldat à Nizi (territoire de Djugu) le 16 mai, un civil a été tué après avoir été pris par un milicien à Djaiba le 16 mai, et un civil a été tué lors d’un raid de FARDC contre sur le site minier à Malindi-Buo (territoire de Mambasa) le 20 mai. 

Les problèmes liés au respect des droits humains étant anciens, et les opérations contre les Chini ya kilima-FPIC ayant été déclenchées avant l’entrée en vigueur de l’état de siège, il est difficile de certifier que ces nouvelles exactions sont liées à la mesure. Néanmoins, il ne peut être exclu qu’une partie au moins de ces incidents soit liée à un sentiment d’impunité renforcé chez certains membres des FARDC suite à l’annonce de l’état de siège.

Car au-delà de l’impact militaire, l’état de siège a eu aussi – et peut-être surtout – des effets psychologiques, juridiques et politiques, susceptible d’affecter les dynamiques de violence à plus long terme. 

Ils ont permis aux FARDC de prendre le contrôle des institutions civiles des entités locales (les provinces, depuis le 6 mai, mais aussi les villes et territoires depuis le 26 mai). Et les nombreuses déclarations du nouveau gouverneur du Nord-Kivu sur l’état des finances et des générations des recettes dans sa province peuvent laisser penser que la maîtrise des ressources financières qui y sont associées préoccupe particulièrement les nouvelles autorités

Au plan national, l’état de siège et les questions sécuritaires et militaires qui en découlent ne font guère l’objet de discussions parlementaires. A l’assemblée nationale, cette mesure – qui ne bénéficie toujours pas de la loi qui devrait l’encadrer – a été prorogé pour deux semaines à la demande du gouvernement, par 334 voix pour 336 votants sans débat, ou presque. Le président Félix Tshisekedi envisage désormais de faire passer une loi d’habilitation pour lui permettre de renouveler la mesure sans consulter le parlement, selon les rapports d’une de ses discussions avec des sénateurs, ce qui pourrait réduire les possibilités d’évaluation régulière.

Cette situation pourrait en outre être utilisée par le pouvoir pour adopter des mesures impopulaires. C’est le cas, notamment, d’accords de coopération militaire que le président Félix Tshisekedi souhaite de longue date, mais qu’il n’avait pu mettre en œuvre par manque de soutien politique.

Ainsi, la RDC et l’Ouganda ont signé, un accord pour la « stabilisation » de l’est de la RDC selon le gouvernement ougandais. Mais celui-ci n’a pas été rendu public, et rien n’a été soumis au parlement, comme la Constitution l’exige pourtant pour ce type d’accord. Des discussions avec le Rwanda, en cours depuis plusieurs mois, se sont poursuivies. Mais, « il est devenu quasiment impossible d’exiger publiquement un respect de la Constitution sur ces sujets, explique un député sous couvert d’anonymat. Les partisans du président nous taxeraient d’être des traîtres à la nation ». En l’absence de transparence sur ces accords, il est difficile d’évaluer leurs conséquences possibles. Mais, par le passé, certaines opérations d’armées étrangères sur le sol congolais avaient amené à des violations des droits humains sans solution de long terme.

L’unanimité autour l’état de siège s’est toutefois quelque peu fracturée suite aux massacres de Boga et Tchabi, dans la nuit du 30 au 31 mai. Après cet événement, le gouverneur militaire de l’Ituri a dû reconnaître qu’il s’était jusque-là essentiellement consacré à “l’évaluation de la situation” et la “mise en place de toutes les équipes”.

Le 1er juin, le ministre de la Défense Gilbert Kabanda a affirmé que la situation serait différente sous deux semaines, après que le gouvernement aura « bougé des hommes » et débloqué de nouvelles ressources. Il n’a toutefois pas précisé de budget ou de calendrier.

L’ « état de siège » va-t-il dans le bon sens ?

Groupe de soldats des FARDC, le 19 avril 2011, au Nord-Kivu (Sasha Lezhnev/ Enoughproject.org).

Par Pierre Boisselet, coordonateur du Baromètre sécuritaire du Kivu.

Le président Félix Tshisekedi a décrété un « état de siège » pour un mois, qui mettra l’armée et la police aux commandes des provinces de l’Ituri et du Nord-Kivu. Les approches purement militaires ont pourtant jusqu’ici échoué. Mais que faudrait-il faire d’autre pour ramener la paix dans l’est de la RDC ?

On en sait désormais un peu plus sur « l’état de siège » proclamé par le président Félix Tshisekedi dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri. A partir du 6 mai, et pour une période initiale de 30 jours, les autorités civiles de ces deux provinces seront remplacées par des militaires et des policiers. Ce sera notamment le cas des gouverneurs et vice-gouverneurs. Les gouvernements provinciaux, assemblées provinciales, responsables des entités locales ou encore des tribunaux civils sont suspendus. Les militaires seront en outre dotés de pouvoirs exceptionnels : ils pourront notamment interdire ou empêcher les publications, rassemblements, et même la présence des personnes qu’ils jugeront nuisibles à leur action. Selon une source onusienne, ces mesures ont été mises en place sans concertation avec la Mission de l’ONU en RDC (Monusco).

Le chef de l’Etat a nommé deux lieutenant-généraux à la tête des provinces concernées par l’état de siège : Johnny Nkashama Luboya pour l’Ituri et Constant Kongba Ndima pour le Nord-Kivu*. Comme de nombreux officiers des FARDC, tous deux ont fait partie de rébellions par le passé. Johnny Nkashama Luboya a été chef des renseignements militaires du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD) au début des années 2000. Avant sa nomination, il occupait le poste de commandant de la première zone de défense des FARDC. Constant Kongba Ndima, est, quant à lui, aussi connu sous le nom “d’effacer le tableau”, en référence à l’opération, particulièrement violente menée par le Mouvement de libération du Congo (MLC) en Ituri au début des années 2000. Il était alors général au sein de cette rébellion. Son précédent poste au sein des FARDC était celui de commandant adjoint de l’état-major général chargé de l’administration et de la logistique. 

Tout n’est pas encore clarifié dans cette mesure. Des dizaines d’officiers des Forces armées de la RDC (FARDC) doivent encore être nommés. Néanmoins la logique est relativement claire : donner les pleins pouvoirs à l’armée congolaise dans ces provinces. Le message l’est tout autant : le président Félix Tshisekedi est conscient de la dégradation de la situation et veut éradiquer les groupes armés de l’est. Un programme extrêmement ambitieux donc, pour un dispositif par ailleurs décrit comme temporaire.

Il est parfaitement exact que la situation se dégrade pour les civils dans l’Est de la RDC. Ceci est même très net d’après les données rassemblées par le Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) pour les provinces du Nord et du Sud-Kivu. En 2018, le projet avait enregistré la mort de 914 civils à cause d’acteurs armés. En 2019, ce chiffre passait à 1070. En 2020, il était de 1569. Et l’année 2021 a débuté peu ou prou sur les mêmes bases que 2020.

Nombre de civils tués par des acteurs armés par année dans le Kivu depuis 2018

De ce point de vue, on peut comprendre la détermination de Félix Tshisekedi. Il a fait de la restauration de la paix dans l’est un élément central de sa communication à la fois lors de la campagne électorale de 2018 et depuis son arrivée à la présidence. L’attention portée par le sommet de l’Etat à cette question est, en soi, une bonne chose : l’est de la RDC souffre en partie du manque d’intérêt des responsables politiques congolais et internationaux pour ce problème.

Cette mesure répond de surcroît à une préoccupation très vive dans l’opinion publique. Selon un sondage du Groupe d’études sur le Congo et de l’Institut Berci à paraître, réalisé les 19 et 20 mars 2021 sur l’ensemble du territoire, 20% des personnes interrogées estimaient que la sécurité devrait être la priorité du gouvernement, ce qui plaçait cette préoccupation en deuxième position derrière « le social/les conditions de vie », et devant « l’économie/l’emploi ». Tout au long du mois d’avril, des manifestations ont eu lieu, notamment au Nord-Kivu, non seulement pour réclamer le départ de la Monusco mais aussi pour appeler le président à tenir ses promesses.

Option militaire

Les manifestants semblent donc avoir été entendus. Mais l’état de siège est-il la bonne réponse à leurs préoccupations? Pour l’évaluer, il peut être utile de commencer par faire le bilan de ce qui a déjà été fait, en la matière, sous la présidence de Félix Tshisekedi.

Depuis le début de son mandat, le chef de l’Etat a donné l’impression d’envisager le problème de l’est sous un angle essentiellement militaire. Il a déclaré être prêt à « mourir » pour rétablir la paix. Lorsqu’il a tenté de forger une coalition régionale pour rétablir la sécurité, en septembre et octobre 2019, celle-ci a été conçue comme un état-major conjoint des armées de la région pour planifier des opérations militaires dans l’Est de la RDC.

Sous l’autorité du président, des opérations comme Zaruba ya Ituri (tempête de l’Ituri) sur le territoire de Djugu en juin 2019, ou encore l’offensive de « grande envergure » des FARDC rassemblant quelques 20 000 soldats contre les ADF en octobre 2019, ont été lancées. La Monusco n’avait déjà pas été associée à la planification de cette dernière, et les pays de la région n’y ont finalement pas participé, le projet d’état-major régional ayant échoué

En parallèle, des initiatives non-militaires ont certes été menées, comme le processus de cessez-le-feu de Murhesa, le dialogue des communautés des hauts et moyens plateaux du Sud-Kivu, ou encore la tentative de rebâtir un programme de Désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) centré sur les « communautés ». Mais le pouvoir central n’était généralement pas à l’origine de ces initiatives. Il s’y est parfois rallié – avec plus ou moins d’entrain, notamment à l’époque où il était lui-même divisé – mais n’a pas démontré jusque-là la volonté de faire de ces initiatives des priorités. La nouvelle approche de DDR, pour un DDR « communautaire » a été, par exemple, initiée par les gouverneurs de province de l’est. Félix Tshisekedi l’a publiquement endossé et a annoncé la nomination d’un coordonnateur national pour encadrer ce processus en octobre 2020. Plusieurs bailleurs internationaux engagés dans ce processus se disent prêts à le soutenir financièrement. Mais l’ordonnance qui doit permettre sa mise en place, qui lui a été soumise il y a plus de cinq mois, n’a toujours pas été signée. Ce retard est d’autant plus dommageable que, si l’ambition de « l’état de siège » est de permettre de nouvelles offensives contre les groupes armés, disposer au préalable d’un cadre pour accueillir les combattants désarmés aurait pu être utile.

On le voit : l’approche militaire a déjà été privilégiée depuis l’arrivée à la présidence de Félix Tshisekedi. Pour quel bilan ? Les données rassemblées par le KST font douter de son efficacité. Elles pourraient même suggérer qu’elle a été contre-productive sur certains territoires.

Opération contre-productive

Sur le territoire de Djugu, sur lequel a été lancée l’opération Zaruba ya Ituri en juin 2019, les données du KST sont encore parcellaires : leur collecte n’a commencé qu’en avril 2021. Néanmoins, les premiers éléments dont nous disposons sont inquiétants : en avril, Djugu était le territoire le plus dangereux pour les civils de l’est de la RDC. Le KST y a enregistré la mort violente de 66 civils en un mois (plus encore que les 47 civils tués sur le territoire de Beni sur la même période). Djugu, qui ne représente qu’un seul des 18 territoires suivis par le KST, a concentré 33% des morts de civils en avril.

Qu’en est-il sur le territoire de Beni, cible de l’opération de « grande envergure » lancée en octobre 2019 ? Le commandement des FARDC a très vite communiqué sur la reprise des principales bases des ADF. Mais les données cartographiées par le KST suggèrent que la plupart des combattants ont pu s’échapper pour opérer dans d’autres zones. Certaines localités situées à la périphérie du territoire de Beni, comme Mandumbi, Mamove, ou encore dans le secteur de Rwenzori, qui avaient été relativement épargnées par les ADF jusque-là, ont été massivement touchées par les tueries de civils après le lancement de l’opération.

Localisation des massacres perpétrés par les ADF sur le territoire de Beni avant l’intervention de “grande envergure” (juin 2017-octobre 2019) et depuis (novembre 2019-avril 2021)

 

Du point de vue du nombre de civils tués sur le territoire de Beni, l’opération semble également avoir été contre-productive jusqu’à maintenant. De 24 civils tués par les acteurs armés chaque mois en moyenne, entre juin 2017 et octobre 2019, nous sommes passés à 65 en moyenne après le début de l’opération.

Nombre de civils tués par des acteurs armés sur le territoire de Beni par trimestre depuis juin 2017.

Une partie de ces exactions, modeste mais néanmoins significative, vient d’ailleurs d’une violence accrue des FARDC et la Police nationale congolaise (PNC) : l’une ou l’autre de ces institutions est impliquée dans la mort de 4 civils par mois en moyenne depuis le début de l’opération, contre 2 auparavant.

Mais les exactions sur le territoire de Beni demeurent très largement perpétrées par les ADF – pour autant qu’on puisse les distinguer. Ces massacres ont vraisemblablement pour objectif de décrédibiliser les autorités congolaises et exercer une pression sur elles, de nuire à la cohésion des forces engagées dans leur traque, et de celle de la société. Les ADF semblent ainsi vouloir forcer les FARDC à cesser les opérations pour pouvoir regagner leurs sanctuaires. Or le pouvoir congolais n’a jusqu’à maintenant pas réussi à contenir efficacement cette stratégie : la Monusco a été la cible de vastes manifestations en novembre 2019 et avril 2021, avec, en marge de celles-ci, des affrontements qui ont fait au moins de 25 morts dans la province du Nord-Kivu.

Dangers supplémentaires

Les résultats, au mieux mitigés, de l’approche militaire privilégiée par le président Félix Tshisekedi peuvent faire redouter les conséquences de « l’état de siège ». Il s’agit en effet d’un renforcement de la méthode appliquée jusque-là, plutôt que d’une nouvelle approche. Cet état d’exception comporte, en outre, des dangers supplémentaires. Les militaires, qui disposeront de la capacité d’interdire des manifestations, des publications, ou même le séjour de certaines personnes, auront encore moins à répondre de leurs actes qu’auparavant. Les deux généraux nommés par Félix Tshisekedi à la tête des provinces sont par ailleurs soupçonnés d’être impliqués dans des violations des droits humains, selon un document onusien vu par le KST, ce qui pourrait empêcher leur participation à des opérations conjointes avec la Monusco, soumise à une politique de « diligence raisonnable » en la matière. Ceci pourrait être d’autant plus dommageable qu’une réforme de sa Brigade d’intervention de la force (FIB) est en cours pour lui permettre d’augmenter la fréquence de ses interventions. Une partie au moins des troupes kényanes, dont l’arrivée a été annoncée par Félix Tshisekedi lors de la visite de son homologue Uhuru Kenyatta le 21 avril, doit justement être intégrée à la FIB. Or pour agir efficacement, les opérations de la FIB doivent se faire conjointement avec les FARDC.

Par ailleurs, certains FARDC entretiennent des relations troubles avec certains groupes armés : des complicités existent, parfois à un niveau élevé et structurel, comme le GEC l’avait montré à propos du Nduma defense of Congo-Rénové (NDC-R, un groupe armé opérant au Nord-Kivu). Certains membres des FARDC bénéficient d’activités économiques illégales. Amoindrir leurs contre-pouvoirs en restreignant le droit de manifester et de critiquer les opérations pourrait, là encore, aggraver cette situation. De surcroît, les militaires qui disposeront désormais du pouvoir provincial – et de la maîtrise des ressources qui y sont associées – auront-ils intérêt à ce que les violences cessent, ce qui aurait vraisemblablement pour effet de leur faire perdre ces postes ? Au total, il existe donc un risque que l’état de siège déstabilise la zone, plus qu’il ne la stabilise.

Stratégie globale

Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’il ne faille rien faire face à la situation de l’est de la RDC. Les préoccupations de l’opinion publique congolaise face à la situation sont légitimes et appellent chacun à tenter de formuler des réponses. 

Tout d’abord, il nous semble nécessaire que le gouvernement congolais formule une stratégie complète, qui ne s’inscrive pas exclusivement dans une logique militaire. Celle-ci devrait s’appuyer sur une analyse fine et détaillée des causes du conflit et du rôle que chaque série d’acteurs joue dans sa perpétuation. Il s’agirait d’identifier les causes profondes du conflit pour y apporter des solutions pertinentes. 

Ces causes sont nombreuses et variées : absence de l’Etat et des services publiques de certaines zones, manque d’institutions perçues comme neutres et acceptées pour résoudre les conflits locaux par des voies non-violentes, absence d’intérêt des membres de groupes armés à quitter leurs rangs, perpétuation de circuits économiques illégaux à l’échelle provinciale et régionale, complicités avec des groupes armés à différents niveaux de l’appareil d’Etat, coopération difficile avec la Monusco, moyens et formations insuffisants accordés aux FARDC et à la PNC… 

Cette évaluation conduirait notamment à s’interroger sur le rôle de certains membres de l’armée et de la police dans les conflits, y compris dans les exactions, les liens avec les groupes armés et les circuits économiques illégaux. Il serait alors nécessaire de renforcer les moyens permettant d’assurer la transparence et de limiter ces dérives : inspection et tribunaux militaires efficaces et incorruptibles, capacité de la justice à enquêter sur ces affaires, liberté de la presse respectée, société civile capable de dénoncer les abus sans crainte d’être réprimée, etc.

Le rôle des FARDC est incontournable et indispensable. Mais il doit se faire dans un cadre qui assure son professionnalisme et son inclusion dans une stratégie globale. A ses côtés, des plans de réforme et d’actions d’autres services de l’Etat sont nécessaires, notamment pour les services de renseignement, de la Police, de la Justice et de la diplomatie, afin de démanteler les réseaux des groupes armés et mettre sur pied un programme de démobilisation et de justice transitionnelle à l’échelle nationale et régionale. 

Des efforts de définition de cette stratégie ont été faits. Le mécanisme de suivi de l’accord d’Addis-Abeba a par exemple publié une feuille de route en septembre 2020. Celle-ci devrait sans doute être complétée et précisée, mais elle a le mérite d’insister sur la nécessité de mener, en parallèle, des approches militaires et non-militaires et de comporter certaines analyses et propositions utiles. Or, comme pour le programme de DDR communautaire, elle attend toujours son adoption par ordonnance présidentielle.

Définir et mettre en œuvre une stratégie globale est un chantier de longue haleine, qui nécessite une implication constructive, patiente, et permanente des plus hautes autorités de l’Etat. Il ne produirait des résultats qu’à long terme, dans le meilleur des cas. Mais le président Félix Tshisekedi dispose de nombreux atouts pour s’y atteler. Il a maintenant une large majorité politique et un gouvernement disposé à rompre avec les pratiques du passé. Son nouveau ministre de la Défense, Gilbert Kabanda Kurhenga, a fait du « rétablissement de l’éthique » au sein des FARDC sa priorité. Une nouvelle cheffe de la Monusco vient d’arriver, en la personne de Bintou Keita, et un nouveau commandant de sa force, le général Marcos De Sa Affonso Da Costa vient d’être nommé. En septembre, il devrait prendre la tête d’une Brigade d’intervention renforcée et réformée. Une fenêtre d’opportunité existe pour une politique plus complète et plus efficace.

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* Une version antérieure de ce billet, fondée sur l’ordonnance portant nomination des gouverneurs militaires telle que lue à la RTNC le 4 mai, intervertissait leur province d’affectation. La correction a été apportée après publication de l’ordonnance le 6 mai. Des corrections ont aussi été apportées sur leur précédent poste et les circonstances dans lesquelles leur capacité à collaborer avec la Monusco pourrait être remise en cause. Les statistiques sur les violences sur le territoire de Djugu au mois d’avril 2021 ont été mises à jour.