Comment le coronavirus risque de fragiliser encore le Kivu

Un casque bleu de la Monusco à Kibati (Nord-Kivu) en septembre 2012 (Monusco/Sylvain Liechti)

Au cours des 20 derniers mois, l’Est du Congo a combattu la plus longue et complexe épidémie d’Ebola de l’histoire du pays. Elle a aussi été la plus meurtrière, fauchant 2 276 personnes.

Mais un nouveau mal transmissible est apparu : le coronavirus, ou COVID-19. Depuis le 29 mars, date de l’annonce des deux premiers cas confirmés à Bukavu, la pandémie touche à son tour officiellement le Kivu.

Cette analyse tente d’anticiper les effets que pourrait avoir cette nouvelle épidémie sur la paix et la sécurité dans le Kivu, même si peu de précédents permettent de fonder des prévisions. Le COVID-19 est la première pandémie à coronavirus de l’histoire. Elle n’en est encore qu’à ses débuts dans le monde et plus encore sur le continent africain. Surtout, elle n’a encore jamais touché de zone de conflit.

Si l’épidémie d’Ebola récente peut fournir des enseignements intéressants, les deux situations sont distinctes. L’épidémie d’Ebola n’a touché qu’une zone circonscrite aux provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri. Bien que sa létalité était très forte (plus de la moitié des malades décédaient) la maladie n’était transmissible que lors de l’apparition de symptômes spectaculaires aisément identifiables et donc traçables. Un vaccin a pu être utilisé pour aider à contrôler la contagion. Enfin, la RDC a reçu une aide de la communauté internationale importante pour y faire face : plus de 800 millions de dollars au total. Le personnel de santé est devenu une cible et la captation de ressources allouées par la communauté internationale un enjeu, qui semble avoir accentué les conflits.

A contrario, l’épidémie de COVID-19 n’a de cesse de s’étendre géographiquement et rien n’indique qu’elle restera cantonnée à certaines poches dans l’Est de la RDC. Les stratégies de contrôles par traçage et isolement sont extrêmement ardues face à ce virus, qui peut être transmis par des porteurs asymptomatiques et seuls quelques pays au monde (Singapour, Taïwan, la Corée du Sud, le Japon ou encore le Vietnam) sont provisoirement parvenus à les appliquer avec succès. Tous étaient des pays dotés d’États forts et il n’est pas certain que la RDC dispose de cette capacité, en particulier dans l’Est. Enfin, il s’agit d’une pandémie affectant tous les continents. Si la Chine et l’Union européenne se sont engagés à aider le continent (l’Union européenne a notamment annoncé qu’elle « garantissait » 15 milliards d’euros d’aide) cette assistance, consentie au continent dans son ensemble, sera nécessairement plus diluée que la riposte contre Ebola.

Dans ces conditions, toute analyse prospective est nécessairement spéculative et les tendances avancées ici ne peuvent être, au mieux, que provisoires.

Conséquences observables

L’arrivée du virus dans la région a toutefois, d’ores et déjà eu des conséquences observables dans le Kivu. Tous les Etats limitrophes ont fermé leurs frontières aux voyageurs : c’est le cas du Burundi depuis le 15 mars, du Rwanda depuis le 21 et l’Ouganda depuis le 23. Ces décisions ont coupé des voies de communications régulièrement empruntés par les Kivutiens, comme la route Bukavu – Goma via Kibuye au Rwanda, ou encore la route Bukavu – Uvira via le Rwanda et le Burundi. Une partie du trafic s’est donc reportée vers des routes en moins bon état et ou plus dangereuses, exposant les voyageurs à davantage de risques. Une hausse de l’insécurité a ainsi été constatée début avril dans la plaine de la Ruzizi, sans que l’on puisse directement la relier aux fermetures des frontières. Par ailleurs, les autorités provinciales ont décidé de fermer les voies d’accès aux principaux centres urbains de la région que sont Bukavu, Goma, Butembo et Beni. 

Ces restrictions ne s’appliquent en principe pas aux marchandises. Néanmoins, certains témoignages recueillis par le KST indiquent que ces décisions sont interprétées de manière maximalistes et ont, dans les faits, ralenti le commerce. Une grande partie des échanges dans la région est, de surcroît, le fait de petits commerçants qui se déplacent physiquement avec leurs produits. Par ailleurs, ces frontières – notamment celle entre Goma et Gisenyi, au Rwanda, sont, en temps normal, traversées quotidiennement par des milliers de travailleurs journaliers.

La crise a donc déjà entraîné la perte de ces activités économiques ainsi que l’augmentation des prix des biens de première nécessité ce qui rogne le pouvoir d’achat des habitants. Le 26 mars, peu après la fermeture des frontières, l’inflation atteignait déjà entre 5 et 88% sur les produits de première nécessité selon les relevés du KST à Goma.

Mais la situation économique pourrait s’aggraver encore si les autorités locales adoptaient des mesures de confinement total, comme celles mises en place dans la commune de la Gombe, à Kinshasa depuis le 6 avril. Celles-ci pourraient avoir des conséquences dévastatrices sur l’emploi et les revenus dans des villes où le salariat est l’exception, le travail à distance rarement possible et le secteur informel représente l’essentiel des postes (le secteur informel urbain représentait 81,5% des emplois en 2012 en RDC). Si elles étaient décidées, ces mesures pourraient en outre générer des tensions en portant atteinte aux intérêts fondamentaux d’une partie significative de la population. 

Par ailleurs, le ralentissement économique international touche également le Kivu. Comme lors des crises économiques précédentes, l’envoi de fonds par la diaspora, surreprésentée dans les couches les plus vulnérables des sociétés industrialisées, pourraient se tarir. Les prix des matières premières, sur les marchés internationaux, ont par ailleurs significativement baissé. L’impact est déjà visible, notamment, sur les cours de l’étain dont le minerais, la cassitérite, est notamment extrait des territoires de Walikale et de Shabunda. 

Evolution des prix de l’étain sur un an, en dollar par tonne (source : lme.com)

Néanmoins, la valeur d’autres minerais produits dans le Kivu comme l’or, considéré comme une valeur refuge, s’est maintenue à un niveau historiquement élevé. 

Evolution des prix de l’or sur un an en dollar par once (source : lme.com)

Les conséquences sécuritaires du ralentissement économique global restent toutefois difficiles à anticiper. Le marasme économique, en particulier lorsqu’il touche les jeunes, pourrait faciliter les recrutements par les groupes armés. Néanmoins la précédente crise financière mondiale, en 2008 et 2009, n’a pas eu d’impact clair sur l’ampleur des conflits. L’année 2009 a même été une année de relatif apaisement, avec notamment la signature des accords du 23 mars, mettant fin à la rébellion la plus puissante d’alors, le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP). Ces accords s’expliquent toutefois bien plus par les reconfigurations régionales que par la crise économique internationale.

Mesures préventives

Surtout, les effets de l’épidémie de coronavirus ne se limitent pas à la sphère économique et affectent l’ensemble des acteurs de diverses manières. La mission de l’ONU en RDC (Monusco) est par exemple touchée de façon inédite par cette crise. Bien qu’aucun cas n’a été recensé à ce jour dans ses rangs (selon les déclarations de son porte-parole au KST) elle a pris des mesures préventives pour ne pas devenir un vecteur de l’épidémie.

Elle encourage son personnel à risque à retourner dans son pays d’origine. Ses civils restés en RDC doivent travailler à distance depuis leur domicile. Et les rotations de personnel en uniforme ont été suspendues pour une durée initiale de trois mois, ce qui pourrait peser, à moyen terme, sur le moral des troupes. Le réseau de liaisons aériennes régulières de la Monusco (le plus dense du pays) a été suspendu, ce qui pose des problèmes logistiques pour les nombreuses organisations qui y ont recours, y compris les FARDC.

Malgré ces précautions, les réactions hostiles des communautés locales à l’égard des agents de l’ONU pourraient se multiplier, le coronavirus étant pour l’instant largement vu comme un problème venu de l’étranger. Ce type de phénomène a notamment été observé par le KST à de nombreuses reprises lors de l’épidémie d’Ebola. Et des réactions hostiles à l’égard des étrangers ont également été constatés à Kinshasa depuis le début de l’épidémie de coronavirus.

Au cours des mois qui viennent, les pays donateurs de la mission, en troupe comme en financement, pourraient concentrer leurs ressources sur leur territoire, faisant passer la crise dans le Kivu au second plan de leurs préoccupations. Enfin, les initiatives de médiation et de démobilisation des groupes armés, qui nécessitent des voyages, des réunions et des regroupements, risquent d’être rendues plus difficiles par les mesures destinées à lutter contre la crise sanitaire. Certains camps où étaient regroupés des combattants ont déjà été fermés, comme à Mubambiro, près de Sake, avec de probables conséquences négatives pour la sécurité.

Il découle de ceci que l’efficacité de la Monusco devrait être réduite pour plusieurs mois. Sa capacité à maintenir la pression sur les groupes armés, déjà insuffisantes pour beaucoup de congolais, devrait être encore affaiblie.

Impact régional

Les pays de la région, souvent plus insérés dans l’économie internationale, devraient également être durement touchés par la crise. Le Rwanda, en particulier, a largement investi ces dernières années dans le transport aérien, le tourisme et les conférences. L’impact exceptionnellement important de la crise du coronavirus sur ces secteurs pourrait provoquer un choc conduisant au réexamen des priorités du pays. 

Par ailleurs, si la crise y provoquait de la contestation dans les pays voisins, notamment au sein des élites, une focalisation vers l’extérieur – et notamment vers la RDC – pourrait être une stratégie de survie des pouvoirs en place. Ce choc intervient de surcroit dans une période où la défiance entre l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi est exceptionnellement importante, malgré les efforts de la RDC pour les rapprocher.

La guerre par procuration que se livrent ces pays sur le sol congolais, notamment sur les hauts-plateaux du Sud-Kivu, pourrait en conséquence se maintenir, voire se renforcer. La maîtrise des circuits de contrebande, notamment pour les ressources ayant conservé leur valeur comme l’or, pourrait revêtir une importance plus grande encore au niveau régional.

Par ailleurs, les forces de sécurité congolaises risquent de faire face à des difficultés croissantes. L’imposition des mesures distanciation sociale risque de les obliger à affecter leurs ressources, très limitées, prioritairement aux espaces urbains. Par ailleurs, dans le Kivu, le maintien de l’ordre mène fréquemment à des abus, lesquels peuvent dégénérer en conflits locaux. Enfin, la crise budgétaire de l’Etat congolais, qui devrait s’accentuer notamment du fait du ralentissement économique global, devrait rendre le financement des opérations militaires plus ardu. Même si la Monusco entend tout mettre en œuvre pour continuer à appuyer les FARDC dans leur action contre les groupes armés – notamment les Forces démocratiques alliées (ADF) sur le territoire de Beni – l’affaiblissement des FARDC comme de la Monusco risque d’avoir un impact négatif sur ces opérations.

Les groupes armés et les milices, enfin, devraient être également touchés par la crise en cours. Même si elle est difficile à quantifier, une partie importante de leurs revenus provient  de taxes imposées sur les barrages routiers, où l’activité a déjà décru, et ce de manière probablement durable. 

Ceci pourrait inciter ces groupes à avoir recours à d’autres moyens, notamment violents, pour combler leur manque à gagner : les cas de kidnappings contre rançon, de pillage et d’enlèvements pourraient se multiplier. Par ailleurs, la maîtrise des circuits de contrebande pourrait devenir un enjeu plus important encore.

De plus, le développement des groupes d’autodéfense (Mai-mai ou Raia Mutomboki) a été historiquement lié à des menaces perçues comme extérieures, comme la présence des armées des pays voisins dans les années 1990 ou celle de rébellions soutenues par l’étrangers dans les années 2000 et 2010. Même si la pandémie de coronavirus est une menace de nature différente, les groupes armés pourraient exploiter ce besoin de sécurité en contrôlant par exemple les mouvements dans les communautés, ce virus étant pour le moment largement vu comme une menace venue de l’extérieur. 

Enfin, la volonté de s’approprier une partie de l’aide internationale allouée à la lutte contre la maladie – que celle-ci s’avère finalement significative ou non – pourrait contribuer à entretenir l’insécurité, comme ce fut le cas lors de l’épidémie d’Ebola.

Paralysie de la communauté internationale, renforcement des conflits régionaux, affaiblissement de l’Etat… Si elles se confirment, ces tendances pourraient favoriser l’émergence de nouvelles milices et groupes armés, accélérant la fragmentation du paysage sécuritaire dans le Kivu. En une décennie, le nombre de groupes armés recensé est passé de 30 à plus de 130. Ils pourraient être plus nombreux encore au sortir de la crise du coronavirus.

Ce billet de blog a été mis à jour mercredi 15 avril 2020 pour rendre compte la résurgence de l’épidémie d’Ebola.

Qui vole l’argent des FARDC ?

En cet après-midi du 20 février, la jeep verte de l’armée congolaise fonce sur la RN2, entre Goma et Rutshuru-Centre. A son bord, sept soldats des FARDC et un précieux chargement : les soldes du 3416e régiment. Plus de 100 000 dollars, cash. 

Mais à l’approche du village de Rwaza, le convoi est stoppé net. « Des assaillants avaient mis en place un bouchon sur la route et s’étaient positionnés pour bloquer l’arrivée des renforts, détaille un officier des FARDC, dans son bureau du siège de la 34e région militaire, à Goma. Quand la jeep est arrivée ils ont mis en place une contre-retraite pour empêcher la fuite. Aucun passager n’a survécu. C’était du travail de professionnel ». 

Peut-on imaginer que pareille embuscade se soit produite sans complicités au sein de l’armée ? Une enquête a, depuis, été confiée à l’auditorat militaire. Mais déjà, le porte-parole du secteur opérationnel Sukola 2, le major Guillaume Ndjike, accuse les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR-Foca). Elles seraient, selon lui, les principales forces ennemies à opérer dans la zone.

Pourtant, l’analyse des données du Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) suggère que Rwaza ne fait pas partie de la zone d’opération de ce groupe depuis au moins six mois. Les environs du village ont en revanche été touchés à plusieurs reprises par des incidents impliquant notamment les FARDC et la milice Nyatura FDP (Forces de défense du peuple), alliée aux FDLR.

L’étoile rouge représente le lieu de l’embuscade du 20 février et les points de couleur les incidents enregistrés par le KST au cours des six mois précédents.

Quels qu’ils soient, les assaillants se sont volatilisés dans le parc des Virunga avec le magot. Ne restait que la rancœur des soldats, privés de leur maigre salaire. Elle s’est violemment exprimée dans les heures et les jours qui ont suivi : des FARDC ont mené des représailles indiscriminées tuant quatre civils – tous issus de la communauté hutu – entre le 20 et le 23 février selon les données recueillies par le KST. 

A la 34e région militaire, on ne nie pas que des civils aient pu être tués en marge de l’embuscade. Mais, selon notre officier il s’agit exclusivement de victimes collatérales des échanges de tirs. 

Reste que l’affaire embarrasse. D’autant que c’est la deuxième fois en moins d’un mois, sur le territoire de Rutshuru (Nord-Kivu), que des militaires se soulèvent pour réclamer leur dû. La fois précédente, c’était à Nyanzale, le 27 janvier, après que des soldats du 3407e régiment aient accusé leur commandant d’avoir détourné une partie de leurs rations alimentaires. Les militaires avaient fait « grève », tirant en l’air et refusant d’intervenir lors d’un kidnapping. Cette attitude a tant énervé les habitants qu’une journée « ville morte » a été déclarée dans cette localité le 28 janvier. Quatre personnes, soupçonnées d’être les ravisseurs, ont même été lynchées par une foule. Mais l’institution militaire nie, là aussi, tout problème. « Le commandant n’a rien détourné, explique le major Ndjike. Il a seulement pris une mesure pragmatique et bienvenue : les poissons congelés destinés aux soldats allaient pourrir avant de pouvoir être acheminés dans cette zone reculée. Il a donc décidé de les vendre pour acheter de la viande à la place. Un seul soldat s’est plaint a tiré sur un de ses amis. Il a été arrêté ».

Ces événements, spectaculaires, ne sont en réalité que la partie visible d’un phénomène bien plus vaste : l’incapacité chronique des FARDC à assurer une paie décente et régulière aux soldats. En cause, souvent, des détournements mis en œuvre selon plusieurs procédés, comme le prélèvement d’une partie de l’argent liquide destiné aux troupes par la hiérarchie, ou la déclaration par celle-ci d’effectifs bien supérieurs à la réalité, ce qui permet la captation de soldes destinés à des soldats fictifs.

Ces procédés – et notamment le gonflement des effectifs – ont été employés massivement dès la création des FARDC en 2003. A la fin de la deuxième guerre du Congo, cette armée a en effet été fondée par l’amalgame de troupes de plusieurs belligérants après la signature de l’accord de paix de Sun City : les Forces armées congolaises (FAC), le Rassemblement congolais pour la démocratie/mouvement de libération (RCD/ML) et national (RCD/N), le Mouvement pour la libération du Congo (MLC) et des groupes mai-mai. Chaque partie avait intérêt à augmenter artificiellement le nombre de ses combattants, pour exagérer ses forces – et ses capacités de détournement. Une évaluation, menée par l’Afrique du Sud, en 2004, avait ainsi estimé qu’entre 30 et 55% des membres des nouvelles FARDC étaient fictifs. 

Malgré les efforts d’amélioration du système, avec notamment la mise en place d’un recensement biométrique et la séparation de la chaîne de paiement d’avec la chaîne de commandement avec le soutien d’une mission de l’Union européenne (EUSEC) à partir de 2005, les problèmes ont perduré. Les vagues successives d’intégration de rebelles, parfois précipitées, comme celle du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) en 2009, ont contribué à maintenir confusion et inflation des effectifs. En 2011, le processus de « régimentation » (le passage d’une organisation de l’armée en “brigades” à une organisation en “régiments”), qui devait à son tour permettre d’éliminer les soldats fictifs, a de nouveau révélé l’ampleur du problème. Dans la province du Sud-Kivu par exemple, les 35 000 soldats officiellement enregistrés ont été réévalués à moins de 16 000

En 2012, le gouvernement du Premier ministre Matata Ponyo tenta à son tour de mettre fin aux détournements des soldes avec la mise en place de la « bancarisation ». Désormais, les soldats seraient payés directement sur un compte en banque plutôt que par leur hiérarchie. 

Si ce système, toujours en vigueur, a permis d’éviter certaines malversations et d’améliorer la ponctualité des paiements, il n’a pas réglé tous les problèmes. D’abord, tous les régiments n’en bénéficient pas. Ceux qui ont été récemment créés, ou ceux dont les positions sont éloignées de toute agence bancaire, peuvent continuer d’être payés en liquide. C’est notamment le cas du 3416e régiment, ce qui explique que leurs soldes, transportées physiquement, aient pu être dérobées lors d’une embuscade. 

Ensuite, les commandants peuvent être tentés de cacher leurs pertes afin de conserver le contrôle des soldes des militaires décédés ou déserteurs. « La bancarisation, qui devrait théoriquement empêcher cette pratique, est parfois contournée car les commandants peuvent fabriquer des procurations pour retirer l’argent, explique une source qui a longtemps travaillé pour une des banques prisées par les FARDC. Nous avions fréquemment des cas de veuves qui se plaignaient que les soldes de leur mari décédés étaient retirés sans qu’elles ne sachent par qui ». 

Enfin, seules les soldes sont à ce jour bancarisées. Les diverses primes restent versées en liquide. Et elles sont importantes : fonds opérationnels, fonds de ménage opérationnels, primes de commandement, fonds spéciaux de renseignement, fonds de conduite des opérations, fonds de soins et funérailles, fonds de ménage ordinaire… Dans sa thèse, publiée en 2015, la chercheuse Judith Verweijen en avait dénombré sept types différents, offrant autant d’opportunités de détournement. Au total, ces fonds représenteraient un volume plus importants que les soldes des militaires elles-mêmes.

Ce sujet est donc central pour Félix Tshisekedi qui mise sur amélioration des conditions de vie des soldats pour accroître sa popularité au sein de l’armée, avec laquelle il avait très peu de relations avant de devenir président.

Par ailleurs, l’ancien chef des renseignements militaires, Delphin Kahimbi, avait alerté, le 9 janvier, en pleine opération contre les Forces démocratiques alliées (ADF), qu’un « certain mécontentement » se faisait « sentir sournoisement » dans les rangs des FARDC, « dû au non-paiement des différentes primes et autres fonds (FM, FSR, etc) depuis près de trois mois, accentuant en quelques sortes la précarité de leurs conditions de vie » dans une lettre qui avait fuité.

Faut-il y voir un lien de cause à effet ? Une augmentation de dix dollars mensuels est  entrée en vigueur en janvier 2020. Selon une source au ministère des Finances du Nord-Kivu, les soldats les plus modestes perçoivent désormais 156 000 francs congolais par mois, soit 92 dollars

Mais pour que ces mesures aient un impact – et donnent à Félix Tshisekedi un avantage, dans la lutte d’influence qu’il livre à Joseph Kabila – encore faut-il que cet argent parvienne aux destinataires.

De ce point de vue des efforts semblent avoir été fait depuis la dernière présidentielle. La loi de finance 2020 recense en effet environ 205 000 “traitements de base du personnel permanent” pour les “militaires, policiers, sécurité”, contre 221 000 l’année précédente, ce qui suppose qu’un certain nettoyage dans les listes des effectifs. 

Par ailleurs, des auditions de militaires ont été menées ces derniers sur la question des détournements de fonds. Ce fut le cas du général Fall Sikabwe, commandant de la 3e zone de défense, convoqué à Kinshasa, pour être interrogé sur des soupçons de détournements de fonds – fait relativement rare à ce niveau de hiérarchie.

Le président Tshisekedi semble être par ailleurs incités à agir en ce sens par les Etats-Unis, “partenaire stratégique pour la paix et la prospérité” de la RD Congo. Le 27 février, l’ambassadeur de Washington à Kinshasa, Mike Hammer, a ainsi twitté : “comme nous l’avons déclaré constamment, ceux qui sont corrompus, commettent des violations des droits de l’homme ou qui perturbent le processus démocratique doivent être tenus pour responsables”, lors de l’annonce de la suspension du chef du renseignement militaire des FARDC, le général Delphin Kahimbi.


Mais ces auditions et mises en garde suffiront-elles à assainir la gestion de l’argent des FARDC ? Judith Verweijen en doute. « La question du détournement des soldes n’est qu’une petite partie d’un vaste système de génération des recettes au sein de l’armée, explique-t-elle. Les commandants génèrent bien plus de revenus au moyen de trafics ou encore de taxations illégales, aux barrages routiers ou encore sur les sites miniers. Et ils doivent rétrocéder une partie de ces revenus à la haute hiérarchie qui les a nommés à ces postes. Ce système est donc profondément enraciné à tous les niveaux et je ne suis pas sûre qu’une amélioration de la paie des soldats puisse suffire à y mettre fin. »

Photo : 401kcalculator.org

L’optimisme de l’armée congolaise contredit par de nouveaux massacres des ADF

La ville d’Oïcha, située sur l’axe Beni-Eringeti, a subi plusieurs massacres depuis novembre 2019 (World Bank/Vincent Tremeau)

C’était le 10 janvier dernier. Après deux mois et demi d’opérations et de massacres contre les civils, l’armée congolaise (FARDC) annonçait avoir conquis « Madina », le quartier général des Forces démocratiques alliées (ADF), un groupe islamiste d’origine ougandaise qui martyrise la population de Beni depuis plus de six ans. Mieux : selon les FARDC, cinq des six chefs des ADF avaient été tués. S’en est suivi une période de calme relatif et l’espoir, parmi les habitants du territoire de Beni, que les égorgeurs avaient enfin perdu la guerre.

Mais depuis, les massacres ont repris à un rythme effrayant. Trente-huit civils ont même été tués à l’arme blanche le 28 janvier dans les villages de Manzingi et Mebundi, ce qui en fait la journée la plus meurtrière de la récente vague de massacre débutée en novembre 2019. Dans le territoire de Beni, d’autres massacres d’ampleur ont ensuite été commis les 29, 30 et 31 janvier, les 11 et 17 février, et 38 personnes supplémentaires ont été tuées dans la province de l’Ituri, qui était jusque-là épargné.

Au total, plus de 393 civils ont été tués depuis novembre dans des attaques attribuées aux ADF dans le Nord-Kivu et l’Ituri, selon les chiffres du Baromètre sécuritaire du Kivu (KST). Ces récents événements ont contredit l’optimisme affiché par l’armée congolaise, semé le trouble au sein de la population de Beni, et porté un coup à la crédibilité du gouvernement de Kinshasa. Le président Félix Tshisekedi, avait en effet annoncé son intention “d’exterminer définitivement” les ADF en octobre dernier.

Pourtant, ce scénario était malheureusement prévisible. Des doutes avaient déjà été exprimés sur ce blog, anticipant notamment que, même si Madina était prise, cela ne marquerait sans doute pas la fin du conflit. Un indicateur, notamment, en témoignait : le nombre relativement faible de combattants et de chefs des ADF tués ou arrêtés.

Depuis, ce nombre a peu augmenté. L’armée congolaise communique rarement les bilans des opérations, et lorsqu’elle le fait, comme le 11 janvier dernier (elle avait annoncé la mort de 40 combattants  des ADF et 30 soldats congolais lors de son offensive sur “l’axe nord” vers Madina), ses chiffres sont contestés par la quasi-totalité des sources diplomatiques et onusiennes interrogées par le KST. D’après elles, le bilan serait en réalité moindre pour les ADF et bien plus lourd pour l’armée congolaise. « Les véritables chiffres qui m’ont été communiqués sont d’une quarantaine d’ADF tués, une douzaine d’armes récupérées et près de 300 morts du côté de nos soldats depuis le début des opérations », assure ainsi, un notable de la région de Beni proche de l’Etat-major.

Dans tous les cas, les effectifs des ADF, estimés à entre 790 et 1060 combattants en 2019, restent probablement assez élevés pour continuer de constituer une menace durable.

Par ailleurs, le KST n’a pu vérifier la mort des cinq “généraux” que les FARDC affirment avoir tués. Contrairement à ce qui est habituellement observé lors de la mort de chefs de groupes armés dans l’Est de la RDC, très peu de photos de corps de leaders ADF ont circulé sur les applications de messagerie et sur les réseaux sociaux. Les photos d’une seule dépouille, présentée par l’armée congolaise comme celle de “Mzee wa Kazi”, semblait correspondre à un chef ADF connu : Nasser Abdu Hamid Diiru, le commandant adjoint de l’un de leurs camps. Pourtant, ce décès n’est pas non plus confirmé par des sources indépendantes de l’armée congolaise.

Nasser Abdu Hamid Diiru est le seul responsable des ADF dont la mort est corroborée par des photographies (organigramme extrait du rapport du Groupe d’étude sur le Congo « Les ADF vus de l’intérieur », de novembre 2018)

 

« L’offensive a été très mal préparée », assure de son côté le député d’opposition du Nord-Kivu Muhindo Nzangi. « Les FARDC se sont lancées dans une opération classique, pour reprendre les bases des ADF. Mais ces derniers avaient anticipé : ils n’ont pas livré bataille, sauf à deux reprises, à Lahé et Madina, et ce seulement pour retarder l’avancée des FARDC et laisser à leurs membres le temps de quitter les lieux. De leur côté, les ADF ont tendu à nos soldats des embuscades meurtrières ».

« Le terrain, qui est une dense forêt vallonnée, est idéal pour se déplacer sans être repéré », complète le général français Jean Baillaud, qui fut commandant adjoint de la force de la Mission de l’ONU en RDC (Monusco) de 2013 à 2016. « Face à eux, occuper des positions statiques n’est pas très utile. Si elles sont faibles, elles sont une cible et peuvent être attaquées, auquel cas elles deviennent des réserves d’armes et de munitions pour l’ennemi. Si elles sont fortes, elles peuvent facilement être contournées. »

Faut-il, pour autant, en conclure que les opérations menées jusque-là, et qui ont mobilisé 22 000 hommes et 19 généraux, selon une source onusienne, ont été inutiles ? Pas nécessairement. Plusieurs signes suggèrent notamment que les ADF ont dû adapter leurs méthodes. D’abord, depuis le 26 novembre, ils commettent beaucoup moins de massacres dans les zones urbaines de l’axe Beni-Eringeti et plus dans des régions plus reculées.

 

Ce sont pourtant ces attaques en ville qui ont le plus grand retentissement. Ceci a notamment été visible le 20 novembre, avec l’attaque du quartier de Boikene, en ville de Beni, qui a abouti à des manifestations contre la Monusco. Les recherches effectuées sur le moteur de recherche Google témoignent également que les massacres de novembre ont suscité beaucoup plus d’intérêt que ceux de janvier, pourtant presque aussi meurtriers.

Le nombre de civils tués dans des massacres attribués aux ADF s’est maintenu à un très haut niveau de novembre à janvier

 

Mais l’intérêt pour ce sujet a sensiblement baissé (nombre de recherches des termes « Beni Congo » sur Google depuis le 1er octobre – source : Google trends)

Ensuite, des pillages de nourriture ont eu lieu lors de plusieurs massacres récents. De la part des ADF, ce mode opératoire est rare. Cela laisse imaginer que ses lignes de ravitaillement ont été perturbées par les opérations des FARDC.

Enfin, les récents massacres se sont produits à l’ouest de la route nationale 4, dans une zone située loin des opérations des FARDC. Cela amène à plusieurs hypothèses, pas forcément exclusives. Soit les ADF ont fait alliance avec d’autres groupes armés présents dans cette zone, à qui ils ont « sous-traité » les massacres. Soit une partie d’entre eux au moins a réussi à contourner l’ennemi jusqu’à se déplacer dans cette zone, moins bien couverte par les forces de sécurité. Les FARDC n’avaient, jusque début février, qu’un peloton dans la ville de Mangina et la Monusco n’y a pas de présence : sa base provisoire la plus proche est située à Biakato, en Ituri.

Quoi qu’il en soit, les FARDC interprètent la relocalisation des massacres dans l’ouest du territoire de Beni et en Ituri comme une tentative de diversion des ADF. « Ils veulent nous obliger à envoyer des forces là-bas afin que nous quittions le triangle de la mort pour leur permettre de reprendre leurs bases », affirme ainsi un officier au KST. Malgré tout, selon une autre source militaire, une compagnie des FARDC a été envoyée en renfort à Mangina début février.

En dépit de l’engagement du président Félix Tshisekedi, l’offensive actuelle des FARDC pourrait, comme les précédentes, échouer à venir à bout de ce groupe. En janvier 2014 déjà, les FARDC avaient lancé une vaste attaque contre les ADF, avec le soutien de la Monusco. Après quatre mois, ils avaient annoncé avoir repris « Madina ». Puis, en octobre, des massacres de civils de grande ampleur avaient été commis : 345 personnes avaient été tuées en l’espace de trois mois.

Les FARDC avaient fini par quitter la forêt, et les ADF avaient pu reprendre, peu ou prou, leurs anciennes positions. « Avec le recul, je constate que nous avions une approche trop binaire du conflit », reconnaît aujourd’hui Jean Baillaud. « Nous pensions que les ADF étaient un ennemi bien identifié que nous pouvions vaincre avec une opération militaire. En réalité, et on le voit clairement aujourd’hui, ce n’est pas seulement un groupe armé, c’est aussi un réseau, qui contrôle tout un pan de l’économie locale et qui jouit de complicités ».

Pour vaincre cet ennemi, sans doute est-il nécessaire de mettre en place une stratégie plus globale faisant intervenir les services de renseignement, la justice et la diplomatie congolaises, et qui viserait non seulement les ADF eux-mêmes, mais aussi leurs réseaux de financement, de recrutement, et les complicités dont ils font l’objet en RDC comme dans la région. Sans cela, les offensives strictement militaires successives paraissent vouées à l’échec.

Faut-il inviter les armées des pays voisins dans l’Est de la RD Congo ? 

Des soldats ougandais pendant une formation de l’armée américaine (U.S. Air Force photo by Staff Sgt. Amy Picard / recadrée)

C’est un document de cinq pages qui fait grand bruit. Le 13 octobre, l’analyste des questions militaires (et conseiller de l’opposant Moïse Katumbi) Jean-Jacques Wondo a publié, sur son compte twitter, un document signé par le chef d’Etat major de l’armée congolaise, Célestin Mbala. Celui-ci annonce une grande offensive conjointe des armées de la région contre les rébellions dans l’Est de la RD Congo entre novembre et mai prochains.

Selon ce document, les armées burundaise, ougandaise, rwandaise et tanzanienne sont invitées à envoyer chacune un contingent de forces spéciales et de rejoindre un Etat-major intégré à Goma.

Le sujet est extrêmement sensible tant l’histoire de la présence d’armées étrangères au Congo est longue et douloureuse. Un des épisodes les plus traumatiques fut sans doute les multiples affrontements entre armées ougandaises et rwandaises à Kisangani, en 1999 et 2000, faisant des centaines de victimes civiles congolaises. En 2009, l’entrée des troupes rwandaises dans le cadre de l’opération “Umoja wetu” (“notre unité”), avait provoqué une crise politique conduisant au départ de Vital Kamerhe de la présidence de l’Assemblée nationale – ce dernier est aujourd’hui directeur de cabinet du président Félix Tshisekedi. 

Même si l’authenticité du document n’a pas été officiellement confirmée, elle est très probable. Aucune des sources contactée pour cette analyse (deux militaires et deux membres de la présidence, notamment) ne l’a démentie. Par ailleurs, deux d’entre-elles ont confirmé la tenue d’une réunion annoncée dans le document : celle des Etats-majors des pays de la région les 24 et 25 octobre à Goma.

Cependant, ce plan ne semble être pour l’instant qu’un document de travail destiné à évoluer selon une source militaire citée par RFI. Certains des détails qu’il contient sont déjà démentis par les acteurs concernés. Les officiers de la Monusco, par exemple, ne devraient pas faire partie d’un Etat-major intégré, contrairement à ce qu’on peut lire dans le document. « Juridiquement et techniquement, notre mandat est strictement national et il ne nous permet pas d’appuyer une coalition régionale, explique ainsi Florence Marchal, la porte-parole de la chef de la Monusco Leïla Zerrougui, au Baromètre sécuritaire du Kivu (KST). Ce mandat court jusqu’en décembre et seul le Conseil de sécurité peut l’amender ». Une source diplomatique indique aussi que la présence d’officiers américains n’est pas actée, contrairement à ce que suggère le document. Deux sources à la présidence congolaise assurent enfin qu’une offensive des seules Forces armées congolaises (FARDC), dirigée par le général Fall Sikabwe, devrait bientôt commencer. L’une d’elle reconnaît néanmoins que des discussions pour la constitution d’une force régionale sont en cours, même si son cadre n’est pas encore défini : elle n’exclut notamment pas que la brigade d’intervention de la Monusco accueille des troupes de nouveaux pays voisins.

Dans tous les cas, la volonté congolaise de former une coalition régionale est réelle et portée par le président Félix Tshisekedi. Après une première réunion des Etats-majors burundais, congolais, ougandais et rwandais, à Goma, les 13 et 14 septembre, le président congolais avait soutenu à la tribune de l’ONU « la création d’une coalition régionale à l’image de la coalition mondiale contre le terrorisme, pour éradiquer le fléau de l’insécurité créé par les groupes armés d’origine interne et externe. ». 

Ce projet peut-il réussir ? A première vue, il est séduisant. Une partie des groupes armés les plus actifs dans l’Est congolais, comme les Ougandais de la rébellion islamiste des Forces démocratiques alliées (ADF), les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) ou encore la Résistance pour un Etat de droit au Burundi (RED-Tabara), sont d’origine étrangère. Par ailleurs, Gitega, Kampala et Kigali sont régulièrement soupçonnés d’aider certains groupes armés dans les Kivus, se livrant ainsi une guerre par procuration. Une meilleure coopération entre tous les pays de la région est donc sans doute l’une des clés pour venir à bout des violences.

Mais il n’est pas certain que la période actuelle soit propice à une telle harmonisation. Le Rwanda et l’Ouganda sont notamment à couteaux tirés depuis février, et leurs relations ne s’améliorent pas. Après que le Rwanda a subi une violente incursion venue du Congo, le 4 octobre, certains des rebelles appréhendés ont ainsi été présenté à la presse où ils ont affirmé avoir été recrutés en Ouganda

Selon le député national de Butembo, Muhindo Nzangi, cette coalition inédite est davantage dictée par la méfiance entre les pays de la région que par une véritable volonté de collaborer. « L’idée de départ, c’était que notre armée forme une coalition avec les Ougandais pour venir à bout des ADF car, malheureusement, elle ne peut y arriver seule, assure-t-il. J’ai écrit au président pour soutenir cette idée. Tshisekedi et Museveni sont tombés d’accord. Mais le Rwanda a estimé qu’il ne pouvait laisser l’armée ougandaise en RD Congo sans contrôle. Le président Tshisekedi a donc accepté qu’il fassent aussi partie de l’opération, ce que je regrette. Enfin, pour apaiser le Burundi, qui se méfie du Rwanda, ce pays a également été invité. » Il n’est en tout cas pas certain que tous les participants soient très enthousiastes. Le document ayant fuité était, ainsi, à l’origine, contenu dans une correspondance adressée par le général congolais Célestin Mbala à son homologue burundais.

Malgré ce climat de suspicion, le plan affirme que des officiers Rwandais et Ougandais devraient partager les mêmes secteurs opérationnels au Nord-Kivu. Et dans la partie nord du Sud-Kivu ce sont les armées burundaises et rwandaises qui devraient cohabiter. Le pire des scénario – un affrontement direct sur le sol congolais entre armées étrangères – parait donc plausible.

L’arrivée de ces armées qui ont, par le passé, commis de nombreux abus en RD Congo, pourrait également susciter un sentiment d’humiliation dans la population et avoir des effets pervers, comme celui de stimuler des groupes « d’autodéfense » congolais présents sur le territoire. Ce phénomène avait notamment été observé suite à l’opération conjointe rwando-congolaise “Umoja wetu” contre les FLDR début 2009.

Une grande partie des groupes armés « nationaux » figurent par ailleurs parmi les cibles de l’opération conjointe. « Face à des armées étrangères les mai-mai vont immédiatement se coaliser, craint Nzangi. Et s’il y a des affrontements entre eux et ces contingents, il y a un sérieux risque que cela se passe très mal ».

La réunion prévue à Goma les 24 et 25 octobre pour mieux définir les contours de la coalition s’annonce cruciale.

Après la mort de Mudacumura, la fin des FDLR ?

Lorsque la réunion a commencé, le jour ne s’était pas encore levé sur Rwindi-Monument. En ce 18 septembre 2019, Sylvestre Mudacumura avait rassemblé plusieurs dizaines de ses hommes, parmi lesquels certains de ses plus proches collaborateurs, dans cette localité de la province du Nord-Kivu. Pendant ses 25 années de cavale, le chef militaire des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) avait pris l’habitude de convoquer ses assemblées pendant la nuit.

Il n’est pas sorti vivant de celle-ci. Vers 5 heures du matin, cet ancien militaire hutu rwandais a été abattu pendant une offensive de ses ennemis. Fortement soupçonné d’avoir participé au génocide des tutsis de 1994, recherché par la Cour pénale internationale (CPI) depuis 2012 pour des crimes commis au Congo, il a fini sa vie à 65 ans, dans le territoire de Rutshuru, où se trouvait le dernier réduit de sa rébellion.

Les circonstances de sa mort restent mystérieuses à ce jour. Les militaires congolais l’ont-ils tué, comme ils l’ont affirmé ? A-t-il été trahi par certains de ses hommes ? Ces derniers l’ont-ils exécuté eux-mêmes pour éviter qu’il ne soit capturé ?

Certains éléments laissent penser que l’attaque ait été coordonnée avec le Nduma Defense of Congo – Rénové de Guidon Shimiray. Deux jours avant l’attaque, ses combattants ont en tout cas fait mouvement vers la zone selon des sources locales. Bien que recherché par la justice congolaise, ce chef de guerre collabore étroitement avec certains officiers de l’armée congolaise depuis plusieurs années  notamment dans le cadre de l’opération Sukola II, consacrée à la traque des FDLR. Ses troupes avaient précédemment tué d’autres commandants de ce groupe armé.

Sylvestre Mudacumura a été tué près de la  localité de Makomalehe (carte MSF)

Reste que, selon nos informations, ce ne sont pas les NDC-R qui ont tué Mudacumura. Selon deux sources militaires congolaises et deux sources de la société civile du KST, des forces spéciales rwandaises étaient par ailleurs présentes aux côtés des militaires congolais au cours de l’opération. Quel rôle ont-elles joué exactement ?

Interrogé à ce sujet par Le Monde, le président congolais Félix Tshisekedi a démenti leur présence tout en reconnaissant un « partage de renseignement » avec Kigali. Le président congolais s’est par ailleurs dit favorable à « des opérations conjointes » avec les armées de la région, mais a jugé hors de question l’octroi de tout « droit de poursuite » sur le territoire congolais.

Ces derniers mois, le KST avait toutefois déjà pu recueillir des éléments attestant la présence de forces spéciales rwandaises dans l’Est du Congo, même si celle-ci n’a jamais été officiellement reconnue. La mort de Mudacumura a, de plus, été annoncée par plusieurs sources et médias rwandais sur les réseaux sociaux avant même que l’armée congolaise n’en fasse état.

L’opération ressemble en tout cas davantage à un assassinat ciblé, menée grâce à un important travail de renseignements, qu’à une large offensive victorieuse sur les FDLR. Après la mort de Mudacumura, ce groupe armé a en effet été en mesure de continuer le combat contre les FARDC. Les militaires congolais n’ont, de surcroît, pas pu ramener le corps de Mudacumura, même s’ils ont pu capturer quatre rebelles. Présenté à la presse par les FARDC, l’un d’eux a d’ailleurs affirmé que l’objet de la dernière réunion de Mudacumura était de trouver un successeur à Ignace Murwanashyaka, le président de l’aile politique des FDLR, décédé en avril dernier.

Ce groupe armé, qui a été parmi les plus actifs dans l’Est de la RD Congo, parait aujourd’hui plus faible que jamais. La mort de Mudacumura intervient en effet après la neutralisation de plusieurs autres de leurs hauts cadres. Le chef des renseignements militaires Sophonie Mucebo, le général Leopold Mujyambere ou encore le porte-parole Laforge Fils Bazeye ont tous été arrêtés ces derniers mois. Cette rébellion ne disposerait, aujourd’hui, de moins d’un millier hommes selon les estimations des meilleurs spécialistes, contre 2000 à 2500 en 2016 selon le groupe d’experts des Nations-Unies. Les données du KST indiquent, par ailleurs, une forte décrue de leurs activités ces deux dernières années.

Nombre de victimes civiles



Nombre d’enlèvements

Nombre de kidnappings contre rançon

Faut-il pour autant en conclure à la fin prochaine de l’influence des FDLR ? Rien n’est moins sûr. La chute des activités criminelles de ce groupe a été en effet en partie compensée par la montée en puissance de certaines milices Nyatura. 

Nombre d’enlèvements par les Nyatura-Domi

Essentiellement composées de membres de la communauté hutu congolaise, ces milices ont été en grande parties formées par les FDLR et s’allient régulièrement avec elles, dans ce qui s’apparente à une nouvelle stratégie de lutte, plus indirecte, ainsi que l’explique un récent billet publié sur le blog du KST en anglais. Le Collectif de mouvements pour le changement (CMC) principale coalition Nyatura, a d’ailleurs affirmé avoir affronté la « coalition FARDC-RDF-NDCR » pendant les trois jours suivant la mort de Mudacumura et prétend leur avoir infligé de lourdes pertes. Selon des témoins oculaires, le CMC a de nouveau affronté le NDC-R près de Mweso (territoire de Masisi) le 23 septembre.

La mort de Mudacumura semble ainsi avoir remobilisé les FDLR et leurs alliés, qui se sont révélés particulièrement agressifs et imprévisibles. Elle risque aussi susciter des représailles de ce groupe armé contre les civils.

Enfin, d’autres rébellions hutu rwandaises issues de scissions précédentes avec les FDLR restent présentes dans l’Est congolais. C’est notamment le cas du Rassemblement pour l’unité et la démocratique (RUD) et du Conseil national pour le renouveau (CNRD). La menace reste considérée comme encore suffisamment sérieuse par gouvernement rwandais pour qu’elle ait contribué à sa brouille avec l’Ouganda, accusé de faciliter les contacts entre ces groupes et les groupe de dissident rwandais en exil du Congrès national rwandais (RNC).

Selon un communiqué interne, les FDLR ont par ailleurs désigné sans tarder un successeur à Mudacumura : Pacifique Ntawunguka, alias Omega. Moins directement associé au génocide que son prédécesseur, moins clivant pour la hiérarchie, il est également plus jeune et pourrait avoir à coeur de réunir les différentes rébellion hutu rwandaises.

Omerta sur une éventuelle présence des Forces rwandaise de défense dans le Kivu

Des troupes rwandaises ont-elles mené une opération conjointe avec les FARDC sur le sol congolais ? C’est la question qui revient ces dernières semaines dans les échanges entre tous ceux qui suivent de près la situation sécuritaire dans l’est de la République démocratique du Congo. Mais, du côté des officiels rwandais et congolais, c’est presque l’omerta. Personne n’ose s’étendre sur le sujet.

Qu’en est-il vraiment et pourquoi ce black out ? Contacté off the record, un diplomate rwandais reconnaît avoir « entendu parler » d’une présence des Forces rwandaises de défense (RDF) dans l’est de la RDC. « Mais je n’ai pas plus d’informations », s’empresse-t-il de préciser. « De toute façon, si elle existe, une telle opération ne peut évidemment pas être divulguée au public. Sinon, cela aurait déjà été fait », estime-t-il, prudent et lucide.

D’autant que la question est tout aussi bien délicate que sensible. Au Congo, personne n’a en effet oublié l’épisode de l’entrée sur le territoire national des troupes rwandaises en 2009, sans que le Parlement n’en soit informé. Vital Kamerhe, alors président de l’Assemblée nationale, aujourd’hui directeur de cabinet du nouveau chef de l’État, s’y était alors opposé publiquement, entraînant une crise au sommet de l’État qui déboucha sur sa démission.

Dix ans plus tard, la même question revient sur la table : les troupes rwandaises traquent-elles des groupes armés aux côtés des soldats congolais dans le Kivu ? « Je ne crois pas que nous ayons besoin d’en arriver là. Je ne pense pas. Mais en revanche, il y a une très bonne entente que ce soit avec le Rwanda ou avec l’Ouganda, le Burundi. Bref, avec tous les voisins », a esquivé le président congolais, Félix Tshisekedi, lors de sa première interview accordée le 29 juin à RFI et France 24, à Lubumbashi, dans le sud de la RDC.

Comme nous le révélions dans notre précédent billet de blog, mis en ligne le 21 juin, des mouvements suspects des rebelles rwandais ont été signalés ces derniers mois dans les hauts plateaux de Kalehe. Et que cette situation pourrait justifier la cristallisation des tensions régionales dans l’est de la RDC où Kigali et Bujumbura, voire Kampala, s’affrontaient déjà via des groupes armés nationaux et étrangers interposés.

D’après les informations recueillies sur le terrain, des rebelles rwandais du Conseil national pour le renouveau et la démocratie (CNRD) ont été pris dans une embuscade à Masisi, dans le Nord-Kivu, tendue par des forces spéciales rwandaises et quelques unités spéciales congolaises, alors qu’ils faisaient mouvement de Kalehe, dans le Sud-Kivu, vers le Nord pour tenter de rejoindre d’autres combattants proches du général rwandais déchu et exilé en Afrique du Sud, Kayumba Nyamwasa. Bilan : au moins 13 éléments rebelles capturés et un ancien officier de l’armée rwandaise tué. Il s’agirait d’un certain capitaine Charles Sibomana dit « Sido », selon plusieurs sources proches de Kigali qui ont relayé la capture d’écran d’une photo de sa mort sur les réseaux sociaux.

Capture d'écran relayé sur les réseaux sociaux montrant la mort du capitaine "Sibo".

Les mêmes sources indiquent également que les troupes rwandaises seraient aussi positionnées vers Minembwe. Ce que, officiellement en tout cas, des officiels politiques et sécuritaires congolais continuent à démentir. En tout cas, un haut-responsable des Forces armées de la RDC (FARDC) nous a répondu qu’« aucune » opération n’a été menée conjointement avec l’armée rwandaise sur le sol congolais. Mais il a toutefois indiqué qu’il y a eu bel et bien une attaque des FARDC contre « le groupe des combattants [rwandais] qui quittaient le Sud-Kivu avec l’intention d’aller à la frontière avec le Rwanda et l’Ouganda ». À l’en croire, ces affrontements ont eu lieu « à la frontière entre Masisi et Kalehe » il y a « plus de 4 semaines », soit entre fin mai et début juin.

Dans tous les cas, le mystère demeure officiellement entier sur la coopération militaire entre le Rwanda et la RDC. Un prochain billet sur notre blog pourrait interroger le pourquoi de ce « mystère d’Etat » qui ne se justifierait pas dans les relations normales d’Etat à Etat.