Sur les hauts-plateaux du Sud-Kivu, une impasse politique et des désertions en chaîne

Un soldat des FARDC à Minembwe, en octobre 2020 (DR)

Depuis le début de l’année, au moins quatre officiers supérieurs des FARDC ont déserté pour rejoindre un groupe armé sur les hauts plateaux du Sud-Kivu. Leur manque de confiance envers le président Félix Tshisekedi, désormais seul à la tête de la RDC, pour résoudre les problèmes de la zone semble avoir pesé lourd.

Par Pierre Boisselet, coordonnateur du Baromètre sécuritaire du Kivu.

En 2020, la désertion du colonel des FARDC Michel Rukunda alias Makanika avait marqué l’opinion publique congolaise. Depuis début 2021, ce sont déjà quatre officiers supérieurs qui ont quitté les rangs de l’armée congolaise selon les recoupements du Baromètre sécuritaire du Kivu (KST). Le cas le plus emblématique est celui du colonel Charles Sematama, commandant du 3411e régiment des FARDC de Kitchanga (territoire de Masisi, Nord-Kivu) fin février. Mais on compte aussi celles du lieutenant-colonel Mufoko Jolie Rungwe, du major Patrick Muco ou encore du major Senanda. 


Comme Makanika, ces quatre officiers font partie de la communauté banyamulenge et tous ont rejoint les hauts plateaux du Sud-Kivu et plus particulièrement les Twigwaneho (« défendons-nous » en kinyamulenge), une milice « d’autodéfense » communautaire. 

Certaines de ces désertions ont pu avoir des motivations individuelles. Le colonel Charles Sematama était par exemple cité dans le dernier rapport intérimaire des experts de l’ONU comme coopérant étroitement avec le chef de groupe armé Gilbert Bwira (leader d’une faction dissidente du groupe Nduma defence of Congo-Rénové) et faisait partie d’un groupe d’officiers rappelés à Kinshasa pour une formation. Cela a pu contribuer à ce qu’il se sente menacé d’arrestation.

Néanmoins, l’ampleur de ces défections suggère un problème plus profond. Selon une source diplomatique occidentale, au moins six officiers et vingt militaires auraient quitté les rangs des FARDC en 2021 pour rejoindre les Twigwaneho. Apparu ces dernières années, ce groupe armé était à l’origine un mouvement « d’autodéfense » composé de civils banyamulenge, venus des différents villages de la zone ou de la diaspora. Il demeure largement décentralisé, mais un noyau mieux organisé s’est formé autour de Makanika à Kamombo (territoire de Fizi), lequel a parfois causé de lourdes pertes à l’armée congolaise comme à Tuwetuwe (six morts parmi les FARDC en juillet 2020).

Ces désertions annoncent-elles la naissance d’une grande rébellion contre le pouvoir de Kinshasa au Sud-Kivu ? Cela paraît peu probable à ce stade. L’arrivée d’officiers issus des rangs de l’armée pourrait certes faciliter son organisation. Mais dans le même temps, plusieurs combattants Twigwaneho ont fait défection : neuf se sont rendus à la Mission de l’ONU en RDC (Monusco) ces dernières semaines selon une source onusienne du KST. « Parmi eux, huit étaient des hutus issus du territoire de Kalehe [Sud-Kivu], à qui on avait promis de l’argent pour surveiller des vaches. Mais face aux assauts des groupes Mai-Mai, ils ne parvenaient pas à se défendre ». Pour l’instant, le mouvement semble donc avoir des difficultés à élargir son recrutement au-delà de sa communauté d’origine. Par ailleurs, les groupes armés banyamulenge demeurent divisés : le leadership incarné par Makanika est contesté par Shyaka Nyamusaraba, chef du groupe, plus petit, des Gumino (« restons-ici » en kinyamulenge). Ces deux groupes se sont par exemple affrontés à Rukuka, en novembre 2020. Surtout, l’immense majorité des officiers banyamulenge présents dans l’armée congolaise, notamment les plus gradés, sont demeurés fidèles au gouvernement de Kinshasa.

La région difficilement accessible des hauts-plateaux (ils culminent à plus de 3 400 mètres d’altitude) demeure toutefois un terreau fertile pour les groupes armés banyamulenge. Depuis la naissance des « Abagirye » (du français “guerriers”) dans les années 1960, des mouvements armés successifs s’y sont constitués, nourris du sentiment d’exclusion, d’insécurité et de discrimination ressentie par cette minorité : traditionnellement composée d’éleveurs, elle parle une langue très proche de celles du Rwanda et du Burundi voisins, ce qui alimente le soupçon qu’ils sont en collusion avec des puissances étrangères. Surtout, contrairement aux autres peuples de la zone qui se considèrent comme “autochtones” (les Bafuliru, Babembe, Banyindu ou Bavira), aucun chef traditionnel munyamulenge ne dispose d’une chefferie, d’un groupement ou d’un secteur (les entités administratives locales sur lesquelles règnent des pouvoirs coutumiers). N’étant majoritaires dans aucune des circonscriptions électorales, les Banyamulenge sont en outre rarement élus. Tout ceci alimente, depuis des décennies, le désir de création d’une entité administrative locale dans laquelle ils seraient majoritaires.

La situation s’est singulièrement dégradée dans les années 1990. L’intégration de certains jeunes banyamulenge dans les rangs de l’Armée patriotique rwandaise (APR) de Paul Kagame a renforcé la perception que la communauté dans son ensemble était au service d’intérêts étrangers. En 1995, le Parlement de transition, à Kinshasa, et les autorités du territoire d’Uvira, ont officiellement exclu les Banyamulenge de la nation zaïroise et demandé leur expulsion, ce qui a amené à de nouvelles discriminations, pillages, et des ralliements plus nombreux encore à l’APR.

Dès 1996, avant l’invasion du pays par l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) de Laurent-Désiré Kabila, soutenue par le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi, une avant-garde composée de banyamulenge avait été envoyée pour prendre position dans les hauts-plateaux, provoquant un terrible cycle de massacres, représailles et discriminations. Ce traumatisme, encore vif de nos jours, fait peser sur chaque groupe armé composé de banyamulenge la suspicion d’être le signe avant-coureur d’une guerre régionale, voire d’une « balkanisation » du territoire congolais – thèse, sans fondement, selon laquelle il existerait une conspiration internationale pour diviser la RDC en plusieurs Etats autonomes.  

Du fait de leur appartenance à l’AFDL, puis du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD, une rébellion soutenue par Kigali qui a longtemps contrôlé une large part de l’Est du Congo), certains membres de la communauté Banyamulenge ont accédé à des postes de pouvoir. Ce fut par exemple le cas d’Azarias Ruberwa, qui fut le secrétaire général du RCD. Après les accords de Sun City, mettant fin à la guerre en 2002, il est devenu vice-président de la République démocratique du Congo puis un très proche conseiller du président Joseph Kabila. De nombreux combattants banyamulenge sont par ailleurs devenus des cadres importants des FARDC à la faveur de cet accord et des intégrations successives de rebelles dans ses rangs.

Malgré les accords de Sun City, la violence n’a jamais véritablement disparu des hauts plateaux du Sud-Kivu. Depuis 2016, et surtout 2018, elle a même redoublé d’intensité. Parmi les causes principales cette nouvelle flambée de violence, les exactions commises par les Gumino contre des civils, dont des chefs traditionnels d’autres communauté (comme le chef Munyindu Kawaza Nyakwana, assassiné), l’accueil par ces mêmes groupes de rebelles rwandais du Rwanda national congress (RNC) de Kayumba Nyamwasa, et le décret confirmant la création de la commune rurale de Minembwe, en 2018, qui devait ainsi échapper à l’autorité du groupement de Basimunyaka-Sud. Ceci a généré un puissant discours de haine contre les Banyamulenge et a réactivé la rhétorique de la « balkanisation », reprise notamment par l’opposant Martin Fayulu et plusieurs représentants de l’Eglise catholique.

Sur le terrain, une importante coalition de groupes armés, composée notamment des Mai-Mai Yakutumba, Ebu-Ela Mtetezi ou encore Biloze Bishambuke (issus de communautés dites « autochtones ») et des rebelles burundais de la Résistance pour un Etat de droit (RED-Tabara), soutenus par le Rwanda selon les autorités burundaises, s’est formée pour combattre les Gumino. Ceux-ci ont commis de nombreuses exactions contre les villages banyamulenge, brûlant ces derniers, pillant leur bétail (richesse essentielle sur les hauts-plateaux du Sud-Kivu), et les forçant, de fait, à vivre dans quelques enclaves comme celle de Minembwe. De leur côté, les milices « twigwaneho » sont devenus le principal mouvement armé banyamulenge et ont à leur tour commis des exactions toutes aussi nombreuses sur des civils d’autres communautés présentes sur les hauts plateaux, provoquant également des déplacements. En août dernier, le Bureau de coordination humanitaire de l’ONU estimait à 110 000 le nombre de déplacés (toutes communautés confondues) dans la zone.

Tout ceci n’explique toutefois pas pourquoi cette vague de désertion au sein des FARDC ne s’est-elle produite qu’en 2021 ? L’arrivée sur les hauts-plateaux des Mai-Mai Yakutumba, le plus puissant des groupes armés du Sud-Kivu, dont la présence est avérée depuis le début de l’année a pu jouer un rôle, en augmentant la menace perçue.

Mais cela semble surtout coïncider avec la rupture de la coalition politique nationale entre le Cap pour le changement (Cach) du président Félix Tshisekedi et le Front commun pour le Congo (FCC) de son prédécesseur Joseph Kabila. Les principaux leaders politiques banyamulenge présents sur la scène politique nationale (le ministre de la Décentralisation Azarias Ruberwa et le député Moïse Nyarugabo notamment), appartiennent en effet au FCC de Kabila, et n’ont pas rallié l’Union sacrée de la Nation (USN) voulue par le président après la rupture. « Le président ne nous a même pas invités aux consultations nationales » a ainsi affirmé Moïse Nyarugabo lors d’un entretien avec le KST. 

Si l’autorité de Ruberwa et Nyarugabo est contestée par une partie de leur communauté, aucun nouveau leader politique d’envergure nationale n’a véritablement émergé : les 48 députés de l’Assemblée provinciale du Sud-Kivu ne comptent notamment aucun député banyamulenge. « Ruberwa était contesté, mais nous savions qu’il avait l’oreille de Kabila, explique un notable de la communauté, qui a souhaité garder l’anonymat. Depuis que Kabila a perdu le pouvoir, nous n’avons plus aucun relais politique ». Ce d’autant moins qu’Azarias Ruberwa est actuellement éloigné du pays pour suivre des soins en Afrique du Sud.

De nombreux Banyamulenge doutent également de la volonté et de la capacité de Félix Tshisekedi à les défendre. Dans une interview à BBC Gahuza, le colonel déserteur Charles Sematama a ainsi justifié sa défection en invoquant des promesses non tenues du président de stabiliser la situation.

La proximité de Tshisekedi avec les autorités rwandaises suscite également une grande méfiance. La communauté est certes divisée et les alliances régionales de toutes les factions ne sont pas connues avec certitude. Mais de nombreux Banyamulenge entretiennent des relations tendues avec le gouvernement de Kigali. Ceci était visible lors de la création du Mouvement du 23 mars (M23) en 2012 : presque aucun militaire munyamulenge n’avait rejoint cette nouvelle rébellion dirigée par des tutsis du Nord-Kivu et soutenue par Kigali. Un nombre important d’officiers Banyamulenge, comme le général Jonas Padiri, avaient même été à la pointe du combat des FARDC contre ce mouvement.

Or la coopération sécuritaire entre la RDC et le Rwanda de Paul Kagame est plus que jamais au beau fixe depuis que Tshisekedi a rompu son alliance avec Kabila. Des délégations militaires rwandaises se sont rendues à Kinshasa à deux reprises au moins depuis le début de l’année (dont la dernière, lundi 15 mars, composée d’une dizaine de personnes, principalement des officiers supérieurs rwandais). Et une délégation congolaise, conduite par le conseiller sécurité du président, François Beya, s’est rendue à Kigali en février. « Nous sommes ici pour dire que nous sommes unis et que nous n’aurons jamais de conflits entre nous » avait alors déclaré Beya. 

Par ailleurs, l’implication personnelle de Félix Tshisekedi dans le dossier des hauts-plateaux a été peu appréciée au sein de la communauté.  En janvier 2020, devant la diaspora congolaise à Londres, Tshisekedi avait certes courageusement affirmé que les Banyamulenge étaient Congolais. Hué par le public, il ne s’y est pas à nouveau risqué depuis.

Puis, en octobre 2020, il a pris une position beaucoup moins populaire dans la communauté Banyamulenge. Le bourgmestre de la commune rurale de Minembwe, venait d’être officiellement « installé » lors d’une cérémonie en présence de Ruberwa – et alors qu’aucun autre bourgmestre des communes rurales nouvellement créés n’avait bénéficié du même traitement jusqu’alors. Face au tollé national provoqué par cette cérémonie, le président avait suspendu le processus et annoncé la création d’une commission scientifique qui devait se prononcer sur sa légitimité, ses contours, et proposer des solutions.

« Cette installation prématurée était sans doute une erreur politique. Mais au final, nous sommes obligés de constater que Kabila nous avait donné la commune rurale de Minembwe, et que Tshisekedi nous l’a reprise », déplore le notable munyamulenge.

Cinq mois après cette annonce, la commission scientifique n’a pas été constituée, ni, à fortiori, émis de proposition pour sortir de la crise. En l’absence de processus politique, il est à craindre que davantage de militaires banyamulenge choisissent la voie des armes.

Les divisions entre Tshisekedistes et Kabilistes paralysent l’Etat dans l’est de la RDC

A Kanyaruchinya, près de Goma, le 15 juillet 2013 (Photo Monusco Sylvain Liechti)

La division entre le camp du président Félix Tshisekedi et celui de son prédécesseur, Joseph Kabila, empêche, pour l’instant, l’adoption d’une stratégie cohérente pour stabiliser l’est de la RDC.

Par Pierre Boisselet, coordonnateur du Baromètre sécuritaire du Kivu.

2127 civils tués, 1450 enlevés, 938 kidnappés… Le bilan enregistré par le Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) lors des vingt premiers mois de la présidence de Félix Tshisekedi est lourd. Plus lourd encore, même, que celui des vingt derniers de son prédécesseur, Joseph Kabila (1553 civils tués).

La différence s’explique principalement par la recrudescence de tueries perpétrées par les Forces démocratiques alliées (ADF). Ceux-là même que le président Félix Tshisekedi avait pourtant promis « d’exterminer définitivement » lors d’une « dernière offensive » en octobre 2019.

Pour accomplir cette promesse, et éliminer, plus largement, tous les groupes étrangers présents dans le Kivu, le président congolais avait d’abord tenté de mettre sur pied une coalition militaire régionale, avec l’organisation de plusieurs réunions des chefs d’Etatmajors à Goma des armées régionales en septembre et octobre 2019.

A l’époque, déjà, le Front commun pour le Congo (FCC), la coalition de Joseph Kabila, s’était opposé à ce projet. La profondeur des divisions entre le Rwanda d’une part, et l’Ouganda et le Burundi de l’autre, ainsi que l’opposition d’une grande part de l’opinion publique congolaise, avait fini par l’enterrer.

Qu’à cela ne tienne : le 31 octobre 2019, les FARDC, dont la plupart des généraux ont été nommés au temps de Kabila, ont lancé une offensive unilatérale de l’armée congolaise. La Monusco, qui n’avait pas été associée à sa planification, n’y a pas participé.

Un an après, les résultats ne sont pas au rendez-vous. Malgré la reconquête annoncée de certains bastions des ADF, cette opération a largement échoué à mettre ce groupe islamiste hors d’état de nuire. Il commet même nettement plus de massacres depuis le début de l’offensive (plus de 640 civils tués lors d’attaques attribuées aux ADF depuis un an, contre 195 l’année précédente). Sur le terrain, l’offensive des FARDC est désormais largement à l’arrêt. Les militaires congolais semblent même devenus les cibles dans ce conflit : sur les huit affrontements entre FARDC et ADF enregistrés par le KST au mois d’août par exemple, les ADF étaient à l’initiative dans sept cas. « Lorsque le président a voulu lancer cette offensive, les généraux l’ont accepté car cela leur permettait d’obtenir les financements qui allaient avec », commente froidement un haut cadre du FCC au KST. « Mais ils n’y ont jamais vraiment cru ».

Cette offensive contre les ADF est une illustration, parmi d’autres, de l’absence de stratégie cohérente et coordonnée entre les différents responsables politiques congolais et internationaux pour stabiliser l’Est de la RDC. L’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi n’a pas permis, pour l’instant, de pallier cela.

A Kinshasa, une multitude d’institutions congolaises sont en effet appelées à jouer un rôle dans la politique orientale. Or celles-ci sont divisées entre la coalition du président et celle de son prédécesseur. Le ministre de la Défense, Aimé Ngoy Mukena, est ainsi un proche de Joseph Kabila. Mais le ministre délégué à la Défense, Sylvain Mutombo Kabinga, est un farouche partisan de Tshisekedi, tout comme le ministre de l’Intérieur, Gilbert Kankonde. Le Mécanisme national de suivi de l’accord d’Addis-Abeba (MNS), qui doit en principe publier une feuille de route pour la stabilisation du pays, est pour sa part dirigé par Claude Ibalanky, un proche de Tshisekedi, issu de la diaspora, qui ne dispose pas d’une très longue expérience des conflits dans l’est de la RDC. « On ne sait pas qui est aux manettes » résume ainsi une source diplomatique européenne interrogée par le KST. Dans son discours à la Nation du 23 octobre, le président Tshisekedi a d’ailleurs cité « les questions relatives à la paix et à la sécurité nationale » en tête de la liste des « divergences qui persistent entre parties » de la coalition au pouvoir.

De fait, toutes les personnalités jouant un rôle dans l’est ne tirent pas dans le même sens. Cela a notamment été visible dans le cas des hauts-plateaux du Sud-Kivu, où un conflit oppose plusieurs milices issues des communautés Fuliru, Bembe, Nyindu et Vira à celles issues de la communauté Banyamulenge. Ce conflit, qui connait des cycles de violence à répétition depuis plusieurs décennies, a repris de plus belle depuis l’arrivée de Tshisekedi à la présidence : les principaux belligérants (Mai-Mai René, Ebu Ela, Biloze Bishambuke, Twirwaneho, Gumino et Makanika) ont tué au moins 81 civils depuis un an, en forte augmentation par rapport à l’année précédente (35 tués) selon les chiffres du KST.

En août, Tommy Thambwe Rudima, un ancien membre de la rébellion Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD), s’est rendu sur les hauts-plateaux pour tenter de désamorcer le conflit. Ce collaborateur de l’ONG Interpeace était apparemment titulaire d’un mandat de la présidence, ce qu’une source au cabinet du chef de l’Etat a confirmé au KST. Pourtant, au MNS, une source interrogée par le KST disait tout ignorer de cette mission, au point de suggérer qu’il s’agissait probablement d’un usurpateur…

Mi-septembre, c’est le tshisekediste ministre délégué à la Défense, Sylvain Mutombo, s’est rendu à Murhesa, près de Bukavu, pour participer à des pourparlers entre groupes armés en partenariat avec les ONG Search for Common Ground (SFCG) et Initiative pour un leadership cohésif (ILC). Cette initiative a été notamment financée par les Pays-Bas, la Suède et la Suisse, mais a été critiquée par d’autres bailleurs ainsi que de nombreuses sources à la Monusco, qui la jugeaient prématurée. Parmi les participants se trouvaient des représentants des principaux belligérants des hauts-plateaux, qui ont fini par signer un très fragile cessez-le-feu le 16 septembre.

Pendant les jours qui ont suivi, un calme relatif a régné dans la région. Mais le 28 septembre, le ministre de la Défense, Aimé Ngoy Mukena, et le ministre de la Décentralisation, Azarias Ruberwa, tous deux membres du FCC, se sont rendus à Minembwe, où ils ont participé à l’installation officielle de Gad Mukiza, un Munyamulenge, au poste de bourgmestre de la commune rurale. Cette cérémonie, tenue alors les autres entités locales du Sud-Kivu demeurent en attente d’officialisation de leur statut administratif, a été perçue comme une provocation par une grande partie de l’opinion publique congolaise. Conséquence, Félix Tshisekedi lui-même est entré en jeu, lors de sa visite à Goma, le 8 octobre, en promettant « d’annuler ce qui a été fait » à Minembwe. Depuis le 19 octobre, de violents affrontements ont repris sur les hauts plateaux.

La rivalité entre le Cap pour le changement (Cach, coalition de Tshisekedi) et le FCC est également manifeste – et délétère – dans l’élaboration d’un nouveau programme de Désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR). Alors que de nombreux groupes armés présents dans l’est de la RDC justifiaient leur combat par la présidence de Joseph Kabila au pouvoir, l’arrivée à la présidence de Félix Tshisekedi a suscité une réelle vague de démobilisations volontaires depuis le début de l’année. Ces combattants se sont, le plus souvent, retrouvés dans des camps de cantonnement. Mais faute de ressources allouées à ces camps, et notamment de nourriture, la plupart ont fui, et sont retournés dans le maquis.

Echaudés par les programmes de DDR précédents, qu’ils estiment avoir été inefficaces et non-transparents, les bailleurs n’ont, en effet, pas débloqué les financements espérés pour le « DDR 3 ». « L’Etat ne remplissait pas sa part du contrat, qui était notamment de nourrir les combattants cantonnés », explique une source proche du dossier.

Félix Tshisekedi a donc promu une nouvelle approche : le DDR dit « communautaire ». Celle-ci a été initialement lancée par les gouverneurs des provinces du Sud et du Nord Kivu, rejoints par l’Ituri, et coordonnées par Clovis Munihire, sous le sigle « CIAP-DDRRRC », pour Commission interprovinciale d’appui au processus de désarmement, démobilisation, réinsertion, réintégration et réconciliations communautaires. Ses promoteurs souhaitent notamment changer de méthode, en évitant, par exemple, l’étape si problématique du cantonnement dans des camps militaires. L’idée serait désormais qu’ils restent dans leur communauté d’origine. Cette approche écarte, également, toute réintégration collective de combattants dans les FARDC.

Après avoir suscité un certain scepticisme des principaux bailleurs de la RDC et de la Monusco, celle-ci semble désormais avoir l’assentiment de la majorité d’entre-eux. La plupart des ambassadeurs occidentaux ont ainsi soutenu ce principe après une rencontre avec le président, le 22 octobre, à laquelle aucun ministre du FCC n’était présent.

Le camp du président butte, en effet, sur la présence de proches de Kabila à des postes clés. Jusqu’à présent, les programmes de DDR sont en effet coordonnés par le Plan de stabilisation et de reconstruction de l’est de la RDC (Starec), l’agence congolaise censée les mettre en oeuvre avec la communauté internationale. C’est également cette structure qui contrôle le Fond de cohérence pour la stabilisation (FCS) abondé par les bailleurs.

Or le Starec est coordonné par Alain Kasindi, un homme réputé proche de Néhémie Mwilanya, le coordonnateur national du FCC, et est placé sous l’autorité de la vice-Premier ministre et ministre du Plan, Elysée Munembwe, elle aussi du FCC.

Selon une source proche du dossier, le camp Tshisekedi voit le dispositif comme un outil de captation des fonds au profit du FCC. Selon une source onusienne, le président entend créer par ordonnance une nouvelle structure, rattachée à la présidence, qui permettrait notamment de contrôler le Starec. C’est ainsi que le président a annoncé, à Goma, la nomination prochaine d’un coordonnateur national du DDR communautaire.

Restera à régler la question du financement de ces projets. Lors de sa visite à Goma, le président a annoncé que 50 millions de dollars seraient attribués au DDR. Selon une source à la Banque mondiale, cet argent n’était pourtant pas destiné à financer le DDR-C, mais le “Fonds social pour la RDC”, afin de soutenir les communautés touchées par les violences. Mise devant le fait accompli, la Banque toutefois a finalement annoncé « un projet dédié de stabilisation pour soutenir l’initiative des gouverneurs dans l’Est », dont les contours ne sont pas encore définis.

Par ailleurs, la RDC est éligible à un nouveau financement dans le cadre de l’allocation prévention et résilience (PRA) de la Banque mondiale. De source diplomatique européenne, cette enveloppe est de 700 millions de dollars. Mais le gouvernement congolais doit remplir plusieurs conditions pour débloquer ce programme, dont la publication d’une stratégie globale pour la stabilisation du pays. A ce jour, la Banque mondiale estime que cette condition n’est pas remplie.

Qui vole l’argent des FARDC ?

En cet après-midi du 20 février, la jeep verte de l’armée congolaise fonce sur la RN2, entre Goma et Rutshuru-Centre. A son bord, sept soldats des FARDC et un précieux chargement : les soldes du 3416e régiment. Plus de 100 000 dollars, cash. 

Mais à l’approche du village de Rwaza, le convoi est stoppé net. « Des assaillants avaient mis en place un bouchon sur la route et s’étaient positionnés pour bloquer l’arrivée des renforts, détaille un officier des FARDC, dans son bureau du siège de la 34e région militaire, à Goma. Quand la jeep est arrivée ils ont mis en place une contre-retraite pour empêcher la fuite. Aucun passager n’a survécu. C’était du travail de professionnel ». 

Peut-on imaginer que pareille embuscade se soit produite sans complicités au sein de l’armée ? Une enquête a, depuis, été confiée à l’auditorat militaire. Mais déjà, le porte-parole du secteur opérationnel Sukola 2, le major Guillaume Ndjike, accuse les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR-Foca). Elles seraient, selon lui, les principales forces ennemies à opérer dans la zone.

Pourtant, l’analyse des données du Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) suggère que Rwaza ne fait pas partie de la zone d’opération de ce groupe depuis au moins six mois. Les environs du village ont en revanche été touchés à plusieurs reprises par des incidents impliquant notamment les FARDC et la milice Nyatura FDP (Forces de défense du peuple), alliée aux FDLR.

L’étoile rouge représente le lieu de l’embuscade du 20 février et les points de couleur les incidents enregistrés par le KST au cours des six mois précédents.

Quels qu’ils soient, les assaillants se sont volatilisés dans le parc des Virunga avec le magot. Ne restait que la rancœur des soldats, privés de leur maigre salaire. Elle s’est violemment exprimée dans les heures et les jours qui ont suivi : des FARDC ont mené des représailles indiscriminées tuant quatre civils – tous issus de la communauté hutu – entre le 20 et le 23 février selon les données recueillies par le KST. 

A la 34e région militaire, on ne nie pas que des civils aient pu être tués en marge de l’embuscade. Mais, selon notre officier il s’agit exclusivement de victimes collatérales des échanges de tirs. 

Reste que l’affaire embarrasse. D’autant que c’est la deuxième fois en moins d’un mois, sur le territoire de Rutshuru (Nord-Kivu), que des militaires se soulèvent pour réclamer leur dû. La fois précédente, c’était à Nyanzale, le 27 janvier, après que des soldats du 3407e régiment aient accusé leur commandant d’avoir détourné une partie de leurs rations alimentaires. Les militaires avaient fait « grève », tirant en l’air et refusant d’intervenir lors d’un kidnapping. Cette attitude a tant énervé les habitants qu’une journée « ville morte » a été déclarée dans cette localité le 28 janvier. Quatre personnes, soupçonnées d’être les ravisseurs, ont même été lynchées par une foule. Mais l’institution militaire nie, là aussi, tout problème. « Le commandant n’a rien détourné, explique le major Ndjike. Il a seulement pris une mesure pragmatique et bienvenue : les poissons congelés destinés aux soldats allaient pourrir avant de pouvoir être acheminés dans cette zone reculée. Il a donc décidé de les vendre pour acheter de la viande à la place. Un seul soldat s’est plaint a tiré sur un de ses amis. Il a été arrêté ».

Ces événements, spectaculaires, ne sont en réalité que la partie visible d’un phénomène bien plus vaste : l’incapacité chronique des FARDC à assurer une paie décente et régulière aux soldats. En cause, souvent, des détournements mis en œuvre selon plusieurs procédés, comme le prélèvement d’une partie de l’argent liquide destiné aux troupes par la hiérarchie, ou la déclaration par celle-ci d’effectifs bien supérieurs à la réalité, ce qui permet la captation de soldes destinés à des soldats fictifs.

Ces procédés – et notamment le gonflement des effectifs – ont été employés massivement dès la création des FARDC en 2003. A la fin de la deuxième guerre du Congo, cette armée a en effet été fondée par l’amalgame de troupes de plusieurs belligérants après la signature de l’accord de paix de Sun City : les Forces armées congolaises (FAC), le Rassemblement congolais pour la démocratie/mouvement de libération (RCD/ML) et national (RCD/N), le Mouvement pour la libération du Congo (MLC) et des groupes mai-mai. Chaque partie avait intérêt à augmenter artificiellement le nombre de ses combattants, pour exagérer ses forces – et ses capacités de détournement. Une évaluation, menée par l’Afrique du Sud, en 2004, avait ainsi estimé qu’entre 30 et 55% des membres des nouvelles FARDC étaient fictifs. 

Malgré les efforts d’amélioration du système, avec notamment la mise en place d’un recensement biométrique et la séparation de la chaîne de paiement d’avec la chaîne de commandement avec le soutien d’une mission de l’Union européenne (EUSEC) à partir de 2005, les problèmes ont perduré. Les vagues successives d’intégration de rebelles, parfois précipitées, comme celle du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) en 2009, ont contribué à maintenir confusion et inflation des effectifs. En 2011, le processus de « régimentation » (le passage d’une organisation de l’armée en “brigades” à une organisation en “régiments”), qui devait à son tour permettre d’éliminer les soldats fictifs, a de nouveau révélé l’ampleur du problème. Dans la province du Sud-Kivu par exemple, les 35 000 soldats officiellement enregistrés ont été réévalués à moins de 16 000

En 2012, le gouvernement du Premier ministre Matata Ponyo tenta à son tour de mettre fin aux détournements des soldes avec la mise en place de la « bancarisation ». Désormais, les soldats seraient payés directement sur un compte en banque plutôt que par leur hiérarchie. 

Si ce système, toujours en vigueur, a permis d’éviter certaines malversations et d’améliorer la ponctualité des paiements, il n’a pas réglé tous les problèmes. D’abord, tous les régiments n’en bénéficient pas. Ceux qui ont été récemment créés, ou ceux dont les positions sont éloignées de toute agence bancaire, peuvent continuer d’être payés en liquide. C’est notamment le cas du 3416e régiment, ce qui explique que leurs soldes, transportées physiquement, aient pu être dérobées lors d’une embuscade. 

Ensuite, les commandants peuvent être tentés de cacher leurs pertes afin de conserver le contrôle des soldes des militaires décédés ou déserteurs. « La bancarisation, qui devrait théoriquement empêcher cette pratique, est parfois contournée car les commandants peuvent fabriquer des procurations pour retirer l’argent, explique une source qui a longtemps travaillé pour une des banques prisées par les FARDC. Nous avions fréquemment des cas de veuves qui se plaignaient que les soldes de leur mari décédés étaient retirés sans qu’elles ne sachent par qui ». 

Enfin, seules les soldes sont à ce jour bancarisées. Les diverses primes restent versées en liquide. Et elles sont importantes : fonds opérationnels, fonds de ménage opérationnels, primes de commandement, fonds spéciaux de renseignement, fonds de conduite des opérations, fonds de soins et funérailles, fonds de ménage ordinaire… Dans sa thèse, publiée en 2015, la chercheuse Judith Verweijen en avait dénombré sept types différents, offrant autant d’opportunités de détournement. Au total, ces fonds représenteraient un volume plus importants que les soldes des militaires elles-mêmes.

Ce sujet est donc central pour Félix Tshisekedi qui mise sur amélioration des conditions de vie des soldats pour accroître sa popularité au sein de l’armée, avec laquelle il avait très peu de relations avant de devenir président.

Par ailleurs, l’ancien chef des renseignements militaires, Delphin Kahimbi, avait alerté, le 9 janvier, en pleine opération contre les Forces démocratiques alliées (ADF), qu’un « certain mécontentement » se faisait « sentir sournoisement » dans les rangs des FARDC, « dû au non-paiement des différentes primes et autres fonds (FM, FSR, etc) depuis près de trois mois, accentuant en quelques sortes la précarité de leurs conditions de vie » dans une lettre qui avait fuité.

Faut-il y voir un lien de cause à effet ? Une augmentation de dix dollars mensuels est  entrée en vigueur en janvier 2020. Selon une source au ministère des Finances du Nord-Kivu, les soldats les plus modestes perçoivent désormais 156 000 francs congolais par mois, soit 92 dollars

Mais pour que ces mesures aient un impact – et donnent à Félix Tshisekedi un avantage, dans la lutte d’influence qu’il livre à Joseph Kabila – encore faut-il que cet argent parvienne aux destinataires.

De ce point de vue des efforts semblent avoir été fait depuis la dernière présidentielle. La loi de finance 2020 recense en effet environ 205 000 “traitements de base du personnel permanent” pour les “militaires, policiers, sécurité”, contre 221 000 l’année précédente, ce qui suppose qu’un certain nettoyage dans les listes des effectifs. 

Par ailleurs, des auditions de militaires ont été menées ces derniers sur la question des détournements de fonds. Ce fut le cas du général Fall Sikabwe, commandant de la 3e zone de défense, convoqué à Kinshasa, pour être interrogé sur des soupçons de détournements de fonds – fait relativement rare à ce niveau de hiérarchie.

Le président Tshisekedi semble être par ailleurs incités à agir en ce sens par les Etats-Unis, “partenaire stratégique pour la paix et la prospérité” de la RD Congo. Le 27 février, l’ambassadeur de Washington à Kinshasa, Mike Hammer, a ainsi twitté : “comme nous l’avons déclaré constamment, ceux qui sont corrompus, commettent des violations des droits de l’homme ou qui perturbent le processus démocratique doivent être tenus pour responsables”, lors de l’annonce de la suspension du chef du renseignement militaire des FARDC, le général Delphin Kahimbi.


Mais ces auditions et mises en garde suffiront-elles à assainir la gestion de l’argent des FARDC ? Judith Verweijen en doute. « La question du détournement des soldes n’est qu’une petite partie d’un vaste système de génération des recettes au sein de l’armée, explique-t-elle. Les commandants génèrent bien plus de revenus au moyen de trafics ou encore de taxations illégales, aux barrages routiers ou encore sur les sites miniers. Et ils doivent rétrocéder une partie de ces revenus à la haute hiérarchie qui les a nommés à ces postes. Ce système est donc profondément enraciné à tous les niveaux et je ne suis pas sûre qu’une amélioration de la paie des soldats puisse suffire à y mettre fin. »

Photo : 401kcalculator.org

“Balkanisation”, tensions régionales ou faiblesse de l’Etat : les vraies menaces sur la stabilité des Kivus

Un camp des FARDC (armée congolaise) près de Kibumba (Nord-Kivu) pendant la crise du Mouvement du 23 mars (M23) en 2012 (UN Photo/Sylvain Liechti)

La scène s’est produite à Baraka, au Sud-Kivu, le 17 janvier. Un jeune militant de la plateforme d’opposition congolaise Lamuka, coiffée d’un bandeau blanc, harangue la foule et déborde de haine. Il donne 48 heures aux Banyamulenge pour quitter le pays, ordonne de chasser les récalcitrants par la force et menace tous ceux qui aideront ou  logeront les membres de cette minorité congolaise rwandophone.

Est-ce un hasard ? Ce dérapage s’est produit à l’issue d’une manifestation nationale à l’appel de l’opposition contre la « balkanisation » du pays. En RD Congo ce terme désigne la crainte, très répandue, qu’il existerait un complot des Etats voisins, en association avec certaines communautés présentes sur le territoire congolais, pour annexer ses riches territoires de l’Est. Selon cette théorie, ces Etats enverraient clandestinement leurs ressortissants en RD Congo pour préparer cette annexion. Le plus souvent, ce sont les communautés tutsies de la région, et en particulier celle du Rwanda, qui sont désignés comme étant les comploteurs.

Ce thème, qui revient régulièrement dans le débat congolais, a été renforcé dans les années 1990 et 2000, par l’occupation de grandes parties du territoire congolais par des rébellions en partie dirigées par des membres des communautés congolaises rwandophones, et soutenues par l’Ouganda (RCD/K-ML) et le Rwanda (RCD-Goma).

Ces dernières semaines, il connait un regain de popularité, notamment depuis un point de presse du cardinal Fridolin Ambongo, plus haute autorité catholique du pays, lors d’une visite à Beni. Lors de ce discours, il a en effet affirmé que les massacres qui touchent ce territoire depuis novembre étaient « planifiés » avec pour « objectif […] la balkanisation de notre pays ». « Cela se vérifie à travers le remplacement de la population déplacée par des populations généralement rwandophones et ougandophones », a-t-il ajouté, dénonçant le « déversement » de populations par les pays voisins, dont l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi.

Malgré les précautions oratoires du prélat, qui a notamment confirmé la nationalité congolaise de certaines communautés rwandophones, dont les Banyamulenge, la diffusion de cette thèse pourrait renforcer la défiance contre ces minorités. Plusieurs messages haineux, comparables à ceux de Baraka, ont en en effet circulé sur les réseaux sociaux tout au long du mois de janvier.

Ces suspicions ont également été alimentées par les propos maladroits de Vital Kamerhe, le directeur de cabinet du président, présent Rwanda le 4 janvier pour le mariage d’un fils de l’ancien ministre rwandais de la défense James Kabarebe. Ce dernier a en effet dit offrir 30 vaches pour « consolider les relations » entre le Rwanda et le « Kivu », comme si les provinces de l’Est de la RD Congo constituaient une entité séparée du reste du pays.

L’opposant et candidat à la dernière élection présidentielle Martin Fayulu, qui utilise la rhétorique de la balkanisation depuis plusieurs années, a profité de ce contexte pour réitérer ses propos, accusant même publiquement le président Félix Tshisekedi et son prédécesseur, Joseph Kabila, de poursuivre ce projet. En privé, il affirme même que Félix Tshisekedi chercherait à mener la « balkanisation » à son terme en complicité avec le président rwandais Paul Kagame.

Ce thème, qui offre une explication simple à des problèmes complexes, rencontre en tout cas un réel succès populaire. Et les affrontements intenses, qui ont notamment touché trois zones de l’Est Congolais ces derniers mois, ont notamment contribué à renforcer sa popularité.

Ceux du territoire de Beni, tout d’abord, cités par Mgr Ambongo à l’appui de son discours. Deux cent soixante-cinq civils y ont été tués principalement par la mystérieuse rébellion islamiste d’origine ougandaise des Forces démocratiques alliées (ADF) depuis novembre, selon le dernier décompte du Baromètre sécuritaire du Kivu (KST). Ce mode opératoire, particulièrement brutal et difficilement compréhensible, a de fait, abouti à des déplacements internes de civils fuyant les massacres.

Celui des hauts-plateaux de Fizi et Uvira, ensuite. Des groupes armés issus des communautés locales Banyindu, Babembe et Bafuliru y contestent la création de la commune rurale de Minembwe, située dans une zone majoritairement Banyamulenge. Des violences, contre les civils et des vols de bétail, y ont notamment été commises. Dans le même temps, des groupes armés banyamulenge, prétendant défendre leur communauté, ont également commis des violences contre des civils. De nombreux villages ont été brûlés au cours de cette crise qui a amené, là aussi, à des déplacements de population. La défection du colonel de l’armée congolaise Michel Rukunda, alias Makanika, (un munyamulenge) début janvier, est venu accréditer l’idée qu’une vaste rébellion banyamulenge serait en gestation. C’est « l’expansionnisme Banyamulenge », assure ainsi un responsable politique de la ville de Bukavu au KST.

Le troisième conflit alimentant les suspicions est celui déclenché fin novembre par l’armée congolaise pour déloger la rébellion hutu rwandaise du Conseil national pour le renouveau et la démocratie (CNRD) du territoire de Kalehe. Comme dans le territoire de Rutshuru les mois précédents, de nombreuses sources locales contactées par le KST ont rapporté la présence de soldats du gouvernement rwandais sous uniforme congolais. Selon plusieurs d’entre elles, des habitants effrayés ont alors déserté les villages de Kigogo et Kasika.

Mais ces trois situations semblent en réalité obéir à des logiques locales différentes et il paraît difficile d’y voir un plan concerté à l’échelle régionale.

Dans le territoire de Beni, les ADF, sont arrivés il y a près de 25  ans avec l’objectif de lutter contre le pouvoir de Kampala. Ils ont tissé des relations avec des communautés locales et ont notamment tiré profit de leurs conflits, selon les recherches du Groupe d’étude sur le Congo (GEC). Ce groupe pourrait avoir, dans une certaine mesure, des ambitions territoriales, mais il paraît difficilement imaginable qu’elles puissent un jour aboutir à la reconnaissance internationale d’un Etat indépendant ou à un rattachement à l’Ouganda.

Pourtant, dans son discours du 3 janvier, Mgr Ambongo a affirmé que des « immigrés rwandais chassés de Tanzanie il y a quelques années » ont été « déversés » dans les zones vidées de leur population par les massacres. Il s’agit d’une référence aux migrations de populations hutues qui ont quitté ces dernières années des territoires congolais de Masisi et Lubero vers la province de l’Ituri, et qui ont transité par Beni. L’ampleur et l’actualité de ces migrations restent toutefois difficiles à évaluer. Elle ne semblent, en tout cas, ne concerner que très marginalement les zones urbaines du territoire de Beni cible principale des massacres récents.

Sur les hauts plateaux de Fizi et Uvira, ensuite, les groupes armés banyamulenge paraissent affaiblis, divisés, et pourraient très difficilement avoir les moyens de projets indépendantistes. Le profil du colonel renégat, Makanika, cadre par ailleurs mal avec l’idée que les groupes armés banyamulenge seraient complices du Rwanda. Makanika a, au contraire, pris part à de nombreuses rébellions contre Kigali dans les années 2000, et il était encore décrit en 2013 comme « fermement opposé au Rwanda ». Plusieurs membres de la société civile banyamulenge expriment en outre de la défiance vis-à-vis du Rwanda, affirmant notamment que les rébellions et groupes mai-mai qui les menacent sont soutenues par Kigali, qui chercherait ainsi de les punir d’avoir abrité en leur sein une rébellion rwandaise : le Congrès national rwandais (RNC).

De plus, malgré de nombreuses rumeurs, peu d’officiers congolais semblent avoir suivi les traces Makanika. Il a certes été rejoint par d’anciens militaires revenus de l’étranger, comme Gakunzi Masabo et Alexis Gasita dans son fief de Kajembwe. Mais la plupart des leaders militaires banyamulenge actifs dans l’armée congolaise, comme Masunzu, Venant Bisogo, et Mustafa, sont actuellement stationnés très loin du front, dans l’ouest du pays. L’ancien chef rebelle Richard Tawimbi se trouve lui aussi, dans la capitale congolaise. Et les autres officiers banyamulenge sont étroitement surveillés par leurs collègues. Trois officiers banyamulenge soupçonnés de vouloir faire défection – le lieutenant-colonel Joli Mufoko Rugwe, le major Sébastien Mugemani et le sous-lieutenant Aimable Rukuyana Nyamugume – sont ainsi aux arrêts depuis plusieurs mois au camp Saïo à Bukavu, selon une source militaire et une source de la société civile locale.

Dernier territoire où la réalité de terrain correspond mal à la théorie de la balkanisation : celui de Kalehe. Plusieurs sources des autorités coutumières locales, onusiennes, diplomatiques et militaires congolaises, ont, il est vrai, confirmé au KST la présence d’éléments des Forces de défense rwandaises (RDF) lors de l’offensive contre le CNRD. Les estimations de leur nombre divergent considérablement, de quelques officiers de renseignement à plusieurs bataillons. Mais selon une source militaire congolaise, qui affirme avoir été présente lors de l’arrivée discrète d’un bataillon rwandais, ces opérations sont ponctuelles et acceptées par le président Félix Tshisekedi. Elles n’auraient été dissimulées que par crainte d’une réaction hostile des habitants. Surtout, plutôt que de « déverser » des populations rwandophones en RD Congo, elles ont abouti au contraire au rapatriement de près de 2500 membres rebelles rwandais du CNRD (combattants et familles) de la RD Congo vers le Rwanda.

La théorie de la balkanisation décrit donc mal les conflits divers qui touchent les Kivus. Contrairement à la situation des années 2000-2013, aucune rébellion rwandophone congolaise ne semble en réalité être soutenue par le Rwanda actuellement.

Cela ne signifie pas, pour autant, que la situation actuelle soit rassurante. Des dizaines de milliers de Congolais de l’Est vivent dans des territoires sous contrôle de plus d’une centaine de groupes armés et échappent, de fait, à la souveraineté de Kinshasa. Plus qu’un plan régional concerté entre Etats voisins pour dépecer la RD Congo, ce sont les tensions entre ces mêmes états, conjugués à la faiblesse des autorités congolaises, qui paraissent menacer la stabilité des Kivus.

L’Ouganda et le Burundi d’une part, et le Rwanda d’autre part, s’accusent en effet mutuellement de soutenir des groupes dissidents dans l’Est du Congo et n’hésitent pas à les combattre, soit directement, soit par l’intermédiaire de groupes alliés.

Kigali a notamment accusé le Burundi et l’Ouganda de soutenir le RNC, ce qui a été en partie confirmée par le groupe d’expert de l’ONU pour la RDC. Le RNC a toutefois été considérablement affaibli dans des conditions mystérieuses en 2019 : il ne dispose de moins d’une cinquantaine d’homme près du village de Miti, selon une source des renseignements de la Monusco et une source de la société civile.

Plusieurs attaques, menées à partir du territoire congolais, ont en outre touché le Burundi et le Rwanda ces derniers mois. Ce fut le cas de l’attaque de Kinigi au Rwanda le 6 octobre attribuée par Kigali à la rébellion hutu rwandaise du Rassemblement pour l’unité et la démocratie (RUD) qui serait soutenue par l’Ouganda. Puis de celle du 22 octobre à Musigati, au Burundi, revendiquée par les RED-Tabara, un groupe rebelle burundais opérant au Sud-Kivu. Le 16 novembre enfin, le Burundi a subi une nouvelle attaque, à Mabayi, pour laquelle le président burundais a accusé le Rwanda.

Par ailleurs, plusieurs rébellions burundaises hostiles au gouvernement de Gitega sont présentes dans le Sud-Kivu, comme les RED-Tabara, le Frodebu ou encore les FNL. Selon une source militaire congolaise et un rapport des experts de l’ONU, le RED-Tabara, notamment, a été soutenu par Kigali ces dernières années. Par ailleurs, les Forces de défense nationale du Burundi (FDN) et les milices Imbonerakure (proche du pouvoir de Gitega) font régulièrement des incursions en RD Congo, notamment selon les rapports du groupe d’experts de l’ONU sur la RDC et des responsables sécuritaires interrogés par le KST. Certains membres des autorités burundaises soutiendraient par ailleurs plusieurs groupes armés congolais, comme les Mai-mai Mbulu, dans la plaine de la Ruzizi, probablement pour prévenir l’éventualité d’une attaque sur leur sol.

Si l’élection présidentielle burundaise, prévue pour le mois de mai, devait provoquer une contestation violente comparable à la précédente, en 2015, le Sud-Kivu pourrait redevenir un champ de bataille. Cela ne signifierait pas, pour autant, que la « balkanisation » du pays soit en marche.

La Monusco peut-elle réellement quitter la RDC ?

Un « cours abrégé de réparation de véhicules » donné par le contingent indien de la Monusco à Museneni, en territoire de Lubero. (MONUSCO/Force)

Vingt ans. Le 30 novembre dernier, cela faisait très exactement deux décennies que l’opération de maintien de la paix des Nations-Unies en RDC avait vu le jour. Personne n’a, pourtant, eu le coeur à célébrer cet anniversaire.

Depuis le 22 novembre, la Monusco fait face à une contestation populaire d’une rare ampleur dans le Nord-Kivu. Le 25 novembre, un de ses camps, dans le quartier de Boikene, à Beni, a même été en partie détruit par des manifestants. Ces derniers accusent la mission de passivité, voire, pour les plus critiques, de complicité lors des massacres de civils de ces dernières semaines.

Le Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) a en effet recensé la mort d’au moins 123 civils du fait des groupes armés depuis le 5 novembre sur le territoire de Beni. Dans leur immense majorité, ces exactions ont été commises par les Forces démocratiques alliées (ADF, rébellion islamiste d’origine ougandaise), vraisemblablement en représailles à « l’offensive d’envergure » lancée le 30 octobre par l’armée congolaise.

Au cours de ces violentes manifestations, des casques bleus ont même ouvert le feu, tuant au moins un civil qui, selon la mission, « s’apprêtait à lancer un cocktail molotov ». Une enquête a été ouverte, mais cet épisode a contribué à radicaliser encore la contestation. Elle a même gagné plusieurs grandes villes : des rassemblements ont été organisés par des mouvements citoyens tels que la Lucha, à Goma et Kinshasa, demandant à la mission d’onusienne de partir, si elle n’était pas capable d’agir contre les massacres. Au total, le KST a pu recenser la mort d’au moins 15 personnes dans les manifestations récentes à Beni et Butembo.

La confiance des Congolais dans les capacités de la mission à assurer leur sécurité s’est en réalité érodée ces dernières années. A la question « avez-vous confiance en la Monusco pour assurer la sécurité de votre quartier/village ? », seuls 15% des Congolais interrogés en décembre 2018 par Peacebuildingdata.org répondaient « oui » (et même 14% pour les habitants du Nord-Kivu). Cela représente une chute de 11 points par rapport à 2015. 

Mais la crise de confiance actuelle survient au moment crucial où l’avenir de la mission est en discussion au siège des Nations-Unies : son nouveau mandat doit, en effet, être adopté avant le 20 décembre prochain. Son budget, qui fut longtemps le plus important au monde pour une opération de maintien de la paix (il a atteint 1,45 milliards de dollars en 2013-2014), est redescendu à 1,01 milliards de dollars, notamment du fait de la réduction du financement de l’ONU par les Etats-Unis. La Monusco est désormais moins bien financé que la Minusma au Mali, ou encore la Minuss au Soudan du Sud. 

En mars, le Conseil de sécurité n’avait renouvelé la mission en RDC que pour neuf mois, contre douze habituellement. Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves le Drian, avait même affirmé que ce mandat écourté devait servir à envisager son « désengagement progressif ». Entre temps, une revue stratégique de la mission a été conduite par le diplomate tunisien Youssef Mahmoud. Son rapport, dont les conclusions ont été dévoilées par l’AFP préconise un retrait de la mission dans un délai de trois ans. 

Se pourrait-il que, de New-York à Beni, une conjonction d’intérêts de frustrations diverses conduise à la fin précipitée de l’opération ?

Certains membres de la mission sont en tout cas démoralisés tant ils ont l’impression de faire figure de bouc émissaire. La Monusco n’est pas à l’origine de la nouvelle spirale de violences, souligne-t-on, et ce d’autant moins que les Forces armées de la RDC (FARDC) ne l’ont pas associée à la planification de leurs opérations contre les ADF.

Le 1er décembre, lors de sa visite dans l’Est du Congo, le chef des opérations de maintien de la paix de l’ONU Jean-Pierre Lacroix a même affirmé que les attaques contre la mission ont été « préméditées, organisées et financées » et réclamé « des enquêtes sur tout ce qui s’est passé ».

Qui les aurait orchestré ? Sous couvert d’anonymats, certains membres de la mission assurent au KST que des membres de l’armée congolaise ont contribué à attiser la contestation contre elle, y compris en transportant des manifestants. Le KST a pu constater que certains responsables militaires congolais relaient des messages hostiles aux casques bleus. 

Dans quel but ces officiers auraient-ils cherché à attiser l’hostilité contre la Monusco ? Faire de la Monusco le centre des critiques pourrait d’abord faire passer au second plan leur propre responsabilité. Ensuite, la plupart des chefs toujours en poste à la tête de l’armée congolaise ont été nommés par l’ancien président Joseph Kabila, lequel avait exigé le départ de la Monusco avant 2020. Certains des officiers congolais sont par ailleurs eux-mêmes sous sanctions des Nations-Unies comme le général Muhindo Akili Mundos, aujourd’hui commandant de la 33e région militaire (Sud-Kivu et Maniema). Et, selon une source onusienne haut placée, le ministre de la Défense, Aimé Ngoy Mukena (un proche de l’ancien président Kabila), n’a toujours pas signé le nouvel accord de coopération entre les FARDC et la Monusco qui lui est proposé, alors que le précédent a expiré en juillet. 

Cela n’efface toutefois pas complètement les responsabilités de la Monusco. Les attaques des ADF contre les civils pouvaient, en effet, être anticipées. Ce groupe armé avait déjà employé cette stratégie lors des précédentes offensives, comme en 2014 (à l’époque, 345 civils avaient été tués en trois mois). Or le mandat de la Monusco définit la protection des civils comme l’une des deux priorités de la mission (avec le soutien aux institutions congolaises)

Les troupes engagées sur le terrain, dans le territoire de Beni, ne semblent en réalité mal adaptées à cette mission. Il s’agit, pour l’essentiel, des quelques 3000 soldats malawites, sud-africains et tanzaniens de la Brigade d’intervention de la Force de la Monusco (FIB), une force de combat plus que de protection des civils. Celle-ci avait vu le jour en 2013, pour mettre en déroute les rebelles du Mouvement du 23 mars (M23), lesquels opéraient comme une armée régulière. Selon plusieurs sources diplomatiques, elle était portée par la volonté des Etats d’Afrique australe de lutter contre l’influence rwandaise dans les Kivus.

La FIB doit aujourd’hui faire face à un ennemi totalement différent, utilisant des techniques de contre-insurrection. Selon le rapport de la revue stratégique, elle rencontre aussi des « problèmes majeurs liés au commandement et au contrôle unifiés, au renseignement, à l’analyse, à la planification et à la coordination ».

Ces troupes ont en outre connu de lourdes pertes dans le territoire de Beni ces dernières années : 15 casques bleus ont été tués lors de la bataille de Semuliki, en décembre 2017. Puis lors de leur dernière offensive contre les ADF, en novembre 2018, 8 casques bleus sont à nouveaux tombés. Conséquences : malgré les instructions du commandement de la force, les patrouilles de la FIB, qui dispose de son propre commandement avec à leur tête le général sud-africain Patrick Dube, se seraient faites plus timorées, y compris dans les villes du Grand Nord-Kivu. 

A cela s’ajoute le fait que la crise s’est déroulée en pleine transition à la tête de la force de la Monusco : après le départ de son commandant, le Brésilien Elias Martins, elle s’est retrouvée sans chef. Le nouveau commandant adjoint, le général Français Thierry Lion, arrivé à son poste à la même période, a donc dû assumer une double fonction. Cette situation devrait toutefois prendre fin rapidement : un nouveau commandant de la force, le Brésilien Ricardo Augusto Ferreira Costa Neves, a été nommé le 3 décembre.

Comment la mission peut-elle sortir de l’ornière ? Après les manifestations de Beni, le bureau de la cheffe de la mission, Leila Zerrougui, a sollicité une réunion avec les plus hautes autorités congolaises. Elle s’est tenue sous la forme d’un Conseil national de sécurité, le lundi 25 novembre à Kinshasa, avec le président de la république, ses ministres, et plusieurs généraux congolais. Celui-ci a décidé de la reprise « d’opérations conjointes » entre la Monusco et les FARDC. Mais au-delà de l’effet d’annonce, qui a pu contribuer à calmer les manifestants, il reste difficile de cerner les mesures concrètes que cela recouvrira.

Depuis, la mission onusienne communique en tout cas sur le soutien qu’elle fournissait déjà aux FARDC, notamment avec des vols de reconnaissance et des évacuations des blessés. Elle pourrait augmenter son soutien logistique aux soldats congolais mais seulement dans une certaine mesure : son budget est déjà en déficit de plusieurs millions de dollars selon le bureau de la représentante spéciale secrétaire générale. 

Des réunions de « planification » conjointes entre les officiers de la Monusco et FARDC se sont aussi tenues dans le territoire de Beni. La Monusco a annoncé des arrestations de combattants dans le cadre de « patrouilles de combat » conjointes avec les FARDC. Mais sa participation aux affrontements avec les ADF, au sol comme dans les airs, reste pour le moment exclue selon plusieurs sources diplomatiques. Plusieurs responsables onusiens jugent en effet l’opération des FARDC inefficace et mal préparée. Et ils redoutent de se retrouver solidaire d’éventuelles exactions. 

Dans ce contexte, une option pourrait être de suspendre les opérations contre les ADF, le temps d’établir une nouvelle stratégie commune entre les FARDC et la Monusco. Seul le président Félix Tshisekedi pourrait prendre une telle décision. Mais il n’est pas certain que les chefs militaires congolais soient d’accord. Surtout, cela risquerait d’apparaître, aux yeux de la population, comme un recul particulièrement dommageable pour l’image du président qui s’était engagé à éradiquer les ADF avant la fin de l’année. 

Plus fondamentalement, il existe une divergence de fond entre ce que les Congolais attendent de la Monusco, et ce que celle-ci peut et veut faire. Le président Tshisekedi, qui souhaite le maintien de la Monusco, réclame le renforcement des capacités militaires de la mission. De même, dans la société civile, la Lucha réclame à la Monusco « d’agir ou de partir ». L’opposant Martin Fayulu et le prix Nobel de la paix, Denis Mukwege, tous deux favorables à la présence onusienne, demandent pour leur part une intervention militaire dans le territoire de Beni sur le modèle de l’opération européenne Artémis en 2003 dans l’Ituri. L’idée sous jacente de ces attentes, c’est qu’une offensive militaire musclée pourrait rapidement éradiquer les ADF.

A l’inverse, plusieurs responsables de la Monusco interrogés par le KST estiment que la Monusco n’est « pas là pour faire la guerre » et que l’usage de la force ne peut être utile qu’en complément d’initiatives politiques et diplomatiques. Dans son rapport « l’art des possibles : le nouveau mandat de la Monusco » (en anglais) le Groupe d’études sur le Congo avait recommandé « la construction d’une stratégie politique viable pour la protection des civils en zone de conflit ».  De même, la récente revue stratégique indépendante affirme qu’« aucune solution militaire ne permet de résoudre les multiples crises empoisonnant la République démocratique du Congo ». « Les attentes irréalistes et les solutions à court terme [pèsent] sur la Mission et [permettent] aux parties prenantes congolaises, sans s’en rendre compte, de négliger la responsabilité qui leur incombe dans le traitement des causes du conflit, dont beaucoup résultent de déficits de gouvernance locaux » écrivent encore les rapporteurs.

Ce texte propose même le retrait de la FIB, notamment pour souligner que la « neutralisation de ces groupes est une obligation souveraine qui incombe à l’armée nationale ». Ou, qu’en cas de renouvellement de cette force, celle-ci ne soit pas maintenue plus d’un an. 

Ces propositions sont désormais sur la table du conseil de sécurité de l’ONU. Un retrait en moins de trois ans, paraît difficilement concevable : même en cas de décision en ce sens, sa réalisation prendra du temps. La RDC reste par ailleurs touchée par une épidémie de maladie à virus Ebola, qui risque d’être relancée par les récentes attaques contre la Monusco ainsi que les agents de la « riposte » comme à Mangina, le 27 novembre. 

Il est en revanche possible que le Conseil de sécurité réclame la planification de ce retrait. Selon une source diplomatique, les Etats-Unis, notamment souhaitent qu’un calendrier de départ soit adopté.