Le nouveau programme de désarmement et démobilisation peut-il réussir ?

Armes rassemblées en vue de leur destruction à Goma (Nord-Kivu), en novembre 2013 (Photo MONUSCO/South African Battalion).

Par Reagan El Miviri, analyste au Baromètre sécuritaire du Kivu, et Pierre Boisselet, coordonnateur du Baromètre sécuritaire du Kivu.

Début août, le président de la République, Félix Tshisekedi, a nommé un Coordonateur national à la tête du nouveau programme de Démobilisation, désarmement, relèvement communautaire et stabilisation (DDRCS). Ce type de programme paraît essentiel pour mettre l’est de la RDC sur le chemin de la paix. Cependant, toutes les tentatives de DDR précédentes ont largement échoué. En ira-t-il autrement pour celle-ci ?

Le 7 août 2021, le président Tshisekedi a nommé Emmanuel Tommy Tambwe Rudima au poste de Coordonnateur national du nouveau Programme de Désarmement, Démobilisation et Relèvement communautaire et Stabilisation (P-DDRCS), institué un mois plus tôt. 

Cela faisait des mois, voire des années, que cette annonce était attendue. Depuis l’échec du troisième programme de « Désarmement, démobilisation et réintégration » dans l’est de la RDC (DDR3), qui devait commencer en 2015 mais n’a jamais véritablement vu le jour, le pays n’avait plus de programme de cette nature. En décembre 2019, le Conseil de sécurité des Nations-Unies « demandait » déjà au gouvernement congolais la « nomination d’un coordonnateur principal chargé des questions de désarmement, de démobilisation et de réintégration »

Ce type de programme paraît en effet indispensable pour espérer progresser sur la voie de la paix dans l’est de la RDC.

Pourquoi est-il nécessaire d’avoir un programme de DDR ?

Les approches, principalement militaires, qui ont été privilégiées par Félix Tshisekedi depuis son arrivée à la présidence, en janvier 2019, n’ont toujours pas amené les résultats espérés. Elles ont même parfois contribué à aggraver la situation, comme lors de l’offensive « de grande envergure », lancée contre les Forces démocratiques alliées (ADF) fin octobre 2019, et qui a été suivie par une vague de massacres contre les civils inédite depuis celle de 2014-15.

L’« état de siège », mis en place dans les province de l’Ituri et du Nord-Kivu à partir du 6 mai dernier n’a pas, non plus, permis d’atteindre les résultats escomptés pour l’instant. Celui-ci a essentiellement consisté dans le transfert de très larges parties du pouvoir civil à des gouverneurs, administrateurs de territoire et maires militaires ou policiersOr les massacres de civils se sont poursuivis depuis son entrée en vigueur : au moins 723 civils ont été tués par des acteurs armés au Nord-Kivu et en Ituri depuis le 6 mai (des recoupements sont encore en cours à propos de tueries supplémentaires survenues à cette période). Les ADF, le plus meurtrier des 122 groupes armés répertoriés par le KST dans l’est de la RDC, sont en cause dans la majorité de ces massacres (ils sont impliqués dans la mort d’au moins 396 civils). Ces derniers mois, son rayon d’action s’est notamment déplacé vers les territoires d’Irumu et de Mambasa en province d’Ituri.  L’armée et la police sont quant à eux impliqués dans la mort d’au moins 65 civils.

Conséquence : l’état de siège, qui faisait presque l’unanimité au sein de la classe politique lors de son lancement, fin avril, est désormais critiqué. Pointant l’insuffisance des résultats, et exigeant que le ministre de la Défense vienne s’expliquer, 90 députés nationaux ont ainsi boycotté le vote de la prorogation de l’état de siège, le 3 août

Dans ce contexte, le nouveau « P-DDRCS », pour « Programme de désarmement, démobilisation, relèvement communautaire et stabilisation » pourrait-il faire avancer la paix dans l’est de la RDC ? 

Les négociations engagées, ces derniers mois, entre les FARDC et les groupes armés dans la zone du « petit nord » (les territoires de Nyiragongo, Rutshuru, Masisi, Walikale, et le Sud de celui de Lubero), ont entraîné des redditions. Néanmoins, aucun des principaux chefs de milice ne s’est jusque-là livré aux autorités, ce qui rend ces progrès réversibles. De plus, les redditions antérieures montrent que ces gains sont rarement durables sans programme de DDR correctement financé et organisé permettant une réelle prise en charge des combattants. Les anciens combattants du Nduma defense of Congo-Rénové (NDC-R), cantonnés à Rumangabo (territoire de Rutshuru, Nord-Kivu), ont par exemple plusieurs fois pillé les villages environnant pour obtenir de la nourriture, comme le 25 mai dernier. Bon nombre de “rendus” ont également repris le chemin de la brousse et regagné leur groupe armé. Par ailleurs, en l’absence de programme de DDR pour prendre le relai, la plupart des accords de paix et médiations tentées ces dernières années sont restées lettre morte.

Depuis 2003, au moins trois programmes de DDR ont été organisés dans le pays, sans permettre d’avancées décisives. Une partie significative des membres actuels des groupes armés est passée par ces programmes de DDR, avant de reprendre les armes dans un mouvement de « retour circulaire » et de « recyclage des rebelles ».

Alors, ce nouveau programme de DDRC-S a-t-il des chances de réussir là où les précédents ont échoué ? 

Un nouveau coordonnateur controversé

Les premières réactions à la nomination de Tommy Tambwe au poste de coordonnateur national n’ont pas été très encourageantes. Son profil d’ancien cadre du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD, pour lequel il fut notamment vice-gouverneur du Sud-Kivu) et de dirigeant de l’Alliance de libération de l’est du Congo (Alec), deux rébellions soutenues par le Rwanda, a provoqué de l’hostilité de membres de la société civile. Le docteur Denis Mukwege, prix Nobel de la paix, a fait part de sa « circonspection », estimant « qu’il faudrait rompre avec les politiques visant à accorder des promotions à ceux qui devraient répondre de leurs actes devant la justice ». L’ONG Human Rights Watch (co-fondatrice du KST) a estimé dans un communiqué que cette nomination soulevait « de sérieuses inquiétudes ».

Du côté des groupes armés, la réception n’a pas été beaucoup plus chaleureuse. La Coalition des mouvements pour le changement (CMC), l’une des principales coalitions de milices de la région du « Petit nord », et qui devrait être, à ce titre, une des cibles importantes du P-DDRCS a déclaré son hostilité à cet homme qu’il qualifie de « marionnette » et de « mercenaire des agresseurs de notre pays ».

Au Sud-Kivu, d’où Tommy Tambwe est originaire, cette nomination semble aussi poser problème. Des organisations de la société civile aussi diverses que la Solidarité des jeunes fuliiru (Sojef) et le Comité de coordination des mutualités Banyamulenge, ont dénoncé ce choix.

Le nouveau coordonnateur national du P-DDRCS balaie toutefois ces critiques. Lors d’un entretien avec le KST, à Kinshasa le 1er septembre, il assurait que, dès son premier voyage dans l’est de la RDC sa délégation allait « améliorer les conditions de vie de ceux qui se sont déjà rendus », mais promettait aussi « que de nombreux nouveaux combattants se rendront et seront accueillis. »  Ce voyage devait avoir lieu dans les provinces de « l’Ituri, du Nord-Kivu, du Sud-Kivu, du Tanganyika et du Maniema ».

Les bailleurs soutiendront-ils le nouveau programme ?

Un autre défi l’attend : convaincre les bailleurs de soutenir ce programme. Tommy Tambwe affirme que l’Etat congolais va contribuer par des financements propres à ce programme« Nous avons récupéré 1,1 millions de dollars qui étaient sur les lignes budgétaires du STAREC et du PN-DDRC » [deux institutions que le P-DDRC remplace], a-t-il précisé au KST. « Cela servira pour le fonctionnement immédiat, mais c’est insuffisant. Nous sommes en train de voir avec la Primature pour chercher des crédits supplémentaires au sein du budget déjà voté de 2021. Et puis nous allons élaborer un budget pour 2022. »

Le niveau de soutien de l’Etat reste donc à définir. On peut craindre qu’il demeure insuffisant sans le concours de donateurs étrangers. Le DDR3 avait notamment échoué sur cette question : les bailleurs potentiels, échaudé par les soupçons de corruption et détournement de fonds dans les programmes antérieurs, avaient estimé que les garanties nécessaires n’étaient pas réunies.

La communauté internationale a un a priori favorable à l’égard du nouveau P-DDRC? Lors de la présentation de l’idée d’un DDR communautaire par les gouverneurs du Nord-Kivu, Sud-Kivu et Ituri en octobre 2020, les ambassadeurs de l’Union européenne, des États-Unis d’Amérique, de la Grande Bretagne et du Canada avaient annoncé leur soutien.

Néanmoins, un premier accroc est survenu lors de la publication de l’ordonnance instituant le « P-DDRCS » le 4 juillet. Un diplomate occidental interrogé par le KST a ainsi été désagréablement surpris de constater que la structuration du programme donne moins de pouvoir aux trois provinces les plus touchées par l’insécurité qu’il ne l’espérait : il craint une centralisation du programme qui risque de nuire à son efficacité.

Le profil de Tommy Tambwe a également suscité des inquiétudes de la part des diplomates occidentaux en poste à Kinshasa, inquiétudes renforcées par la réaction de la société civile et des groupes armés. Cependant, aucun pays étranger n’a critiqué publiquement cette nomination, laissant la porte ouverte à une collaboration. Selon une source proche du dossier, les bailleurs ne tenteront pas non plus de faire changer d’avis le président de la République au sujet de sa nomination. Reste toutefois à savoir s’ils seront disposés à financer le programme. 

Le 24 août, à Kinshasa, Tommy Tambwe a rencontré huit délégations diplomatiques (celles des Etats-Unis, du Royaume-Uni, de l’Union européenne et de plusieurs de ses états membres, notamment). Plusieurs sources ayant pris part à cette rencontre indiquent que celle-ci s’est plutôt bien passée : les délégations ont eu le sentiment que leurs préoccupations étaient prises en compte par le nouveau coordonnateur du P-DDRCS et son équipe. Elles doivent, notamment, être invitées à faire partie de son comité de pilotage. 

Mais cela n’a pas résolu tous les problèmes. Selon une source au sein de la Banque mondiale, cette dernière a d’ores et déjà écarté l’idée de financer directement le P-DDRCS. Cela n’exclut pas le financement de projets dans le cadre de ce programme, mais la Banque – et toutes les diplomates avec lesquels le KST a pu échanger – semble vouloir éviter de financer la structure nationale en tant que telle. Ceci pourrait, à terme, poser des problèmes en affaiblissant la capacité du P-DDRCS à administrer l’ensemble, avec notamment la réalisation de tâches telles que l’identification et le suivi des combattants démobilisés. Ces bailleurs n’excluent cependant pas de fournir un appui technique au programme, de même que la Monusco, qui s’est s’est également engagée à soutenir le nouveau dispositif

Quelle stratégie adopter ? 

Pour que le P-DDRCS fonctionne, il lui faudra aussi une stratégie capable de tenir compte des échecs précédents.

Il a quelques arguments en sa faveur. Tout d’abord, le contexte politique a changé par rapport aux précédents programmes : après 18 ans de règne de Joseph Kabila, l’accession à la tête du pays d’un président qui n’a pas participé aux conflits armés de ces deux dernières décennies constitue une fenêtre d’opportunité pour convaincre les groupes armés de déposer les armes. 

La lutte contre le régime de Joseph Kabila a longtemps été avancée par les leaders de groupes armés comme une justification de leur combat. Dès l’arrivée à la présidence de Félix Tshisekedi, en janvier 2019, plusieurs groupes avaient spontanément émis la volonté de rejoindre un processus de DDR afin de « servir » le pays

Ensuite, si on peut s’interroger sur la pertinence de l’état de siège pour lutter contre l’insécurité dans l’est, celui-ci signale la volonté du pouvoir d’agir sur cette question. Comme le soulignait le porte-parole du gouvernement dans l’émission Débat africain, l’état de siège mise sur un effet psychologique : il montre un engagement du gouvernement à mettre fin à l’activisme de groupes armés dans les provinces concernées. 

Autre atout du programme P-DDRCS : il est le fruit de la fusion entre le STAREC et le Programme national de DDR, deux institutions qui relevaient auparavant de deux ministères différents (Plan pour le Starec et Défense pour le PN-DDR), ce qui engendrait des doublons et conflits de compétence. 

Pour autant, les compétences dans la conduite de la politique sécuritaire de l’Etat congolais dans l’est n’ont pas été entièrement clarifiées. Elles resteront éclatées entre le P-DDRCS, relevant de la présidence, le ministère de la défense, occupé par Gilbert Kabanda, et le Mécanisme de suivi de l’accord d’Addis-Abeba (MNS), dirigé par Claude Ibalanky.

Reste enfin à mettre sur pied une stratégie précise et convaincante. Ce programme se veut « communautaire ». Cela paraît être une piste intéressante. Dans « trancher le nœud gordien de l’insécurité », le Rift Valley Institute argumentait, en 2013, que le précédent programme était insuffisamment communautaire. Les auteurs notaient qu’en ciblant les combattants seulement, le DDR n’a pas facilité les efforts de réconciliation car « les communautés qu’ils regagnaient ont eu l’impression que l’on récompensait ceux qui avaient pris les armes en leur donnant de l’argent et une formation professionnelle. » 

Lors de son premier voyage dans l’est de la RDC, Tommy Tambwe devrait « mettre en place dans chaque province des « Cadre de concertation pour la paix et d’appui au programme (CCAP) avec les autorités, la société civile, les chefs coutumiers, les confessions religieuses, les mutualités tribales, les ONGs, des jeunes, des femmes, etc », a-t-il indiqué au KST. « On ne veut pas qu’on vienne nous dire après « on n’a pas été associés au processus” », a-t-il ajouté.

Néanmoins, la stratégie elle-même doit encore être développée avec les techniciens de la Monusco, a-t-il précisé. 

Le dilemme de la réintégration

Cette stratégie se heurtera immanquablement à la réinsertion sociale des combattants dans les communautés et à la question de leur éventuelle intégration dans l’armée.

L’offre d’alternatives économiques aux ex-combattants est une composante essentielle de la réinsertion dans la communauté. Cependant, ces alternatives doivent être adaptées. Par le passé, les programmes de réinsertion ont orienté les ex-combattants vers des activités (moulins,  salons de coiffure etc) mal adaptées car ils n’avaient pas les compétences nécessaires à leur gestion.

Par ailleurs, l’ordonnance instituant le DDRCS précise que l’intégration dans l’armée ne se fera que sur une base individuelle : une façon d’écarter la possibilité d’intégration collectives, qui ont eu lieu par le passé. Cette intégration militaire est l’une des lignes rouges de la communauté internationale  et de la société civile car, estiment-elles, elle perpétue le cycle de violence et l’impunité en créant une incitation à prendre les armes pour bénéficier à terme de ce type de programme. 

Cependant cette intransigeance risque d’être difficile à appliquer, notamment pour les groupes armés qui ont déjà commencé un processus de démobilisation. C’est par exemple le cas de l’Union des Patriotes pour la libération du Congo (UPLC) ou encore Front des Résistance patriotique de l’Ituri (FRPI) qui ont reçu la promesse d’être réintégrés dans l’armée, avec reconnaissance de leurs grades. C’est sur cette base qu’ils ont accepté de se cantonner. L’espoir d’une amnistie et d’intégration au sein des FARDC est par ailleurs souvent l’une des motivations principales conduisant les groupes armés à se rendre. Selon certains rapports, le chef historique du Nduma defense of Congo-Rénové (NDC-R) Guidon Shimiray aurait encore récemment émis ce type de condition avant d’envisager sa reddition. 

Les nouveaux animateurs du P-DDRCS devront donc tout à la fois convaincre des bailleurs sceptiques de leur capacité de construire un programme efficace, puis réussir sa mise en œuvre ; rompre avec les pratiques du passé tout en trouvant le moyen de motiver les combattants à se rendre. Cela ne sera pas une mince affaire. 

L’état de siège a-t-il amélioré la sécurité dans l’est de la RDC ?

Procès en flagrance d’un major des FARDC devant la justice militaire, à Uvira (Sud-Kivu) le 16 mai 2021. (Photo MONUSCO/Section d’Appui à la Justice Bukavu).

Par Pierre Boisselet, coordonateur du Baromètre sécuritaire du Kivu.

En dépit des annonces des autorités congolaises, peu d’opérations militaires ont été menées depuis l’entrée en vigueur de l’état de siège, et la sécurité des civils s’est dégradée dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri.

Reprise du contrôle de la Route nationale 27, de l’axe Mbau-Kamango, « libération » de diverses localités de l’emprise de groupes armés des territoires de Djugu et Irumu, « neutralisation » de membres des Forces démocratiques alliées (ADF) ou de leurs collaborateurs… Au vu des déclarations des autorités, on pourrait croire que de multiples offensives victorieuses ont été lancées par l’armée depuis le début de l’état de siège, le 6 mai, que la situation sécuritaire serait en passe d’être maîtrisée.

Les données du Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) peignent pourtant une image différente de la situation. Depuis l’annonce de l’état de siège par le président Félix Tshisekedi, le 30 avril, la sécurité des civils s’est en réalité globalement dégradée dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri. Le KST y a enregistré la mort d’au moins 223 d’entre eux en mai, contre 198 en avril.

Nombre de civils tués dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri en avril et mai 2021

Les massacres de Boga et Tchabi, sur le territoire d’Irumu, qui ont fait 55 victimes civiles dans la nuit du 30 au 31 mai (journée la plus meurtrière jamais enregistrée par le KST) y ont largement contribué. Mais, d’un mois sur l’autre, le bilan s’est également aggravé sur le territoire de Beni (74 civils tués en mai, contre 47 en avril) et sur celui de Mambasa (35 civils tués au mois de mai, contre 3 en avril). 

Il est par ailleurs difficile de déceler une véritable augmentation de l’activité des FARDC pendant cette période. Ainsi, le KST a enregistré 29 affrontements impliquant les FARDC en mai, contre 26 en avril. Aucun chef de groupe armé identifié par le KST n’a d’ailleurs été tué ou arrêté par les FARDC ou la police – un chef Mai-Mai, Jackson Muhukambuto, a été arrêté le 8 juin 2021, mais par l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN). 

Progrès très localisés 

Alors qu’en est-il des récentes annonces du gouvernement ? Début juin 2021, Kinshasa a, par exemple, annoncé la pacification de l’axe Mbau-Kamango, sur le territoire de Beni. Or la réouverture de cet axe avait déjà été annoncée en septembre 2020 par le ministre de la Défense de l’époque et aucun incident n’a été enregistré sur cet axe par le KST en 2021. Difficile d’en attribuer le mérite à l’état de siège…

Pour autant, quelques annonces des FARDC se sont vérifiées sur le terrain. L’armée congolaise a ainsi progressé le long de la route nationale 27, qui relie Bunia à l’Ouganda. Au moins dix membres de la Codeco-URDPC, qui occupaient diverses localités de cet axe, ont été tués. Depuis, ce groupe a largement quitté cette route, et les incidents s’y sont raréfiés.

Les FARDC ont également repris la ville de Nyakunde, près de Marabo (territoire d’Irumu) et divers villages alentour aux Chini ya Kilima-FPIC. Onze miliciens ont été tués et quatorze arrêtés. Mais il est difficile de savoir si cette offensive est véritablement liée à l’état de siège : elle a débuté le 2 mai, soit après l’annonce de la mesure, mais avant son entrée en vigueur. Et cette offensive s’est faite au prix d’un bilan lourd pour les civils, comme nous le verrons. 

Enfin, si une dizaine de membres des ADF ont effectivement été tués près de Halungupa (territoire de Beni) le 9 mai, les FARDC ont perdu au moins autant d’hommes les jours suivants. Surtout, cela n’a pas permis de maîtriser le nombre de massacres perpétrés par les ADF. Bien au contraire : le KST a enregistré la mort de 98 civils dans des attaques attribuées à ce groupe en mai, soit près du double du mois d’avril (53). 

Nombre de civils tués par les ADF en avril et mai 2021

Par ailleurs, une série de massacres a été perpétrée près de Biakato, sur le territoire de Mambasa, zone dans laquelle les ADF ne s’étaient jamais aventurés jusque-là. Ils semblent donc poursuivre leurs représailles contre les civils et l’extension de leur périmètre d’opérations – un processus à l’œuvre depuis le début des opérations d’envergure contre eux, déclenchée en octobre 2019.

Localisations des tueries perpétrées par les ADF en avril (à gauche) et mai (à droite) 2021

Sur le plan des mesures extra-opérationnelles, les FARDC ont annoncé avoir arrêté trois soldats, soupçonnés de liens avec les ADF, même s’ils se sont refusés à donner tout détail. Des efforts de coordination des services de renseignement de la région déjà en cours se sont poursuivis, avec l’organisation d’un atelier à Goma début mai, même si ce dernier était vraisemblablement prévu bien avant l’annonce de l’état de siège. Ce type de mesure pourrait avoir un impact positif à long terme. Mais en l’absence de davantage de détails sur leur substance, il est difficile d’en juger. Leurs effets éventuels ne sont en tout cas pas visibles pour le moment.

Absence persistante de planification conjointe

L’attitude de la Mission de l’ONU en RDC (Monusco), cible de manifestations au Nord-Kivu au mois d’avril, n’a pas, non plus, radicalement changé sur le terrain. Elle a mené un bombardement aérien contre un camp des ADF le 14 mai, ce qui n’était plus arrivé depuis plusieurs années. Néanmoins, selon plusieurs sources onusiennes, cette opération était prévue avant la proclamation de l’état de siège. 

La Monusco demeure engagée dans la réforme de sa Brigade d’intervention (FIB), avec notamment la création de quatre « Forces de réaction rapide » de 150 casques bleus chacune, composées de troupes kenyanes, népalaises, sud-africaine et tanzanienne, qui devraient être à même d’intervenir plus promptement. La composante tanzanienne est déjà en fonctionnement. Mais le nouveau dispositif ne devrait être pleinement opérationnel qu’au mois d’août. 

Surtout, en l’absence persistante de planification conjointe des opérations – absence à laquelle l’état de siège n’a rien changé à ce jour – aucune véritable opération commune de la Monusco et les FARDC n’est possible, ni aucune opération unilatérale d’ampleur des casques bleus n’est prévue. La Mission semble donc pour l’instant cantonnée à réagir aux attaques de groupes armés dans le meilleur des cas. Le KST n’a en tout cas pas enregistré d’affrontements avec les ADF à l’initiative de la FIB depuis 2018.

Enfin, les problèmes liés à l’absence d’un programme de Désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) fonctionnel se sont poursuivis. Plusieurs ex-membres du NDC/R Bwira, cantonnés à Rumangabo (territoire de Rutshuru), ont pillé le village voisin de Kayenzi pour trouver de la nourriture quatre jours après la visite du gouverneur militaire de la province, Constant Ndima Kongba.

Exactions des FARDC en augmentation

Parallèlement, le nombre de civils tués dans des incidents impliquant les FARDC a nettement augmenté : 32 cas ont été enregistrés en mai, contre 17 en avril. Plusieurs incidents particulièrement graves se sont produits en Ituri. Après la reprise de la ville de Nyakunde par les FARDC, ces dernières ont tué sept civils au cours d’opérations de ratissages dans le village de Nongo le 2 mai et huit dans les villages de Banikasowa, Ndenge I et II le 15 mai. Dans leur communication, les FARDC ont affirmé que les personnes tuées le 15 mai étaient toutes des miliciens. Mais la présence de femmes et d’enfants parmi les victimes, attestée par plusieurs sources, rend cette affirmation peu convaincante. Au-delà des exactions elles-mêmes, ce type de violence peut durablement aliéner la confiance de la population en les FARDC, ingrédient pourtant nécessaire au succès de toute opération contre-insurrectionnelle. Une grande partie des habitants de la zone a du reste fui depuis le début des opérations.

Par ailleurs, une femme a été tuée après avoir refusé les avances d’un soldat à Nizi (territoire de Djugu) le 16 mai, un civil a été tué après avoir été pris par un milicien à Djaiba le 16 mai, et un civil a été tué lors d’un raid de FARDC contre sur le site minier à Malindi-Buo (territoire de Mambasa) le 20 mai. 

Les problèmes liés au respect des droits humains étant anciens, et les opérations contre les Chini ya kilima-FPIC ayant été déclenchées avant l’entrée en vigueur de l’état de siège, il est difficile de certifier que ces nouvelles exactions sont liées à la mesure. Néanmoins, il ne peut être exclu qu’une partie au moins de ces incidents soit liée à un sentiment d’impunité renforcé chez certains membres des FARDC suite à l’annonce de l’état de siège.

Car au-delà de l’impact militaire, l’état de siège a eu aussi – et peut-être surtout – des effets psychologiques, juridiques et politiques, susceptible d’affecter les dynamiques de violence à plus long terme. 

Ils ont permis aux FARDC de prendre le contrôle des institutions civiles des entités locales (les provinces, depuis le 6 mai, mais aussi les villes et territoires depuis le 26 mai). Et les nombreuses déclarations du nouveau gouverneur du Nord-Kivu sur l’état des finances et des générations des recettes dans sa province peuvent laisser penser que la maîtrise des ressources financières qui y sont associées préoccupe particulièrement les nouvelles autorités

Au plan national, l’état de siège et les questions sécuritaires et militaires qui en découlent ne font guère l’objet de discussions parlementaires. A l’assemblée nationale, cette mesure – qui ne bénéficie toujours pas de la loi qui devrait l’encadrer – a été prorogé pour deux semaines à la demande du gouvernement, par 334 voix pour 336 votants sans débat, ou presque. Le président Félix Tshisekedi envisage désormais de faire passer une loi d’habilitation pour lui permettre de renouveler la mesure sans consulter le parlement, selon les rapports d’une de ses discussions avec des sénateurs, ce qui pourrait réduire les possibilités d’évaluation régulière.

Cette situation pourrait en outre être utilisée par le pouvoir pour adopter des mesures impopulaires. C’est le cas, notamment, d’accords de coopération militaire que le président Félix Tshisekedi souhaite de longue date, mais qu’il n’avait pu mettre en œuvre par manque de soutien politique.

Ainsi, la RDC et l’Ouganda ont signé, un accord pour la « stabilisation » de l’est de la RDC selon le gouvernement ougandais. Mais celui-ci n’a pas été rendu public, et rien n’a été soumis au parlement, comme la Constitution l’exige pourtant pour ce type d’accord. Des discussions avec le Rwanda, en cours depuis plusieurs mois, se sont poursuivies. Mais, « il est devenu quasiment impossible d’exiger publiquement un respect de la Constitution sur ces sujets, explique un député sous couvert d’anonymat. Les partisans du président nous taxeraient d’être des traîtres à la nation ». En l’absence de transparence sur ces accords, il est difficile d’évaluer leurs conséquences possibles. Mais, par le passé, certaines opérations d’armées étrangères sur le sol congolais avaient amené à des violations des droits humains sans solution de long terme.

L’unanimité autour l’état de siège s’est toutefois quelque peu fracturée suite aux massacres de Boga et Tchabi, dans la nuit du 30 au 31 mai. Après cet événement, le gouverneur militaire de l’Ituri a dû reconnaître qu’il s’était jusque-là essentiellement consacré à “l’évaluation de la situation” et la “mise en place de toutes les équipes”.

Le 1er juin, le ministre de la Défense Gilbert Kabanda a affirmé que la situation serait différente sous deux semaines, après que le gouvernement aura « bougé des hommes » et débloqué de nouvelles ressources. Il n’a toutefois pas précisé de budget ou de calendrier.

L’ « état de siège » va-t-il dans le bon sens ?

Groupe de soldats des FARDC, le 19 avril 2011, au Nord-Kivu (Sasha Lezhnev/ Enoughproject.org).

Par Pierre Boisselet, coordonateur du Baromètre sécuritaire du Kivu.

Le président Félix Tshisekedi a décrété un « état de siège » pour un mois, qui mettra l’armée et la police aux commandes des provinces de l’Ituri et du Nord-Kivu. Les approches purement militaires ont pourtant jusqu’ici échoué. Mais que faudrait-il faire d’autre pour ramener la paix dans l’est de la RDC ?

On en sait désormais un peu plus sur « l’état de siège » proclamé par le président Félix Tshisekedi dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri. A partir du 6 mai, et pour une période initiale de 30 jours, les autorités civiles de ces deux provinces seront remplacées par des militaires et des policiers. Ce sera notamment le cas des gouverneurs et vice-gouverneurs. Les gouvernements provinciaux, assemblées provinciales, responsables des entités locales ou encore des tribunaux civils sont suspendus. Les militaires seront en outre dotés de pouvoirs exceptionnels : ils pourront notamment interdire ou empêcher les publications, rassemblements, et même la présence des personnes qu’ils jugeront nuisibles à leur action. Selon une source onusienne, ces mesures ont été mises en place sans concertation avec la Mission de l’ONU en RDC (Monusco).

Le chef de l’Etat a nommé deux lieutenant-généraux à la tête des provinces concernées par l’état de siège : Johnny Nkashama Luboya pour l’Ituri et Constant Kongba Ndima pour le Nord-Kivu*. Comme de nombreux officiers des FARDC, tous deux ont fait partie de rébellions par le passé. Johnny Nkashama Luboya a été chef des renseignements militaires du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD) au début des années 2000. Avant sa nomination, il occupait le poste de commandant de la première zone de défense des FARDC. Constant Kongba Ndima, est, quant à lui, aussi connu sous le nom “d’effacer le tableau”, en référence à l’opération, particulièrement violente menée par le Mouvement de libération du Congo (MLC) en Ituri au début des années 2000. Il était alors général au sein de cette rébellion. Son précédent poste au sein des FARDC était celui de commandant adjoint de l’état-major général chargé de l’administration et de la logistique. 

Tout n’est pas encore clarifié dans cette mesure. Des dizaines d’officiers des Forces armées de la RDC (FARDC) doivent encore être nommés. Néanmoins la logique est relativement claire : donner les pleins pouvoirs à l’armée congolaise dans ces provinces. Le message l’est tout autant : le président Félix Tshisekedi est conscient de la dégradation de la situation et veut éradiquer les groupes armés de l’est. Un programme extrêmement ambitieux donc, pour un dispositif par ailleurs décrit comme temporaire.

Il est parfaitement exact que la situation se dégrade pour les civils dans l’Est de la RDC. Ceci est même très net d’après les données rassemblées par le Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) pour les provinces du Nord et du Sud-Kivu. En 2018, le projet avait enregistré la mort de 914 civils à cause d’acteurs armés. En 2019, ce chiffre passait à 1070. En 2020, il était de 1569. Et l’année 2021 a débuté peu ou prou sur les mêmes bases que 2020.

Nombre de civils tués par des acteurs armés par année dans le Kivu depuis 2018

De ce point de vue, on peut comprendre la détermination de Félix Tshisekedi. Il a fait de la restauration de la paix dans l’est un élément central de sa communication à la fois lors de la campagne électorale de 2018 et depuis son arrivée à la présidence. L’attention portée par le sommet de l’Etat à cette question est, en soi, une bonne chose : l’est de la RDC souffre en partie du manque d’intérêt des responsables politiques congolais et internationaux pour ce problème.

Cette mesure répond de surcroît à une préoccupation très vive dans l’opinion publique. Selon un sondage du Groupe d’études sur le Congo et de l’Institut Berci à paraître, réalisé les 19 et 20 mars 2021 sur l’ensemble du territoire, 20% des personnes interrogées estimaient que la sécurité devrait être la priorité du gouvernement, ce qui plaçait cette préoccupation en deuxième position derrière « le social/les conditions de vie », et devant « l’économie/l’emploi ». Tout au long du mois d’avril, des manifestations ont eu lieu, notamment au Nord-Kivu, non seulement pour réclamer le départ de la Monusco mais aussi pour appeler le président à tenir ses promesses.

Option militaire

Les manifestants semblent donc avoir été entendus. Mais l’état de siège est-il la bonne réponse à leurs préoccupations? Pour l’évaluer, il peut être utile de commencer par faire le bilan de ce qui a déjà été fait, en la matière, sous la présidence de Félix Tshisekedi.

Depuis le début de son mandat, le chef de l’Etat a donné l’impression d’envisager le problème de l’est sous un angle essentiellement militaire. Il a déclaré être prêt à « mourir » pour rétablir la paix. Lorsqu’il a tenté de forger une coalition régionale pour rétablir la sécurité, en septembre et octobre 2019, celle-ci a été conçue comme un état-major conjoint des armées de la région pour planifier des opérations militaires dans l’Est de la RDC.

Sous l’autorité du président, des opérations comme Zaruba ya Ituri (tempête de l’Ituri) sur le territoire de Djugu en juin 2019, ou encore l’offensive de « grande envergure » des FARDC rassemblant quelques 20 000 soldats contre les ADF en octobre 2019, ont été lancées. La Monusco n’avait déjà pas été associée à la planification de cette dernière, et les pays de la région n’y ont finalement pas participé, le projet d’état-major régional ayant échoué

En parallèle, des initiatives non-militaires ont certes été menées, comme le processus de cessez-le-feu de Murhesa, le dialogue des communautés des hauts et moyens plateaux du Sud-Kivu, ou encore la tentative de rebâtir un programme de Désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) centré sur les « communautés ». Mais le pouvoir central n’était généralement pas à l’origine de ces initiatives. Il s’y est parfois rallié – avec plus ou moins d’entrain, notamment à l’époque où il était lui-même divisé – mais n’a pas démontré jusque-là la volonté de faire de ces initiatives des priorités. La nouvelle approche de DDR, pour un DDR « communautaire » a été, par exemple, initiée par les gouverneurs de province de l’est. Félix Tshisekedi l’a publiquement endossé et a annoncé la nomination d’un coordonnateur national pour encadrer ce processus en octobre 2020. Plusieurs bailleurs internationaux engagés dans ce processus se disent prêts à le soutenir financièrement. Mais l’ordonnance qui doit permettre sa mise en place, qui lui a été soumise il y a plus de cinq mois, n’a toujours pas été signée. Ce retard est d’autant plus dommageable que, si l’ambition de « l’état de siège » est de permettre de nouvelles offensives contre les groupes armés, disposer au préalable d’un cadre pour accueillir les combattants désarmés aurait pu être utile.

On le voit : l’approche militaire a déjà été privilégiée depuis l’arrivée à la présidence de Félix Tshisekedi. Pour quel bilan ? Les données rassemblées par le KST font douter de son efficacité. Elles pourraient même suggérer qu’elle a été contre-productive sur certains territoires.

Opération contre-productive

Sur le territoire de Djugu, sur lequel a été lancée l’opération Zaruba ya Ituri en juin 2019, les données du KST sont encore parcellaires : leur collecte n’a commencé qu’en avril 2021. Néanmoins, les premiers éléments dont nous disposons sont inquiétants : en avril, Djugu était le territoire le plus dangereux pour les civils de l’est de la RDC. Le KST y a enregistré la mort violente de 66 civils en un mois (plus encore que les 47 civils tués sur le territoire de Beni sur la même période). Djugu, qui ne représente qu’un seul des 18 territoires suivis par le KST, a concentré 33% des morts de civils en avril.

Qu’en est-il sur le territoire de Beni, cible de l’opération de « grande envergure » lancée en octobre 2019 ? Le commandement des FARDC a très vite communiqué sur la reprise des principales bases des ADF. Mais les données cartographiées par le KST suggèrent que la plupart des combattants ont pu s’échapper pour opérer dans d’autres zones. Certaines localités situées à la périphérie du territoire de Beni, comme Mandumbi, Mamove, ou encore dans le secteur de Rwenzori, qui avaient été relativement épargnées par les ADF jusque-là, ont été massivement touchées par les tueries de civils après le lancement de l’opération.

Localisation des massacres perpétrés par les ADF sur le territoire de Beni avant l’intervention de “grande envergure” (juin 2017-octobre 2019) et depuis (novembre 2019-avril 2021)

 

Du point de vue du nombre de civils tués sur le territoire de Beni, l’opération semble également avoir été contre-productive jusqu’à maintenant. De 24 civils tués par les acteurs armés chaque mois en moyenne, entre juin 2017 et octobre 2019, nous sommes passés à 65 en moyenne après le début de l’opération.

Nombre de civils tués par des acteurs armés sur le territoire de Beni par trimestre depuis juin 2017.

Une partie de ces exactions, modeste mais néanmoins significative, vient d’ailleurs d’une violence accrue des FARDC et la Police nationale congolaise (PNC) : l’une ou l’autre de ces institutions est impliquée dans la mort de 4 civils par mois en moyenne depuis le début de l’opération, contre 2 auparavant.

Mais les exactions sur le territoire de Beni demeurent très largement perpétrées par les ADF – pour autant qu’on puisse les distinguer. Ces massacres ont vraisemblablement pour objectif de décrédibiliser les autorités congolaises et exercer une pression sur elles, de nuire à la cohésion des forces engagées dans leur traque, et de celle de la société. Les ADF semblent ainsi vouloir forcer les FARDC à cesser les opérations pour pouvoir regagner leurs sanctuaires. Or le pouvoir congolais n’a jusqu’à maintenant pas réussi à contenir efficacement cette stratégie : la Monusco a été la cible de vastes manifestations en novembre 2019 et avril 2021, avec, en marge de celles-ci, des affrontements qui ont fait au moins de 25 morts dans la province du Nord-Kivu.

Dangers supplémentaires

Les résultats, au mieux mitigés, de l’approche militaire privilégiée par le président Félix Tshisekedi peuvent faire redouter les conséquences de « l’état de siège ». Il s’agit en effet d’un renforcement de la méthode appliquée jusque-là, plutôt que d’une nouvelle approche. Cet état d’exception comporte, en outre, des dangers supplémentaires. Les militaires, qui disposeront de la capacité d’interdire des manifestations, des publications, ou même le séjour de certaines personnes, auront encore moins à répondre de leurs actes qu’auparavant. Les deux généraux nommés par Félix Tshisekedi à la tête des provinces sont par ailleurs soupçonnés d’être impliqués dans des violations des droits humains, selon un document onusien vu par le KST, ce qui pourrait empêcher leur participation à des opérations conjointes avec la Monusco, soumise à une politique de « diligence raisonnable » en la matière. Ceci pourrait être d’autant plus dommageable qu’une réforme de sa Brigade d’intervention de la force (FIB) est en cours pour lui permettre d’augmenter la fréquence de ses interventions. Une partie au moins des troupes kényanes, dont l’arrivée a été annoncée par Félix Tshisekedi lors de la visite de son homologue Uhuru Kenyatta le 21 avril, doit justement être intégrée à la FIB. Or pour agir efficacement, les opérations de la FIB doivent se faire conjointement avec les FARDC.

Par ailleurs, certains FARDC entretiennent des relations troubles avec certains groupes armés : des complicités existent, parfois à un niveau élevé et structurel, comme le GEC l’avait montré à propos du Nduma defense of Congo-Rénové (NDC-R, un groupe armé opérant au Nord-Kivu). Certains membres des FARDC bénéficient d’activités économiques illégales. Amoindrir leurs contre-pouvoirs en restreignant le droit de manifester et de critiquer les opérations pourrait, là encore, aggraver cette situation. De surcroît, les militaires qui disposeront désormais du pouvoir provincial – et de la maîtrise des ressources qui y sont associées – auront-ils intérêt à ce que les violences cessent, ce qui aurait vraisemblablement pour effet de leur faire perdre ces postes ? Au total, il existe donc un risque que l’état de siège déstabilise la zone, plus qu’il ne la stabilise.

Stratégie globale

Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’il ne faille rien faire face à la situation de l’est de la RDC. Les préoccupations de l’opinion publique congolaise face à la situation sont légitimes et appellent chacun à tenter de formuler des réponses. 

Tout d’abord, il nous semble nécessaire que le gouvernement congolais formule une stratégie complète, qui ne s’inscrive pas exclusivement dans une logique militaire. Celle-ci devrait s’appuyer sur une analyse fine et détaillée des causes du conflit et du rôle que chaque série d’acteurs joue dans sa perpétuation. Il s’agirait d’identifier les causes profondes du conflit pour y apporter des solutions pertinentes. 

Ces causes sont nombreuses et variées : absence de l’Etat et des services publiques de certaines zones, manque d’institutions perçues comme neutres et acceptées pour résoudre les conflits locaux par des voies non-violentes, absence d’intérêt des membres de groupes armés à quitter leurs rangs, perpétuation de circuits économiques illégaux à l’échelle provinciale et régionale, complicités avec des groupes armés à différents niveaux de l’appareil d’Etat, coopération difficile avec la Monusco, moyens et formations insuffisants accordés aux FARDC et à la PNC… 

Cette évaluation conduirait notamment à s’interroger sur le rôle de certains membres de l’armée et de la police dans les conflits, y compris dans les exactions, les liens avec les groupes armés et les circuits économiques illégaux. Il serait alors nécessaire de renforcer les moyens permettant d’assurer la transparence et de limiter ces dérives : inspection et tribunaux militaires efficaces et incorruptibles, capacité de la justice à enquêter sur ces affaires, liberté de la presse respectée, société civile capable de dénoncer les abus sans crainte d’être réprimée, etc.

Le rôle des FARDC est incontournable et indispensable. Mais il doit se faire dans un cadre qui assure son professionnalisme et son inclusion dans une stratégie globale. A ses côtés, des plans de réforme et d’actions d’autres services de l’Etat sont nécessaires, notamment pour les services de renseignement, de la Police, de la Justice et de la diplomatie, afin de démanteler les réseaux des groupes armés et mettre sur pied un programme de démobilisation et de justice transitionnelle à l’échelle nationale et régionale. 

Des efforts de définition de cette stratégie ont été faits. Le mécanisme de suivi de l’accord d’Addis-Abeba a par exemple publié une feuille de route en septembre 2020. Celle-ci devrait sans doute être complétée et précisée, mais elle a le mérite d’insister sur la nécessité de mener, en parallèle, des approches militaires et non-militaires et de comporter certaines analyses et propositions utiles. Or, comme pour le programme de DDR communautaire, elle attend toujours son adoption par ordonnance présidentielle.

Définir et mettre en œuvre une stratégie globale est un chantier de longue haleine, qui nécessite une implication constructive, patiente, et permanente des plus hautes autorités de l’Etat. Il ne produirait des résultats qu’à long terme, dans le meilleur des cas. Mais le président Félix Tshisekedi dispose de nombreux atouts pour s’y atteler. Il a maintenant une large majorité politique et un gouvernement disposé à rompre avec les pratiques du passé. Son nouveau ministre de la Défense, Gilbert Kabanda Kurhenga, a fait du « rétablissement de l’éthique » au sein des FARDC sa priorité. Une nouvelle cheffe de la Monusco vient d’arriver, en la personne de Bintou Keita, et un nouveau commandant de sa force, le général Marcos De Sa Affonso Da Costa vient d’être nommé. En septembre, il devrait prendre la tête d’une Brigade d’intervention renforcée et réformée. Une fenêtre d’opportunité existe pour une politique plus complète et plus efficace.

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* Une version antérieure de ce billet, fondée sur l’ordonnance portant nomination des gouverneurs militaires telle que lue à la RTNC le 4 mai, intervertissait leur province d’affectation. La correction a été apportée après publication de l’ordonnance le 6 mai. Des corrections ont aussi été apportées sur leur précédent poste et les circonstances dans lesquelles leur capacité à collaborer avec la Monusco pourrait être remise en cause. Les statistiques sur les violences sur le territoire de Djugu au mois d’avril 2021 ont été mises à jour.

Sur les hauts-plateaux du Sud-Kivu, une impasse politique et des désertions en chaîne

Un soldat des FARDC à Minembwe, en octobre 2020 (DR)

Depuis le début de l’année, au moins quatre officiers supérieurs des FARDC ont déserté pour rejoindre un groupe armé sur les hauts plateaux du Sud-Kivu. Leur manque de confiance envers le président Félix Tshisekedi, désormais seul à la tête de la RDC, pour résoudre les problèmes de la zone semble avoir pesé lourd.

Par Pierre Boisselet, coordonnateur du Baromètre sécuritaire du Kivu.

En 2020, la désertion du colonel des FARDC Michel Rukunda alias Makanika avait marqué l’opinion publique congolaise. Depuis début 2021, ce sont déjà quatre officiers supérieurs qui ont quitté les rangs de l’armée congolaise selon les recoupements du Baromètre sécuritaire du Kivu (KST). Le cas le plus emblématique est celui du colonel Charles Sematama, commandant du 3411e régiment des FARDC de Kitchanga (territoire de Masisi, Nord-Kivu) fin février. Mais on compte aussi celles du lieutenant-colonel Mufoko Jolie Rungwe, du major Patrick Muco ou encore du major Senanda. 


Comme Makanika, ces quatre officiers font partie de la communauté banyamulenge et tous ont rejoint les hauts plateaux du Sud-Kivu et plus particulièrement les Twigwaneho (« défendons-nous » en kinyamulenge), une milice « d’autodéfense » communautaire. 

Certaines de ces désertions ont pu avoir des motivations individuelles. Le colonel Charles Sematama était par exemple cité dans le dernier rapport intérimaire des experts de l’ONU comme coopérant étroitement avec le chef de groupe armé Gilbert Bwira (leader d’une faction dissidente du groupe Nduma defence of Congo-Rénové) et faisait partie d’un groupe d’officiers rappelés à Kinshasa pour une formation. Cela a pu contribuer à ce qu’il se sente menacé d’arrestation.

Néanmoins, l’ampleur de ces défections suggère un problème plus profond. Selon une source diplomatique occidentale, au moins six officiers et vingt militaires auraient quitté les rangs des FARDC en 2021 pour rejoindre les Twigwaneho. Apparu ces dernières années, ce groupe armé était à l’origine un mouvement « d’autodéfense » composé de civils banyamulenge, venus des différents villages de la zone ou de la diaspora. Il demeure largement décentralisé, mais un noyau mieux organisé s’est formé autour de Makanika à Kamombo (territoire de Fizi), lequel a parfois causé de lourdes pertes à l’armée congolaise comme à Tuwetuwe (six morts parmi les FARDC en juillet 2020).

Ces désertions annoncent-elles la naissance d’une grande rébellion contre le pouvoir de Kinshasa au Sud-Kivu ? Cela paraît peu probable à ce stade. L’arrivée d’officiers issus des rangs de l’armée pourrait certes faciliter son organisation. Mais dans le même temps, plusieurs combattants Twigwaneho ont fait défection : neuf se sont rendus à la Mission de l’ONU en RDC (Monusco) ces dernières semaines selon une source onusienne du KST. « Parmi eux, huit étaient des hutus issus du territoire de Kalehe [Sud-Kivu], à qui on avait promis de l’argent pour surveiller des vaches. Mais face aux assauts des groupes Mai-Mai, ils ne parvenaient pas à se défendre ». Pour l’instant, le mouvement semble donc avoir des difficultés à élargir son recrutement au-delà de sa communauté d’origine. Par ailleurs, les groupes armés banyamulenge demeurent divisés : le leadership incarné par Makanika est contesté par Shyaka Nyamusaraba, chef du groupe, plus petit, des Gumino (« restons-ici » en kinyamulenge). Ces deux groupes se sont par exemple affrontés à Rukuka, en novembre 2020. Surtout, l’immense majorité des officiers banyamulenge présents dans l’armée congolaise, notamment les plus gradés, sont demeurés fidèles au gouvernement de Kinshasa.

La région difficilement accessible des hauts-plateaux (ils culminent à plus de 3 400 mètres d’altitude) demeure toutefois un terreau fertile pour les groupes armés banyamulenge. Depuis la naissance des « Abagirye » (du français “guerriers”) dans les années 1960, des mouvements armés successifs s’y sont constitués, nourris du sentiment d’exclusion, d’insécurité et de discrimination ressentie par cette minorité : traditionnellement composée d’éleveurs, elle parle une langue très proche de celles du Rwanda et du Burundi voisins, ce qui alimente le soupçon qu’ils sont en collusion avec des puissances étrangères. Surtout, contrairement aux autres peuples de la zone qui se considèrent comme “autochtones” (les Bafuliru, Babembe, Banyindu ou Bavira), aucun chef traditionnel munyamulenge ne dispose d’une chefferie, d’un groupement ou d’un secteur (les entités administratives locales sur lesquelles règnent des pouvoirs coutumiers). N’étant majoritaires dans aucune des circonscriptions électorales, les Banyamulenge sont en outre rarement élus. Tout ceci alimente, depuis des décennies, le désir de création d’une entité administrative locale dans laquelle ils seraient majoritaires.

La situation s’est singulièrement dégradée dans les années 1990. L’intégration de certains jeunes banyamulenge dans les rangs de l’Armée patriotique rwandaise (APR) de Paul Kagame a renforcé la perception que la communauté dans son ensemble était au service d’intérêts étrangers. En 1995, le Parlement de transition, à Kinshasa, et les autorités du territoire d’Uvira, ont officiellement exclu les Banyamulenge de la nation zaïroise et demandé leur expulsion, ce qui a amené à de nouvelles discriminations, pillages, et des ralliements plus nombreux encore à l’APR.

Dès 1996, avant l’invasion du pays par l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) de Laurent-Désiré Kabila, soutenue par le Rwanda, l’Ouganda et le Burundi, une avant-garde composée de banyamulenge avait été envoyée pour prendre position dans les hauts-plateaux, provoquant un terrible cycle de massacres, représailles et discriminations. Ce traumatisme, encore vif de nos jours, fait peser sur chaque groupe armé composé de banyamulenge la suspicion d’être le signe avant-coureur d’une guerre régionale, voire d’une « balkanisation » du territoire congolais – thèse, sans fondement, selon laquelle il existerait une conspiration internationale pour diviser la RDC en plusieurs Etats autonomes.  

Du fait de leur appartenance à l’AFDL, puis du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD, une rébellion soutenue par Kigali qui a longtemps contrôlé une large part de l’Est du Congo), certains membres de la communauté Banyamulenge ont accédé à des postes de pouvoir. Ce fut par exemple le cas d’Azarias Ruberwa, qui fut le secrétaire général du RCD. Après les accords de Sun City, mettant fin à la guerre en 2002, il est devenu vice-président de la République démocratique du Congo puis un très proche conseiller du président Joseph Kabila. De nombreux combattants banyamulenge sont par ailleurs devenus des cadres importants des FARDC à la faveur de cet accord et des intégrations successives de rebelles dans ses rangs.

Malgré les accords de Sun City, la violence n’a jamais véritablement disparu des hauts plateaux du Sud-Kivu. Depuis 2016, et surtout 2018, elle a même redoublé d’intensité. Parmi les causes principales cette nouvelle flambée de violence, les exactions commises par les Gumino contre des civils, dont des chefs traditionnels d’autres communauté (comme le chef Munyindu Kawaza Nyakwana, assassiné), l’accueil par ces mêmes groupes de rebelles rwandais du Rwanda national congress (RNC) de Kayumba Nyamwasa, et le décret confirmant la création de la commune rurale de Minembwe, en 2018, qui devait ainsi échapper à l’autorité du groupement de Basimunyaka-Sud. Ceci a généré un puissant discours de haine contre les Banyamulenge et a réactivé la rhétorique de la « balkanisation », reprise notamment par l’opposant Martin Fayulu et plusieurs représentants de l’Eglise catholique.

Sur le terrain, une importante coalition de groupes armés, composée notamment des Mai-Mai Yakutumba, Ebu-Ela Mtetezi ou encore Biloze Bishambuke (issus de communautés dites « autochtones ») et des rebelles burundais de la Résistance pour un Etat de droit (RED-Tabara), soutenus par le Rwanda selon les autorités burundaises, s’est formée pour combattre les Gumino. Ceux-ci ont commis de nombreuses exactions contre les villages banyamulenge, brûlant ces derniers, pillant leur bétail (richesse essentielle sur les hauts-plateaux du Sud-Kivu), et les forçant, de fait, à vivre dans quelques enclaves comme celle de Minembwe. De leur côté, les milices « twigwaneho » sont devenus le principal mouvement armé banyamulenge et ont à leur tour commis des exactions toutes aussi nombreuses sur des civils d’autres communautés présentes sur les hauts plateaux, provoquant également des déplacements. En août dernier, le Bureau de coordination humanitaire de l’ONU estimait à 110 000 le nombre de déplacés (toutes communautés confondues) dans la zone.

Tout ceci n’explique toutefois pas pourquoi cette vague de désertion au sein des FARDC ne s’est-elle produite qu’en 2021 ? L’arrivée sur les hauts-plateaux des Mai-Mai Yakutumba, le plus puissant des groupes armés du Sud-Kivu, dont la présence est avérée depuis le début de l’année a pu jouer un rôle, en augmentant la menace perçue.

Mais cela semble surtout coïncider avec la rupture de la coalition politique nationale entre le Cap pour le changement (Cach) du président Félix Tshisekedi et le Front commun pour le Congo (FCC) de son prédécesseur Joseph Kabila. Les principaux leaders politiques banyamulenge présents sur la scène politique nationale (le ministre de la Décentralisation Azarias Ruberwa et le député Moïse Nyarugabo notamment), appartiennent en effet au FCC de Kabila, et n’ont pas rallié l’Union sacrée de la Nation (USN) voulue par le président après la rupture. « Le président ne nous a même pas invités aux consultations nationales » a ainsi affirmé Moïse Nyarugabo lors d’un entretien avec le KST. 

Si l’autorité de Ruberwa et Nyarugabo est contestée par une partie de leur communauté, aucun nouveau leader politique d’envergure nationale n’a véritablement émergé : les 48 députés de l’Assemblée provinciale du Sud-Kivu ne comptent notamment aucun député banyamulenge. « Ruberwa était contesté, mais nous savions qu’il avait l’oreille de Kabila, explique un notable de la communauté, qui a souhaité garder l’anonymat. Depuis que Kabila a perdu le pouvoir, nous n’avons plus aucun relais politique ». Ce d’autant moins qu’Azarias Ruberwa est actuellement éloigné du pays pour suivre des soins en Afrique du Sud.

De nombreux Banyamulenge doutent également de la volonté et de la capacité de Félix Tshisekedi à les défendre. Dans une interview à BBC Gahuza, le colonel déserteur Charles Sematama a ainsi justifié sa défection en invoquant des promesses non tenues du président de stabiliser la situation.

La proximité de Tshisekedi avec les autorités rwandaises suscite également une grande méfiance. La communauté est certes divisée et les alliances régionales de toutes les factions ne sont pas connues avec certitude. Mais de nombreux Banyamulenge entretiennent des relations tendues avec le gouvernement de Kigali. Ceci était visible lors de la création du Mouvement du 23 mars (M23) en 2012 : presque aucun militaire munyamulenge n’avait rejoint cette nouvelle rébellion dirigée par des tutsis du Nord-Kivu et soutenue par Kigali. Un nombre important d’officiers Banyamulenge, comme le général Jonas Padiri, avaient même été à la pointe du combat des FARDC contre ce mouvement.

Or la coopération sécuritaire entre la RDC et le Rwanda de Paul Kagame est plus que jamais au beau fixe depuis que Tshisekedi a rompu son alliance avec Kabila. Des délégations militaires rwandaises se sont rendues à Kinshasa à deux reprises au moins depuis le début de l’année (dont la dernière, lundi 15 mars, composée d’une dizaine de personnes, principalement des officiers supérieurs rwandais). Et une délégation congolaise, conduite par le conseiller sécurité du président, François Beya, s’est rendue à Kigali en février. « Nous sommes ici pour dire que nous sommes unis et que nous n’aurons jamais de conflits entre nous » avait alors déclaré Beya. 

Par ailleurs, l’implication personnelle de Félix Tshisekedi dans le dossier des hauts-plateaux a été peu appréciée au sein de la communauté.  En janvier 2020, devant la diaspora congolaise à Londres, Tshisekedi avait certes courageusement affirmé que les Banyamulenge étaient Congolais. Hué par le public, il ne s’y est pas à nouveau risqué depuis.

Puis, en octobre 2020, il a pris une position beaucoup moins populaire dans la communauté Banyamulenge. Le bourgmestre de la commune rurale de Minembwe, venait d’être officiellement « installé » lors d’une cérémonie en présence de Ruberwa – et alors qu’aucun autre bourgmestre des communes rurales nouvellement créés n’avait bénéficié du même traitement jusqu’alors. Face au tollé national provoqué par cette cérémonie, le président avait suspendu le processus et annoncé la création d’une commission scientifique qui devait se prononcer sur sa légitimité, ses contours, et proposer des solutions.

« Cette installation prématurée était sans doute une erreur politique. Mais au final, nous sommes obligés de constater que Kabila nous avait donné la commune rurale de Minembwe, et que Tshisekedi nous l’a reprise », déplore le notable munyamulenge.

Cinq mois après cette annonce, la commission scientifique n’a pas été constituée, ni, à fortiori, émis de proposition pour sortir de la crise. En l’absence de processus politique, il est à craindre que davantage de militaires banyamulenge choisissent la voie des armes.

Les divisions entre Tshisekedistes et Kabilistes paralysent l’Etat dans l’est de la RDC

A Kanyaruchinya, près de Goma, le 15 juillet 2013 (Photo Monusco Sylvain Liechti)

La division entre le camp du président Félix Tshisekedi et celui de son prédécesseur, Joseph Kabila, empêche, pour l’instant, l’adoption d’une stratégie cohérente pour stabiliser l’est de la RDC.

Par Pierre Boisselet, coordonnateur du Baromètre sécuritaire du Kivu.

2127 civils tués, 1450 enlevés, 938 kidnappés… Le bilan enregistré par le Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) lors des vingt premiers mois de la présidence de Félix Tshisekedi est lourd. Plus lourd encore, même, que celui des vingt derniers de son prédécesseur, Joseph Kabila (1553 civils tués).

La différence s’explique principalement par la recrudescence de tueries perpétrées par les Forces démocratiques alliées (ADF). Ceux-là même que le président Félix Tshisekedi avait pourtant promis « d’exterminer définitivement » lors d’une « dernière offensive » en octobre 2019.

Pour accomplir cette promesse, et éliminer, plus largement, tous les groupes étrangers présents dans le Kivu, le président congolais avait d’abord tenté de mettre sur pied une coalition militaire régionale, avec l’organisation de plusieurs réunions des chefs d’Etatmajors à Goma des armées régionales en septembre et octobre 2019.

A l’époque, déjà, le Front commun pour le Congo (FCC), la coalition de Joseph Kabila, s’était opposé à ce projet. La profondeur des divisions entre le Rwanda d’une part, et l’Ouganda et le Burundi de l’autre, ainsi que l’opposition d’une grande part de l’opinion publique congolaise, avait fini par l’enterrer.

Qu’à cela ne tienne : le 31 octobre 2019, les FARDC, dont la plupart des généraux ont été nommés au temps de Kabila, ont lancé une offensive unilatérale de l’armée congolaise. La Monusco, qui n’avait pas été associée à sa planification, n’y a pas participé.

Un an après, les résultats ne sont pas au rendez-vous. Malgré la reconquête annoncée de certains bastions des ADF, cette opération a largement échoué à mettre ce groupe islamiste hors d’état de nuire. Il commet même nettement plus de massacres depuis le début de l’offensive (plus de 640 civils tués lors d’attaques attribuées aux ADF depuis un an, contre 195 l’année précédente). Sur le terrain, l’offensive des FARDC est désormais largement à l’arrêt. Les militaires congolais semblent même devenus les cibles dans ce conflit : sur les huit affrontements entre FARDC et ADF enregistrés par le KST au mois d’août par exemple, les ADF étaient à l’initiative dans sept cas. « Lorsque le président a voulu lancer cette offensive, les généraux l’ont accepté car cela leur permettait d’obtenir les financements qui allaient avec », commente froidement un haut cadre du FCC au KST. « Mais ils n’y ont jamais vraiment cru ».

Cette offensive contre les ADF est une illustration, parmi d’autres, de l’absence de stratégie cohérente et coordonnée entre les différents responsables politiques congolais et internationaux pour stabiliser l’Est de la RDC. L’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi n’a pas permis, pour l’instant, de pallier cela.

A Kinshasa, une multitude d’institutions congolaises sont en effet appelées à jouer un rôle dans la politique orientale. Or celles-ci sont divisées entre la coalition du président et celle de son prédécesseur. Le ministre de la Défense, Aimé Ngoy Mukena, est ainsi un proche de Joseph Kabila. Mais le ministre délégué à la Défense, Sylvain Mutombo Kabinga, est un farouche partisan de Tshisekedi, tout comme le ministre de l’Intérieur, Gilbert Kankonde. Le Mécanisme national de suivi de l’accord d’Addis-Abeba (MNS), qui doit en principe publier une feuille de route pour la stabilisation du pays, est pour sa part dirigé par Claude Ibalanky, un proche de Tshisekedi, issu de la diaspora, qui ne dispose pas d’une très longue expérience des conflits dans l’est de la RDC. « On ne sait pas qui est aux manettes » résume ainsi une source diplomatique européenne interrogée par le KST. Dans son discours à la Nation du 23 octobre, le président Tshisekedi a d’ailleurs cité « les questions relatives à la paix et à la sécurité nationale » en tête de la liste des « divergences qui persistent entre parties » de la coalition au pouvoir.

De fait, toutes les personnalités jouant un rôle dans l’est ne tirent pas dans le même sens. Cela a notamment été visible dans le cas des hauts-plateaux du Sud-Kivu, où un conflit oppose plusieurs milices issues des communautés Fuliru, Bembe, Nyindu et Vira à celles issues de la communauté Banyamulenge. Ce conflit, qui connait des cycles de violence à répétition depuis plusieurs décennies, a repris de plus belle depuis l’arrivée de Tshisekedi à la présidence : les principaux belligérants (Mai-Mai René, Ebu Ela, Biloze Bishambuke, Twirwaneho, Gumino et Makanika) ont tué au moins 81 civils depuis un an, en forte augmentation par rapport à l’année précédente (35 tués) selon les chiffres du KST.

En août, Tommy Thambwe Rudima, un ancien membre de la rébellion Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD), s’est rendu sur les hauts-plateaux pour tenter de désamorcer le conflit. Ce collaborateur de l’ONG Interpeace était apparemment titulaire d’un mandat de la présidence, ce qu’une source au cabinet du chef de l’Etat a confirmé au KST. Pourtant, au MNS, une source interrogée par le KST disait tout ignorer de cette mission, au point de suggérer qu’il s’agissait probablement d’un usurpateur…

Mi-septembre, c’est le tshisekediste ministre délégué à la Défense, Sylvain Mutombo, s’est rendu à Murhesa, près de Bukavu, pour participer à des pourparlers entre groupes armés en partenariat avec les ONG Search for Common Ground (SFCG) et Initiative pour un leadership cohésif (ILC). Cette initiative a été notamment financée par les Pays-Bas, la Suède et la Suisse, mais a été critiquée par d’autres bailleurs ainsi que de nombreuses sources à la Monusco, qui la jugeaient prématurée. Parmi les participants se trouvaient des représentants des principaux belligérants des hauts-plateaux, qui ont fini par signer un très fragile cessez-le-feu le 16 septembre.

Pendant les jours qui ont suivi, un calme relatif a régné dans la région. Mais le 28 septembre, le ministre de la Défense, Aimé Ngoy Mukena, et le ministre de la Décentralisation, Azarias Ruberwa, tous deux membres du FCC, se sont rendus à Minembwe, où ils ont participé à l’installation officielle de Gad Mukiza, un Munyamulenge, au poste de bourgmestre de la commune rurale. Cette cérémonie, tenue alors les autres entités locales du Sud-Kivu demeurent en attente d’officialisation de leur statut administratif, a été perçue comme une provocation par une grande partie de l’opinion publique congolaise. Conséquence, Félix Tshisekedi lui-même est entré en jeu, lors de sa visite à Goma, le 8 octobre, en promettant « d’annuler ce qui a été fait » à Minembwe. Depuis le 19 octobre, de violents affrontements ont repris sur les hauts plateaux.

La rivalité entre le Cap pour le changement (Cach, coalition de Tshisekedi) et le FCC est également manifeste – et délétère – dans l’élaboration d’un nouveau programme de Désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR). Alors que de nombreux groupes armés présents dans l’est de la RDC justifiaient leur combat par la présidence de Joseph Kabila au pouvoir, l’arrivée à la présidence de Félix Tshisekedi a suscité une réelle vague de démobilisations volontaires depuis le début de l’année. Ces combattants se sont, le plus souvent, retrouvés dans des camps de cantonnement. Mais faute de ressources allouées à ces camps, et notamment de nourriture, la plupart ont fui, et sont retournés dans le maquis.

Echaudés par les programmes de DDR précédents, qu’ils estiment avoir été inefficaces et non-transparents, les bailleurs n’ont, en effet, pas débloqué les financements espérés pour le « DDR 3 ». « L’Etat ne remplissait pas sa part du contrat, qui était notamment de nourrir les combattants cantonnés », explique une source proche du dossier.

Félix Tshisekedi a donc promu une nouvelle approche : le DDR dit « communautaire ». Celle-ci a été initialement lancée par les gouverneurs des provinces du Sud et du Nord Kivu, rejoints par l’Ituri, et coordonnées par Clovis Munihire, sous le sigle « CIAP-DDRRRC », pour Commission interprovinciale d’appui au processus de désarmement, démobilisation, réinsertion, réintégration et réconciliations communautaires. Ses promoteurs souhaitent notamment changer de méthode, en évitant, par exemple, l’étape si problématique du cantonnement dans des camps militaires. L’idée serait désormais qu’ils restent dans leur communauté d’origine. Cette approche écarte, également, toute réintégration collective de combattants dans les FARDC.

Après avoir suscité un certain scepticisme des principaux bailleurs de la RDC et de la Monusco, celle-ci semble désormais avoir l’assentiment de la majorité d’entre-eux. La plupart des ambassadeurs occidentaux ont ainsi soutenu ce principe après une rencontre avec le président, le 22 octobre, à laquelle aucun ministre du FCC n’était présent.

Le camp du président butte, en effet, sur la présence de proches de Kabila à des postes clés. Jusqu’à présent, les programmes de DDR sont en effet coordonnés par le Plan de stabilisation et de reconstruction de l’est de la RDC (Starec), l’agence congolaise censée les mettre en oeuvre avec la communauté internationale. C’est également cette structure qui contrôle le Fond de cohérence pour la stabilisation (FCS) abondé par les bailleurs.

Or le Starec est coordonné par Alain Kasindi, un homme réputé proche de Néhémie Mwilanya, le coordonnateur national du FCC, et est placé sous l’autorité de la vice-Premier ministre et ministre du Plan, Elysée Munembwe, elle aussi du FCC.

Selon une source proche du dossier, le camp Tshisekedi voit le dispositif comme un outil de captation des fonds au profit du FCC. Selon une source onusienne, le président entend créer par ordonnance une nouvelle structure, rattachée à la présidence, qui permettrait notamment de contrôler le Starec. C’est ainsi que le président a annoncé, à Goma, la nomination prochaine d’un coordonnateur national du DDR communautaire.

Restera à régler la question du financement de ces projets. Lors de sa visite à Goma, le président a annoncé que 50 millions de dollars seraient attribués au DDR. Selon une source à la Banque mondiale, cet argent n’était pourtant pas destiné à financer le DDR-C, mais le “Fonds social pour la RDC”, afin de soutenir les communautés touchées par les violences. Mise devant le fait accompli, la Banque toutefois a finalement annoncé « un projet dédié de stabilisation pour soutenir l’initiative des gouverneurs dans l’Est », dont les contours ne sont pas encore définis.

Par ailleurs, la RDC est éligible à un nouveau financement dans le cadre de l’allocation prévention et résilience (PRA) de la Banque mondiale. De source diplomatique européenne, cette enveloppe est de 700 millions de dollars. Mais le gouvernement congolais doit remplir plusieurs conditions pour débloquer ce programme, dont la publication d’une stratégie globale pour la stabilisation du pays. A ce jour, la Banque mondiale estime que cette condition n’est pas remplie.

Comment le coronavirus risque de fragiliser encore le Kivu

Un casque bleu de la Monusco à Kibati (Nord-Kivu) en septembre 2012 (Monusco/Sylvain Liechti)

Au cours des 20 derniers mois, l’Est du Congo a combattu la plus longue et complexe épidémie d’Ebola de l’histoire du pays. Elle a aussi été la plus meurtrière, fauchant 2 276 personnes.

Mais un nouveau mal transmissible est apparu : le coronavirus, ou COVID-19. Depuis le 29 mars, date de l’annonce des deux premiers cas confirmés à Bukavu, la pandémie touche à son tour officiellement le Kivu.

Cette analyse tente d’anticiper les effets que pourrait avoir cette nouvelle épidémie sur la paix et la sécurité dans le Kivu, même si peu de précédents permettent de fonder des prévisions. Le COVID-19 est la première pandémie à coronavirus de l’histoire. Elle n’en est encore qu’à ses débuts dans le monde et plus encore sur le continent africain. Surtout, elle n’a encore jamais touché de zone de conflit.

Si l’épidémie d’Ebola récente peut fournir des enseignements intéressants, les deux situations sont distinctes. L’épidémie d’Ebola n’a touché qu’une zone circonscrite aux provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri. Bien que sa létalité était très forte (plus de la moitié des malades décédaient) la maladie n’était transmissible que lors de l’apparition de symptômes spectaculaires aisément identifiables et donc traçables. Un vaccin a pu être utilisé pour aider à contrôler la contagion. Enfin, la RDC a reçu une aide de la communauté internationale importante pour y faire face : plus de 800 millions de dollars au total. Le personnel de santé est devenu une cible et la captation de ressources allouées par la communauté internationale un enjeu, qui semble avoir accentué les conflits.

A contrario, l’épidémie de COVID-19 n’a de cesse de s’étendre géographiquement et rien n’indique qu’elle restera cantonnée à certaines poches dans l’Est de la RDC. Les stratégies de contrôles par traçage et isolement sont extrêmement ardues face à ce virus, qui peut être transmis par des porteurs asymptomatiques et seuls quelques pays au monde (Singapour, Taïwan, la Corée du Sud, le Japon ou encore le Vietnam) sont provisoirement parvenus à les appliquer avec succès. Tous étaient des pays dotés d’États forts et il n’est pas certain que la RDC dispose de cette capacité, en particulier dans l’Est. Enfin, il s’agit d’une pandémie affectant tous les continents. Si la Chine et l’Union européenne se sont engagés à aider le continent (l’Union européenne a notamment annoncé qu’elle « garantissait » 15 milliards d’euros d’aide) cette assistance, consentie au continent dans son ensemble, sera nécessairement plus diluée que la riposte contre Ebola.

Dans ces conditions, toute analyse prospective est nécessairement spéculative et les tendances avancées ici ne peuvent être, au mieux, que provisoires.

Conséquences observables

L’arrivée du virus dans la région a toutefois, d’ores et déjà eu des conséquences observables dans le Kivu. Tous les Etats limitrophes ont fermé leurs frontières aux voyageurs : c’est le cas du Burundi depuis le 15 mars, du Rwanda depuis le 21 et l’Ouganda depuis le 23. Ces décisions ont coupé des voies de communications régulièrement empruntés par les Kivutiens, comme la route Bukavu – Goma via Kibuye au Rwanda, ou encore la route Bukavu – Uvira via le Rwanda et le Burundi. Une partie du trafic s’est donc reportée vers des routes en moins bon état et ou plus dangereuses, exposant les voyageurs à davantage de risques. Une hausse de l’insécurité a ainsi été constatée début avril dans la plaine de la Ruzizi, sans que l’on puisse directement la relier aux fermetures des frontières. Par ailleurs, les autorités provinciales ont décidé de fermer les voies d’accès aux principaux centres urbains de la région que sont Bukavu, Goma, Butembo et Beni. 

Ces restrictions ne s’appliquent en principe pas aux marchandises. Néanmoins, certains témoignages recueillis par le KST indiquent que ces décisions sont interprétées de manière maximalistes et ont, dans les faits, ralenti le commerce. Une grande partie des échanges dans la région est, de surcroît, le fait de petits commerçants qui se déplacent physiquement avec leurs produits. Par ailleurs, ces frontières – notamment celle entre Goma et Gisenyi, au Rwanda, sont, en temps normal, traversées quotidiennement par des milliers de travailleurs journaliers.

La crise a donc déjà entraîné la perte de ces activités économiques ainsi que l’augmentation des prix des biens de première nécessité ce qui rogne le pouvoir d’achat des habitants. Le 26 mars, peu après la fermeture des frontières, l’inflation atteignait déjà entre 5 et 88% sur les produits de première nécessité selon les relevés du KST à Goma.

Mais la situation économique pourrait s’aggraver encore si les autorités locales adoptaient des mesures de confinement total, comme celles mises en place dans la commune de la Gombe, à Kinshasa depuis le 6 avril. Celles-ci pourraient avoir des conséquences dévastatrices sur l’emploi et les revenus dans des villes où le salariat est l’exception, le travail à distance rarement possible et le secteur informel représente l’essentiel des postes (le secteur informel urbain représentait 81,5% des emplois en 2012 en RDC). Si elles étaient décidées, ces mesures pourraient en outre générer des tensions en portant atteinte aux intérêts fondamentaux d’une partie significative de la population. 

Par ailleurs, le ralentissement économique international touche également le Kivu. Comme lors des crises économiques précédentes, l’envoi de fonds par la diaspora, surreprésentée dans les couches les plus vulnérables des sociétés industrialisées, pourraient se tarir. Les prix des matières premières, sur les marchés internationaux, ont par ailleurs significativement baissé. L’impact est déjà visible, notamment, sur les cours de l’étain dont le minerais, la cassitérite, est notamment extrait des territoires de Walikale et de Shabunda. 

Evolution des prix de l’étain sur un an, en dollar par tonne (source : lme.com)

Néanmoins, la valeur d’autres minerais produits dans le Kivu comme l’or, considéré comme une valeur refuge, s’est maintenue à un niveau historiquement élevé. 

Evolution des prix de l’or sur un an en dollar par once (source : lme.com)

Les conséquences sécuritaires du ralentissement économique global restent toutefois difficiles à anticiper. Le marasme économique, en particulier lorsqu’il touche les jeunes, pourrait faciliter les recrutements par les groupes armés. Néanmoins la précédente crise financière mondiale, en 2008 et 2009, n’a pas eu d’impact clair sur l’ampleur des conflits. L’année 2009 a même été une année de relatif apaisement, avec notamment la signature des accords du 23 mars, mettant fin à la rébellion la plus puissante d’alors, le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP). Ces accords s’expliquent toutefois bien plus par les reconfigurations régionales que par la crise économique internationale.

Mesures préventives

Surtout, les effets de l’épidémie de coronavirus ne se limitent pas à la sphère économique et affectent l’ensemble des acteurs de diverses manières. La mission de l’ONU en RDC (Monusco) est par exemple touchée de façon inédite par cette crise. Bien qu’aucun cas n’a été recensé à ce jour dans ses rangs (selon les déclarations de son porte-parole au KST) elle a pris des mesures préventives pour ne pas devenir un vecteur de l’épidémie.

Elle encourage son personnel à risque à retourner dans son pays d’origine. Ses civils restés en RDC doivent travailler à distance depuis leur domicile. Et les rotations de personnel en uniforme ont été suspendues pour une durée initiale de trois mois, ce qui pourrait peser, à moyen terme, sur le moral des troupes. Le réseau de liaisons aériennes régulières de la Monusco (le plus dense du pays) a été suspendu, ce qui pose des problèmes logistiques pour les nombreuses organisations qui y ont recours, y compris les FARDC.

Malgré ces précautions, les réactions hostiles des communautés locales à l’égard des agents de l’ONU pourraient se multiplier, le coronavirus étant pour l’instant largement vu comme un problème venu de l’étranger. Ce type de phénomène a notamment été observé par le KST à de nombreuses reprises lors de l’épidémie d’Ebola. Et des réactions hostiles à l’égard des étrangers ont également été constatés à Kinshasa depuis le début de l’épidémie de coronavirus.

Au cours des mois qui viennent, les pays donateurs de la mission, en troupe comme en financement, pourraient concentrer leurs ressources sur leur territoire, faisant passer la crise dans le Kivu au second plan de leurs préoccupations. Enfin, les initiatives de médiation et de démobilisation des groupes armés, qui nécessitent des voyages, des réunions et des regroupements, risquent d’être rendues plus difficiles par les mesures destinées à lutter contre la crise sanitaire. Certains camps où étaient regroupés des combattants ont déjà été fermés, comme à Mubambiro, près de Sake, avec de probables conséquences négatives pour la sécurité.

Il découle de ceci que l’efficacité de la Monusco devrait être réduite pour plusieurs mois. Sa capacité à maintenir la pression sur les groupes armés, déjà insuffisantes pour beaucoup de congolais, devrait être encore affaiblie.

Impact régional

Les pays de la région, souvent plus insérés dans l’économie internationale, devraient également être durement touchés par la crise. Le Rwanda, en particulier, a largement investi ces dernières années dans le transport aérien, le tourisme et les conférences. L’impact exceptionnellement important de la crise du coronavirus sur ces secteurs pourrait provoquer un choc conduisant au réexamen des priorités du pays. 

Par ailleurs, si la crise y provoquait de la contestation dans les pays voisins, notamment au sein des élites, une focalisation vers l’extérieur – et notamment vers la RDC – pourrait être une stratégie de survie des pouvoirs en place. Ce choc intervient de surcroit dans une période où la défiance entre l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi est exceptionnellement importante, malgré les efforts de la RDC pour les rapprocher.

La guerre par procuration que se livrent ces pays sur le sol congolais, notamment sur les hauts-plateaux du Sud-Kivu, pourrait en conséquence se maintenir, voire se renforcer. La maîtrise des circuits de contrebande, notamment pour les ressources ayant conservé leur valeur comme l’or, pourrait revêtir une importance plus grande encore au niveau régional.

Par ailleurs, les forces de sécurité congolaises risquent de faire face à des difficultés croissantes. L’imposition des mesures distanciation sociale risque de les obliger à affecter leurs ressources, très limitées, prioritairement aux espaces urbains. Par ailleurs, dans le Kivu, le maintien de l’ordre mène fréquemment à des abus, lesquels peuvent dégénérer en conflits locaux. Enfin, la crise budgétaire de l’Etat congolais, qui devrait s’accentuer notamment du fait du ralentissement économique global, devrait rendre le financement des opérations militaires plus ardu. Même si la Monusco entend tout mettre en œuvre pour continuer à appuyer les FARDC dans leur action contre les groupes armés – notamment les Forces démocratiques alliées (ADF) sur le territoire de Beni – l’affaiblissement des FARDC comme de la Monusco risque d’avoir un impact négatif sur ces opérations.

Les groupes armés et les milices, enfin, devraient être également touchés par la crise en cours. Même si elle est difficile à quantifier, une partie importante de leurs revenus provient  de taxes imposées sur les barrages routiers, où l’activité a déjà décru, et ce de manière probablement durable. 

Ceci pourrait inciter ces groupes à avoir recours à d’autres moyens, notamment violents, pour combler leur manque à gagner : les cas de kidnappings contre rançon, de pillage et d’enlèvements pourraient se multiplier. Par ailleurs, la maîtrise des circuits de contrebande pourrait devenir un enjeu plus important encore.

De plus, le développement des groupes d’autodéfense (Mai-mai ou Raia Mutomboki) a été historiquement lié à des menaces perçues comme extérieures, comme la présence des armées des pays voisins dans les années 1990 ou celle de rébellions soutenues par l’étrangers dans les années 2000 et 2010. Même si la pandémie de coronavirus est une menace de nature différente, les groupes armés pourraient exploiter ce besoin de sécurité en contrôlant par exemple les mouvements dans les communautés, ce virus étant pour le moment largement vu comme une menace venue de l’extérieur. 

Enfin, la volonté de s’approprier une partie de l’aide internationale allouée à la lutte contre la maladie – que celle-ci s’avère finalement significative ou non – pourrait contribuer à entretenir l’insécurité, comme ce fut le cas lors de l’épidémie d’Ebola.

Paralysie de la communauté internationale, renforcement des conflits régionaux, affaiblissement de l’Etat… Si elles se confirment, ces tendances pourraient favoriser l’émergence de nouvelles milices et groupes armés, accélérant la fragmentation du paysage sécuritaire dans le Kivu. En une décennie, le nombre de groupes armés recensé est passé de 30 à plus de 130. Ils pourraient être plus nombreux encore au sortir de la crise du coronavirus.

Ce billet de blog a été mis à jour mercredi 15 avril 2020 pour rendre compte la résurgence de l’épidémie d’Ebola.

L’optimisme de l’armée congolaise contredit par de nouveaux massacres des ADF

La ville d’Oïcha, située sur l’axe Beni-Eringeti, a subi plusieurs massacres depuis novembre 2019 (World Bank/Vincent Tremeau)

C’était le 10 janvier dernier. Après deux mois et demi d’opérations et de massacres contre les civils, l’armée congolaise (FARDC) annonçait avoir conquis « Madina », le quartier général des Forces démocratiques alliées (ADF), un groupe islamiste d’origine ougandaise qui martyrise la population de Beni depuis plus de six ans. Mieux : selon les FARDC, cinq des six chefs des ADF avaient été tués. S’en est suivi une période de calme relatif et l’espoir, parmi les habitants du territoire de Beni, que les égorgeurs avaient enfin perdu la guerre.

Mais depuis, les massacres ont repris à un rythme effrayant. Trente-huit civils ont même été tués à l’arme blanche le 28 janvier dans les villages de Manzingi et Mebundi, ce qui en fait la journée la plus meurtrière de la récente vague de massacre débutée en novembre 2019. Dans le territoire de Beni, d’autres massacres d’ampleur ont ensuite été commis les 29, 30 et 31 janvier, les 11 et 17 février, et 38 personnes supplémentaires ont été tuées dans la province de l’Ituri, qui était jusque-là épargné.

Au total, plus de 393 civils ont été tués depuis novembre dans des attaques attribuées aux ADF dans le Nord-Kivu et l’Ituri, selon les chiffres du Baromètre sécuritaire du Kivu (KST). Ces récents événements ont contredit l’optimisme affiché par l’armée congolaise, semé le trouble au sein de la population de Beni, et porté un coup à la crédibilité du gouvernement de Kinshasa. Le président Félix Tshisekedi, avait en effet annoncé son intention “d’exterminer définitivement” les ADF en octobre dernier.

Pourtant, ce scénario était malheureusement prévisible. Des doutes avaient déjà été exprimés sur ce blog, anticipant notamment que, même si Madina était prise, cela ne marquerait sans doute pas la fin du conflit. Un indicateur, notamment, en témoignait : le nombre relativement faible de combattants et de chefs des ADF tués ou arrêtés.

Depuis, ce nombre a peu augmenté. L’armée congolaise communique rarement les bilans des opérations, et lorsqu’elle le fait, comme le 11 janvier dernier (elle avait annoncé la mort de 40 combattants  des ADF et 30 soldats congolais lors de son offensive sur “l’axe nord” vers Madina), ses chiffres sont contestés par la quasi-totalité des sources diplomatiques et onusiennes interrogées par le KST. D’après elles, le bilan serait en réalité moindre pour les ADF et bien plus lourd pour l’armée congolaise. « Les véritables chiffres qui m’ont été communiqués sont d’une quarantaine d’ADF tués, une douzaine d’armes récupérées et près de 300 morts du côté de nos soldats depuis le début des opérations », assure ainsi, un notable de la région de Beni proche de l’Etat-major.

Dans tous les cas, les effectifs des ADF, estimés à entre 790 et 1060 combattants en 2019, restent probablement assez élevés pour continuer de constituer une menace durable.

Par ailleurs, le KST n’a pu vérifier la mort des cinq “généraux” que les FARDC affirment avoir tués. Contrairement à ce qui est habituellement observé lors de la mort de chefs de groupes armés dans l’Est de la RDC, très peu de photos de corps de leaders ADF ont circulé sur les applications de messagerie et sur les réseaux sociaux. Les photos d’une seule dépouille, présentée par l’armée congolaise comme celle de “Mzee wa Kazi”, semblait correspondre à un chef ADF connu : Nasser Abdu Hamid Diiru, le commandant adjoint de l’un de leurs camps. Pourtant, ce décès n’est pas non plus confirmé par des sources indépendantes de l’armée congolaise.

Nasser Abdu Hamid Diiru est le seul responsable des ADF dont la mort est corroborée par des photographies (organigramme extrait du rapport du Groupe d’étude sur le Congo « Les ADF vus de l’intérieur », de novembre 2018)

 

« L’offensive a été très mal préparée », assure de son côté le député d’opposition du Nord-Kivu Muhindo Nzangi. « Les FARDC se sont lancées dans une opération classique, pour reprendre les bases des ADF. Mais ces derniers avaient anticipé : ils n’ont pas livré bataille, sauf à deux reprises, à Lahé et Madina, et ce seulement pour retarder l’avancée des FARDC et laisser à leurs membres le temps de quitter les lieux. De leur côté, les ADF ont tendu à nos soldats des embuscades meurtrières ».

« Le terrain, qui est une dense forêt vallonnée, est idéal pour se déplacer sans être repéré », complète le général français Jean Baillaud, qui fut commandant adjoint de la force de la Mission de l’ONU en RDC (Monusco) de 2013 à 2016. « Face à eux, occuper des positions statiques n’est pas très utile. Si elles sont faibles, elles sont une cible et peuvent être attaquées, auquel cas elles deviennent des réserves d’armes et de munitions pour l’ennemi. Si elles sont fortes, elles peuvent facilement être contournées. »

Faut-il, pour autant, en conclure que les opérations menées jusque-là, et qui ont mobilisé 22 000 hommes et 19 généraux, selon une source onusienne, ont été inutiles ? Pas nécessairement. Plusieurs signes suggèrent notamment que les ADF ont dû adapter leurs méthodes. D’abord, depuis le 26 novembre, ils commettent beaucoup moins de massacres dans les zones urbaines de l’axe Beni-Eringeti et plus dans des régions plus reculées.

 

Ce sont pourtant ces attaques en ville qui ont le plus grand retentissement. Ceci a notamment été visible le 20 novembre, avec l’attaque du quartier de Boikene, en ville de Beni, qui a abouti à des manifestations contre la Monusco. Les recherches effectuées sur le moteur de recherche Google témoignent également que les massacres de novembre ont suscité beaucoup plus d’intérêt que ceux de janvier, pourtant presque aussi meurtriers.

Le nombre de civils tués dans des massacres attribués aux ADF s’est maintenu à un très haut niveau de novembre à janvier

 

Mais l’intérêt pour ce sujet a sensiblement baissé (nombre de recherches des termes « Beni Congo » sur Google depuis le 1er octobre – source : Google trends)

Ensuite, des pillages de nourriture ont eu lieu lors de plusieurs massacres récents. De la part des ADF, ce mode opératoire est rare. Cela laisse imaginer que ses lignes de ravitaillement ont été perturbées par les opérations des FARDC.

Enfin, les récents massacres se sont produits à l’ouest de la route nationale 4, dans une zone située loin des opérations des FARDC. Cela amène à plusieurs hypothèses, pas forcément exclusives. Soit les ADF ont fait alliance avec d’autres groupes armés présents dans cette zone, à qui ils ont « sous-traité » les massacres. Soit une partie d’entre eux au moins a réussi à contourner l’ennemi jusqu’à se déplacer dans cette zone, moins bien couverte par les forces de sécurité. Les FARDC n’avaient, jusque début février, qu’un peloton dans la ville de Mangina et la Monusco n’y a pas de présence : sa base provisoire la plus proche est située à Biakato, en Ituri.

Quoi qu’il en soit, les FARDC interprètent la relocalisation des massacres dans l’ouest du territoire de Beni et en Ituri comme une tentative de diversion des ADF. « Ils veulent nous obliger à envoyer des forces là-bas afin que nous quittions le triangle de la mort pour leur permettre de reprendre leurs bases », affirme ainsi un officier au KST. Malgré tout, selon une autre source militaire, une compagnie des FARDC a été envoyée en renfort à Mangina début février.

En dépit de l’engagement du président Félix Tshisekedi, l’offensive actuelle des FARDC pourrait, comme les précédentes, échouer à venir à bout de ce groupe. En janvier 2014 déjà, les FARDC avaient lancé une vaste attaque contre les ADF, avec le soutien de la Monusco. Après quatre mois, ils avaient annoncé avoir repris « Madina ». Puis, en octobre, des massacres de civils de grande ampleur avaient été commis : 345 personnes avaient été tuées en l’espace de trois mois.

Les FARDC avaient fini par quitter la forêt, et les ADF avaient pu reprendre, peu ou prou, leurs anciennes positions. « Avec le recul, je constate que nous avions une approche trop binaire du conflit », reconnaît aujourd’hui Jean Baillaud. « Nous pensions que les ADF étaient un ennemi bien identifié que nous pouvions vaincre avec une opération militaire. En réalité, et on le voit clairement aujourd’hui, ce n’est pas seulement un groupe armé, c’est aussi un réseau, qui contrôle tout un pan de l’économie locale et qui jouit de complicités ».

Pour vaincre cet ennemi, sans doute est-il nécessaire de mettre en place une stratégie plus globale faisant intervenir les services de renseignement, la justice et la diplomatie congolaises, et qui viserait non seulement les ADF eux-mêmes, mais aussi leurs réseaux de financement, de recrutement, et les complicités dont ils font l’objet en RDC comme dans la région. Sans cela, les offensives strictement militaires successives paraissent vouées à l’échec.

“Balkanisation”, tensions régionales ou faiblesse de l’Etat : les vraies menaces sur la stabilité des Kivus

Un camp des FARDC (armée congolaise) près de Kibumba (Nord-Kivu) pendant la crise du Mouvement du 23 mars (M23) en 2012 (UN Photo/Sylvain Liechti)

La scène s’est produite à Baraka, au Sud-Kivu, le 17 janvier. Un jeune militant de la plateforme d’opposition congolaise Lamuka, coiffée d’un bandeau blanc, harangue la foule et déborde de haine. Il donne 48 heures aux Banyamulenge pour quitter le pays, ordonne de chasser les récalcitrants par la force et menace tous ceux qui aideront ou  logeront les membres de cette minorité congolaise rwandophone.

Est-ce un hasard ? Ce dérapage s’est produit à l’issue d’une manifestation nationale à l’appel de l’opposition contre la « balkanisation » du pays. En RD Congo ce terme désigne la crainte, très répandue, qu’il existerait un complot des Etats voisins, en association avec certaines communautés présentes sur le territoire congolais, pour annexer ses riches territoires de l’Est. Selon cette théorie, ces Etats enverraient clandestinement leurs ressortissants en RD Congo pour préparer cette annexion. Le plus souvent, ce sont les communautés tutsies de la région, et en particulier celle du Rwanda, qui sont désignés comme étant les comploteurs.

Ce thème, qui revient régulièrement dans le débat congolais, a été renforcé dans les années 1990 et 2000, par l’occupation de grandes parties du territoire congolais par des rébellions en partie dirigées par des membres des communautés congolaises rwandophones, et soutenues par l’Ouganda (RCD/K-ML) et le Rwanda (RCD-Goma).

Ces dernières semaines, il connait un regain de popularité, notamment depuis un point de presse du cardinal Fridolin Ambongo, plus haute autorité catholique du pays, lors d’une visite à Beni. Lors de ce discours, il a en effet affirmé que les massacres qui touchent ce territoire depuis novembre étaient « planifiés » avec pour « objectif […] la balkanisation de notre pays ». « Cela se vérifie à travers le remplacement de la population déplacée par des populations généralement rwandophones et ougandophones », a-t-il ajouté, dénonçant le « déversement » de populations par les pays voisins, dont l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi.

Malgré les précautions oratoires du prélat, qui a notamment confirmé la nationalité congolaise de certaines communautés rwandophones, dont les Banyamulenge, la diffusion de cette thèse pourrait renforcer la défiance contre ces minorités. Plusieurs messages haineux, comparables à ceux de Baraka, ont en en effet circulé sur les réseaux sociaux tout au long du mois de janvier.

Ces suspicions ont également été alimentées par les propos maladroits de Vital Kamerhe, le directeur de cabinet du président, présent Rwanda le 4 janvier pour le mariage d’un fils de l’ancien ministre rwandais de la défense James Kabarebe. Ce dernier a en effet dit offrir 30 vaches pour « consolider les relations » entre le Rwanda et le « Kivu », comme si les provinces de l’Est de la RD Congo constituaient une entité séparée du reste du pays.

L’opposant et candidat à la dernière élection présidentielle Martin Fayulu, qui utilise la rhétorique de la balkanisation depuis plusieurs années, a profité de ce contexte pour réitérer ses propos, accusant même publiquement le président Félix Tshisekedi et son prédécesseur, Joseph Kabila, de poursuivre ce projet. En privé, il affirme même que Félix Tshisekedi chercherait à mener la « balkanisation » à son terme en complicité avec le président rwandais Paul Kagame.

Ce thème, qui offre une explication simple à des problèmes complexes, rencontre en tout cas un réel succès populaire. Et les affrontements intenses, qui ont notamment touché trois zones de l’Est Congolais ces derniers mois, ont notamment contribué à renforcer sa popularité.

Ceux du territoire de Beni, tout d’abord, cités par Mgr Ambongo à l’appui de son discours. Deux cent soixante-cinq civils y ont été tués principalement par la mystérieuse rébellion islamiste d’origine ougandaise des Forces démocratiques alliées (ADF) depuis novembre, selon le dernier décompte du Baromètre sécuritaire du Kivu (KST). Ce mode opératoire, particulièrement brutal et difficilement compréhensible, a de fait, abouti à des déplacements internes de civils fuyant les massacres.

Celui des hauts-plateaux de Fizi et Uvira, ensuite. Des groupes armés issus des communautés locales Banyindu, Babembe et Bafuliru y contestent la création de la commune rurale de Minembwe, située dans une zone majoritairement Banyamulenge. Des violences, contre les civils et des vols de bétail, y ont notamment été commises. Dans le même temps, des groupes armés banyamulenge, prétendant défendre leur communauté, ont également commis des violences contre des civils. De nombreux villages ont été brûlés au cours de cette crise qui a amené, là aussi, à des déplacements de population. La défection du colonel de l’armée congolaise Michel Rukunda, alias Makanika, (un munyamulenge) début janvier, est venu accréditer l’idée qu’une vaste rébellion banyamulenge serait en gestation. C’est « l’expansionnisme Banyamulenge », assure ainsi un responsable politique de la ville de Bukavu au KST.

Le troisième conflit alimentant les suspicions est celui déclenché fin novembre par l’armée congolaise pour déloger la rébellion hutu rwandaise du Conseil national pour le renouveau et la démocratie (CNRD) du territoire de Kalehe. Comme dans le territoire de Rutshuru les mois précédents, de nombreuses sources locales contactées par le KST ont rapporté la présence de soldats du gouvernement rwandais sous uniforme congolais. Selon plusieurs d’entre elles, des habitants effrayés ont alors déserté les villages de Kigogo et Kasika.

Mais ces trois situations semblent en réalité obéir à des logiques locales différentes et il paraît difficile d’y voir un plan concerté à l’échelle régionale.

Dans le territoire de Beni, les ADF, sont arrivés il y a près de 25  ans avec l’objectif de lutter contre le pouvoir de Kampala. Ils ont tissé des relations avec des communautés locales et ont notamment tiré profit de leurs conflits, selon les recherches du Groupe d’étude sur le Congo (GEC). Ce groupe pourrait avoir, dans une certaine mesure, des ambitions territoriales, mais il paraît difficilement imaginable qu’elles puissent un jour aboutir à la reconnaissance internationale d’un Etat indépendant ou à un rattachement à l’Ouganda.

Pourtant, dans son discours du 3 janvier, Mgr Ambongo a affirmé que des « immigrés rwandais chassés de Tanzanie il y a quelques années » ont été « déversés » dans les zones vidées de leur population par les massacres. Il s’agit d’une référence aux migrations de populations hutues qui ont quitté ces dernières années des territoires congolais de Masisi et Lubero vers la province de l’Ituri, et qui ont transité par Beni. L’ampleur et l’actualité de ces migrations restent toutefois difficiles à évaluer. Elle ne semblent, en tout cas, ne concerner que très marginalement les zones urbaines du territoire de Beni cible principale des massacres récents.

Sur les hauts plateaux de Fizi et Uvira, ensuite, les groupes armés banyamulenge paraissent affaiblis, divisés, et pourraient très difficilement avoir les moyens de projets indépendantistes. Le profil du colonel renégat, Makanika, cadre par ailleurs mal avec l’idée que les groupes armés banyamulenge seraient complices du Rwanda. Makanika a, au contraire, pris part à de nombreuses rébellions contre Kigali dans les années 2000, et il était encore décrit en 2013 comme « fermement opposé au Rwanda ». Plusieurs membres de la société civile banyamulenge expriment en outre de la défiance vis-à-vis du Rwanda, affirmant notamment que les rébellions et groupes mai-mai qui les menacent sont soutenues par Kigali, qui chercherait ainsi de les punir d’avoir abrité en leur sein une rébellion rwandaise : le Congrès national rwandais (RNC).

De plus, malgré de nombreuses rumeurs, peu d’officiers congolais semblent avoir suivi les traces Makanika. Il a certes été rejoint par d’anciens militaires revenus de l’étranger, comme Gakunzi Masabo et Alexis Gasita dans son fief de Kajembwe. Mais la plupart des leaders militaires banyamulenge actifs dans l’armée congolaise, comme Masunzu, Venant Bisogo, et Mustafa, sont actuellement stationnés très loin du front, dans l’ouest du pays. L’ancien chef rebelle Richard Tawimbi se trouve lui aussi, dans la capitale congolaise. Et les autres officiers banyamulenge sont étroitement surveillés par leurs collègues. Trois officiers banyamulenge soupçonnés de vouloir faire défection – le lieutenant-colonel Joli Mufoko Rugwe, le major Sébastien Mugemani et le sous-lieutenant Aimable Rukuyana Nyamugume – sont ainsi aux arrêts depuis plusieurs mois au camp Saïo à Bukavu, selon une source militaire et une source de la société civile locale.

Dernier territoire où la réalité de terrain correspond mal à la théorie de la balkanisation : celui de Kalehe. Plusieurs sources des autorités coutumières locales, onusiennes, diplomatiques et militaires congolaises, ont, il est vrai, confirmé au KST la présence d’éléments des Forces de défense rwandaises (RDF) lors de l’offensive contre le CNRD. Les estimations de leur nombre divergent considérablement, de quelques officiers de renseignement à plusieurs bataillons. Mais selon une source militaire congolaise, qui affirme avoir été présente lors de l’arrivée discrète d’un bataillon rwandais, ces opérations sont ponctuelles et acceptées par le président Félix Tshisekedi. Elles n’auraient été dissimulées que par crainte d’une réaction hostile des habitants. Surtout, plutôt que de « déverser » des populations rwandophones en RD Congo, elles ont abouti au contraire au rapatriement de près de 2500 membres rebelles rwandais du CNRD (combattants et familles) de la RD Congo vers le Rwanda.

La théorie de la balkanisation décrit donc mal les conflits divers qui touchent les Kivus. Contrairement à la situation des années 2000-2013, aucune rébellion rwandophone congolaise ne semble en réalité être soutenue par le Rwanda actuellement.

Cela ne signifie pas, pour autant, que la situation actuelle soit rassurante. Des dizaines de milliers de Congolais de l’Est vivent dans des territoires sous contrôle de plus d’une centaine de groupes armés et échappent, de fait, à la souveraineté de Kinshasa. Plus qu’un plan régional concerté entre Etats voisins pour dépecer la RD Congo, ce sont les tensions entre ces mêmes états, conjugués à la faiblesse des autorités congolaises, qui paraissent menacer la stabilité des Kivus.

L’Ouganda et le Burundi d’une part, et le Rwanda d’autre part, s’accusent en effet mutuellement de soutenir des groupes dissidents dans l’Est du Congo et n’hésitent pas à les combattre, soit directement, soit par l’intermédiaire de groupes alliés.

Kigali a notamment accusé le Burundi et l’Ouganda de soutenir le RNC, ce qui a été en partie confirmée par le groupe d’expert de l’ONU pour la RDC. Le RNC a toutefois été considérablement affaibli dans des conditions mystérieuses en 2019 : il ne dispose de moins d’une cinquantaine d’homme près du village de Miti, selon une source des renseignements de la Monusco et une source de la société civile.

Plusieurs attaques, menées à partir du territoire congolais, ont en outre touché le Burundi et le Rwanda ces derniers mois. Ce fut le cas de l’attaque de Kinigi au Rwanda le 6 octobre attribuée par Kigali à la rébellion hutu rwandaise du Rassemblement pour l’unité et la démocratie (RUD) qui serait soutenue par l’Ouganda. Puis de celle du 22 octobre à Musigati, au Burundi, revendiquée par les RED-Tabara, un groupe rebelle burundais opérant au Sud-Kivu. Le 16 novembre enfin, le Burundi a subi une nouvelle attaque, à Mabayi, pour laquelle le président burundais a accusé le Rwanda.

Par ailleurs, plusieurs rébellions burundaises hostiles au gouvernement de Gitega sont présentes dans le Sud-Kivu, comme les RED-Tabara, le Frodebu ou encore les FNL. Selon une source militaire congolaise et un rapport des experts de l’ONU, le RED-Tabara, notamment, a été soutenu par Kigali ces dernières années. Par ailleurs, les Forces de défense nationale du Burundi (FDN) et les milices Imbonerakure (proche du pouvoir de Gitega) font régulièrement des incursions en RD Congo, notamment selon les rapports du groupe d’experts de l’ONU sur la RDC et des responsables sécuritaires interrogés par le KST. Certains membres des autorités burundaises soutiendraient par ailleurs plusieurs groupes armés congolais, comme les Mai-mai Mbulu, dans la plaine de la Ruzizi, probablement pour prévenir l’éventualité d’une attaque sur leur sol.

Si l’élection présidentielle burundaise, prévue pour le mois de mai, devait provoquer une contestation violente comparable à la précédente, en 2015, le Sud-Kivu pourrait redevenir un champ de bataille. Cela ne signifierait pas, pour autant, que la « balkanisation » du pays soit en marche.

La Monusco peut-elle réellement quitter la RDC ?

Un « cours abrégé de réparation de véhicules » donné par le contingent indien de la Monusco à Museneni, en territoire de Lubero. (MONUSCO/Force)

Vingt ans. Le 30 novembre dernier, cela faisait très exactement deux décennies que l’opération de maintien de la paix des Nations-Unies en RDC avait vu le jour. Personne n’a, pourtant, eu le coeur à célébrer cet anniversaire.

Depuis le 22 novembre, la Monusco fait face à une contestation populaire d’une rare ampleur dans le Nord-Kivu. Le 25 novembre, un de ses camps, dans le quartier de Boikene, à Beni, a même été en partie détruit par des manifestants. Ces derniers accusent la mission de passivité, voire, pour les plus critiques, de complicité lors des massacres de civils de ces dernières semaines.

Le Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) a en effet recensé la mort d’au moins 123 civils du fait des groupes armés depuis le 5 novembre sur le territoire de Beni. Dans leur immense majorité, ces exactions ont été commises par les Forces démocratiques alliées (ADF, rébellion islamiste d’origine ougandaise), vraisemblablement en représailles à « l’offensive d’envergure » lancée le 30 octobre par l’armée congolaise.

Au cours de ces violentes manifestations, des casques bleus ont même ouvert le feu, tuant au moins un civil qui, selon la mission, « s’apprêtait à lancer un cocktail molotov ». Une enquête a été ouverte, mais cet épisode a contribué à radicaliser encore la contestation. Elle a même gagné plusieurs grandes villes : des rassemblements ont été organisés par des mouvements citoyens tels que la Lucha, à Goma et Kinshasa, demandant à la mission d’onusienne de partir, si elle n’était pas capable d’agir contre les massacres. Au total, le KST a pu recenser la mort d’au moins 15 personnes dans les manifestations récentes à Beni et Butembo.

La confiance des Congolais dans les capacités de la mission à assurer leur sécurité s’est en réalité érodée ces dernières années. A la question « avez-vous confiance en la Monusco pour assurer la sécurité de votre quartier/village ? », seuls 15% des Congolais interrogés en décembre 2018 par Peacebuildingdata.org répondaient « oui » (et même 14% pour les habitants du Nord-Kivu). Cela représente une chute de 11 points par rapport à 2015. 

Mais la crise de confiance actuelle survient au moment crucial où l’avenir de la mission est en discussion au siège des Nations-Unies : son nouveau mandat doit, en effet, être adopté avant le 20 décembre prochain. Son budget, qui fut longtemps le plus important au monde pour une opération de maintien de la paix (il a atteint 1,45 milliards de dollars en 2013-2014), est redescendu à 1,01 milliards de dollars, notamment du fait de la réduction du financement de l’ONU par les Etats-Unis. La Monusco est désormais moins bien financé que la Minusma au Mali, ou encore la Minuss au Soudan du Sud. 

En mars, le Conseil de sécurité n’avait renouvelé la mission en RDC que pour neuf mois, contre douze habituellement. Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves le Drian, avait même affirmé que ce mandat écourté devait servir à envisager son « désengagement progressif ». Entre temps, une revue stratégique de la mission a été conduite par le diplomate tunisien Youssef Mahmoud. Son rapport, dont les conclusions ont été dévoilées par l’AFP préconise un retrait de la mission dans un délai de trois ans. 

Se pourrait-il que, de New-York à Beni, une conjonction d’intérêts de frustrations diverses conduise à la fin précipitée de l’opération ?

Certains membres de la mission sont en tout cas démoralisés tant ils ont l’impression de faire figure de bouc émissaire. La Monusco n’est pas à l’origine de la nouvelle spirale de violences, souligne-t-on, et ce d’autant moins que les Forces armées de la RDC (FARDC) ne l’ont pas associée à la planification de leurs opérations contre les ADF.

Le 1er décembre, lors de sa visite dans l’Est du Congo, le chef des opérations de maintien de la paix de l’ONU Jean-Pierre Lacroix a même affirmé que les attaques contre la mission ont été « préméditées, organisées et financées » et réclamé « des enquêtes sur tout ce qui s’est passé ».

Qui les aurait orchestré ? Sous couvert d’anonymats, certains membres de la mission assurent au KST que des membres de l’armée congolaise ont contribué à attiser la contestation contre elle, y compris en transportant des manifestants. Le KST a pu constater que certains responsables militaires congolais relaient des messages hostiles aux casques bleus. 

Dans quel but ces officiers auraient-ils cherché à attiser l’hostilité contre la Monusco ? Faire de la Monusco le centre des critiques pourrait d’abord faire passer au second plan leur propre responsabilité. Ensuite, la plupart des chefs toujours en poste à la tête de l’armée congolaise ont été nommés par l’ancien président Joseph Kabila, lequel avait exigé le départ de la Monusco avant 2020. Certains des officiers congolais sont par ailleurs eux-mêmes sous sanctions des Nations-Unies comme le général Muhindo Akili Mundos, aujourd’hui commandant de la 33e région militaire (Sud-Kivu et Maniema). Et, selon une source onusienne haut placée, le ministre de la Défense, Aimé Ngoy Mukena (un proche de l’ancien président Kabila), n’a toujours pas signé le nouvel accord de coopération entre les FARDC et la Monusco qui lui est proposé, alors que le précédent a expiré en juillet. 

Cela n’efface toutefois pas complètement les responsabilités de la Monusco. Les attaques des ADF contre les civils pouvaient, en effet, être anticipées. Ce groupe armé avait déjà employé cette stratégie lors des précédentes offensives, comme en 2014 (à l’époque, 345 civils avaient été tués en trois mois). Or le mandat de la Monusco définit la protection des civils comme l’une des deux priorités de la mission (avec le soutien aux institutions congolaises)

Les troupes engagées sur le terrain, dans le territoire de Beni, ne semblent en réalité mal adaptées à cette mission. Il s’agit, pour l’essentiel, des quelques 3000 soldats malawites, sud-africains et tanzaniens de la Brigade d’intervention de la Force de la Monusco (FIB), une force de combat plus que de protection des civils. Celle-ci avait vu le jour en 2013, pour mettre en déroute les rebelles du Mouvement du 23 mars (M23), lesquels opéraient comme une armée régulière. Selon plusieurs sources diplomatiques, elle était portée par la volonté des Etats d’Afrique australe de lutter contre l’influence rwandaise dans les Kivus.

La FIB doit aujourd’hui faire face à un ennemi totalement différent, utilisant des techniques de contre-insurrection. Selon le rapport de la revue stratégique, elle rencontre aussi des « problèmes majeurs liés au commandement et au contrôle unifiés, au renseignement, à l’analyse, à la planification et à la coordination ».

Ces troupes ont en outre connu de lourdes pertes dans le territoire de Beni ces dernières années : 15 casques bleus ont été tués lors de la bataille de Semuliki, en décembre 2017. Puis lors de leur dernière offensive contre les ADF, en novembre 2018, 8 casques bleus sont à nouveaux tombés. Conséquences : malgré les instructions du commandement de la force, les patrouilles de la FIB, qui dispose de son propre commandement avec à leur tête le général sud-africain Patrick Dube, se seraient faites plus timorées, y compris dans les villes du Grand Nord-Kivu. 

A cela s’ajoute le fait que la crise s’est déroulée en pleine transition à la tête de la force de la Monusco : après le départ de son commandant, le Brésilien Elias Martins, elle s’est retrouvée sans chef. Le nouveau commandant adjoint, le général Français Thierry Lion, arrivé à son poste à la même période, a donc dû assumer une double fonction. Cette situation devrait toutefois prendre fin rapidement : un nouveau commandant de la force, le Brésilien Ricardo Augusto Ferreira Costa Neves, a été nommé le 3 décembre.

Comment la mission peut-elle sortir de l’ornière ? Après les manifestations de Beni, le bureau de la cheffe de la mission, Leila Zerrougui, a sollicité une réunion avec les plus hautes autorités congolaises. Elle s’est tenue sous la forme d’un Conseil national de sécurité, le lundi 25 novembre à Kinshasa, avec le président de la république, ses ministres, et plusieurs généraux congolais. Celui-ci a décidé de la reprise « d’opérations conjointes » entre la Monusco et les FARDC. Mais au-delà de l’effet d’annonce, qui a pu contribuer à calmer les manifestants, il reste difficile de cerner les mesures concrètes que cela recouvrira.

Depuis, la mission onusienne communique en tout cas sur le soutien qu’elle fournissait déjà aux FARDC, notamment avec des vols de reconnaissance et des évacuations des blessés. Elle pourrait augmenter son soutien logistique aux soldats congolais mais seulement dans une certaine mesure : son budget est déjà en déficit de plusieurs millions de dollars selon le bureau de la représentante spéciale secrétaire générale. 

Des réunions de « planification » conjointes entre les officiers de la Monusco et FARDC se sont aussi tenues dans le territoire de Beni. La Monusco a annoncé des arrestations de combattants dans le cadre de « patrouilles de combat » conjointes avec les FARDC. Mais sa participation aux affrontements avec les ADF, au sol comme dans les airs, reste pour le moment exclue selon plusieurs sources diplomatiques. Plusieurs responsables onusiens jugent en effet l’opération des FARDC inefficace et mal préparée. Et ils redoutent de se retrouver solidaire d’éventuelles exactions. 

Dans ce contexte, une option pourrait être de suspendre les opérations contre les ADF, le temps d’établir une nouvelle stratégie commune entre les FARDC et la Monusco. Seul le président Félix Tshisekedi pourrait prendre une telle décision. Mais il n’est pas certain que les chefs militaires congolais soient d’accord. Surtout, cela risquerait d’apparaître, aux yeux de la population, comme un recul particulièrement dommageable pour l’image du président qui s’était engagé à éradiquer les ADF avant la fin de l’année. 

Plus fondamentalement, il existe une divergence de fond entre ce que les Congolais attendent de la Monusco, et ce que celle-ci peut et veut faire. Le président Tshisekedi, qui souhaite le maintien de la Monusco, réclame le renforcement des capacités militaires de la mission. De même, dans la société civile, la Lucha réclame à la Monusco « d’agir ou de partir ». L’opposant Martin Fayulu et le prix Nobel de la paix, Denis Mukwege, tous deux favorables à la présence onusienne, demandent pour leur part une intervention militaire dans le territoire de Beni sur le modèle de l’opération européenne Artémis en 2003 dans l’Ituri. L’idée sous jacente de ces attentes, c’est qu’une offensive militaire musclée pourrait rapidement éradiquer les ADF.

A l’inverse, plusieurs responsables de la Monusco interrogés par le KST estiment que la Monusco n’est « pas là pour faire la guerre » et que l’usage de la force ne peut être utile qu’en complément d’initiatives politiques et diplomatiques. Dans son rapport « l’art des possibles : le nouveau mandat de la Monusco » (en anglais) le Groupe d’études sur le Congo avait recommandé « la construction d’une stratégie politique viable pour la protection des civils en zone de conflit ».  De même, la récente revue stratégique indépendante affirme qu’« aucune solution militaire ne permet de résoudre les multiples crises empoisonnant la République démocratique du Congo ». « Les attentes irréalistes et les solutions à court terme [pèsent] sur la Mission et [permettent] aux parties prenantes congolaises, sans s’en rendre compte, de négliger la responsabilité qui leur incombe dans le traitement des causes du conflit, dont beaucoup résultent de déficits de gouvernance locaux » écrivent encore les rapporteurs.

Ce texte propose même le retrait de la FIB, notamment pour souligner que la « neutralisation de ces groupes est une obligation souveraine qui incombe à l’armée nationale ». Ou, qu’en cas de renouvellement de cette force, celle-ci ne soit pas maintenue plus d’un an. 

Ces propositions sont désormais sur la table du conseil de sécurité de l’ONU. Un retrait en moins de trois ans, paraît difficilement concevable : même en cas de décision en ce sens, sa réalisation prendra du temps. La RDC reste par ailleurs touchée par une épidémie de maladie à virus Ebola, qui risque d’être relancée par les récentes attaques contre la Monusco ainsi que les agents de la « riposte » comme à Mangina, le 27 novembre. 

Il est en revanche possible que le Conseil de sécurité réclame la planification de ce retrait. Selon une source diplomatique, les Etats-Unis, notamment souhaitent qu’un calendrier de départ soit adopté.

Après la mort d’au moins 77 civils, la stratégie de l’armée congolaise contre les ADF en question

Soldat de l’armée congolaise dans le Nord-Kivu, en 2012. (MONUSCO/Sylvain Liechti)

Ce billet de blog a été mis à jour lundi 25 novembre 2019 pour rendre compte d’une nouvelle attaque à Beni, portant le bilan à 77 civils tués.

«Serons-nous les prochains ?» Les habitants du territoire de Beni ne peuvent plus s’endormir sans se poser cette effrayante question. Ces deux dernières semaines, aucune nuit, ou presque, ne s’est terminée sans massacre de civils, dans cette région du Grand Nord-Kivu. Dix personnes tuées à Kokola le 5 novembre, 15 à Mbau la semaine suivante, 20 à Mavete et Beni le 19 novembre… En tout, le Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) a pu documenter la mort de 77 civils dans des exactions des Forces démocratiques alliées (ADF). Sur une période si courte, c’est inédit depuis la vague de massacres de fin 2014, au cours duquel 345 personnes avaient été tuées en l’espace de trois mois dans le territoire de Beni.

Toutes ces exactions sont survenues sur la route entre Beni-ville et Eringeti, l’axe le plus peuplé de la région. De ces localités, on entend, au loin, les combats que mènent les soldats de l’armée congolaise à l’arme lourde, contre cette rébellion islamiste d’origine ougandaise. Mais ce sont des voisins que l’on retrouve morts au petit matin, le plus souvent tués à l’arme blanche.

Selon l’armée congolaise, pourtant, la « grande offensive » lancée le 30 octobre contre les ADF a tout d’un succès. Sa communication, reprise par les médias congolais faute de source alternative, fait état d’avancées importantes dans le « triangle de la mort », entre Eringeti, Mbau et Kamango. A l’en croire, les camps des ADF de Vemba, Kadou, Kididiwe, Karwamba, Mabeto, Mayangose, Bahari, Chochota ou encore Mapobu ont été repris.

De fait, le KST a pu confirmer la conquête de certains d’entre eux, dont celui de Mapobu, qui était l’une des principales bases de cette rébellion (voire carte ci-dessous), au cours d’offensives qui ont coûté la vie à au moins 19 soldats congolais. De même, la mort d’un des chefs des ADF, présenté comme « Mzee wa Kazi » par l’armée congolaise, paraît crédible. L’analyse de trois photos différentes de sa dépouille obtenues par le KST laisse penser qu’il s’agit en réalité de Nasser Abdu Hamid Diiru alias Kikute, le commandant en second du camp Mwalika.

Organigramme extrait du rapport du Groupe d’étude sur le Congo « Les ADF vus de l’intérieur », de novembre 2018.

Les avancées sont-elles le signe d’une victoire militaire prochaine ? Un indicateur notamment, fait douter de l’affaiblissement réel des ADF : le nombre de combattants neutralisés. Le KST n’a pu confirmer la mort que de 7 d’entre eux. Certaines photos de la prise de Mapobu montrent quatre corps supplémentaires. Le chef de l’opération, le général Jacques Nduru Chaligonza, a pour sa part annoncé, le 8 novembre, que ses hommes avaient tué 25 combattants ennemis. Mais les FARDC se refusent depuis à annoncer un bilan complet.

Quelle que soit la source, les pertes enregistrées par les ADF paraissent relativement minimes. Dans leur dernier rapport, les experts de l’ONU estimaient en effet que cette rebellion disposait d’entre 790 et 1060 éléments, répartis entre leurs différents camps.

« L’ennemi mène des combats retardataires : ils engagent peu de combattants à chaque fois et cherchent seulement à ralentir notre progression afin permettre au noyau dur de fuir », reconnaît un officier de l’armée congolaise.

Selon cette source, les attaques menées par les ADF contre les civils auraient pour but de faire reculer les FARDC vers les zones urbanisées et de les détourner ainsi de leurs objectifs. « Mais nous avons compris cette stratégie, poursuit-elle. C’est pourquoi nous continuons notre progression vers l’intérieur. » Dans le viseur des FARDC donc, le principal camp des ADF : le « complexe de Madina ».

Carte extraite du rapport des experts de l’ONU sur la RDC de juin 2019.

Dans le cas où cette base serait conquise, cela signifierait-il la fin des ADF ? Lors des précédentes offensives, comme celle de 2014, les FARDC avaient réussi à la conquérir. Mais le territoire n’avait pas été durablement occupé et les rebelles avaient pu reprendre leurs bastions et reconstituer leurs capacités. Rien ne prouve qu’il en irait autrement cette fois. « Notre stratégie est différente, promet pourtant notre officier. Une fois que nous aurons conquis nos objectifs, nous allons consolider notre présence et occuper la zone ».

Les FARDC seront-ils capable de soutenir un tel effort dans la durée ? Certaines sources militaires annoncent que des moyens très importants ont été engagés, avançant même le chiffre, invérifiable, de 22 000 soldats présents sur le front. Il paraît toutefois peu crédible au regard des bilans humains annoncés. Par le passé, plusieurs offensives des FARDC avaient pris fin, faute de financement. Il n’est pas certain que l’Etat congolais puisse faire mieux cette fois, au vu des finances publiques. Fin septembre, seuls 3,3 milliards de dollars avaient pu être rassemblés pour le budget de l’Etat, contre 4,3 prévus à cette date. Et Kinshasa a d’autres coûteuses priorités, comme la mise en place de la gratuité de l’enseignement primaire.

Dans ce contexte, les accusations de complicités avec les ADF fleurissent. Par le passé, les autorités de Kinshasa ont régulièrement accusé les autorités locales de collusion avec cette rébellion. Mais pour l’ancien ministre des Affaires étrangères Antipas Mbusa Nyamwisi, influent dans la région, le problème vient plutôt des chefs de l’armée congolaise. « Aucune offensive ne pourra réussir tant que ces hommes, dont les méfaits ont été maintes fois démontrés, seront toujours en place », affirme-t-il au KST. Cet opposant s’était rapproché du président Félix Tshisekedi en mai dernier et avait plaidé pour la nomination de certains officiers au commandement des opérations contre les ADF, sans obtenir gain de cause. Il s’est depuis éloigné de la présidence : il affirme n’avoir plus remis les pieds au pays depuis le mois d’août.

Le coût en vies civiles de l’opération rend, en tout cas, sa poursuite difficilement soutenable à long terme. Si les massacres se poursuivent, l’opinion publique congolaise pourrait cesser de soutenir la principale offensive annoncée par Félix Tshisekedi dans l’Est du pays. Des manifestations sporadiques ont déjà eu lieu Beni, Butembo, Oicha et Kasindi. Le mouvement citoyen Lucha, qui avait livré de l’aide aux FARDC le 9 novembre, manifeste désormais pour demander des mesures de sécurisation de la population, comme à Oicha le 20. Les députés du Nord-Kivu, qui avaient appelé de leur voeux cette opération le 4 novembre, se disent désormais « vivement préoccupés » par l’évolution de la situation.

« En réalité, cette opération n’a pas été préparée, grince l’un d’eux. Elle a été faite seulement pour satisfaire le président qui s’est engagé à ramener la paix dans l’Est. Certains chefs militaires n’y ont eux-mêmes jamais cru ».

Le président Félix Tshisekedi avait en effet publiquement annoncé, le 10 octobre, l’imminence de la « dernière » offensive contre les ADF qui allait « les exterminer définitivement ». Pour ce faire, il avait notamment tenté d’obtenir le soutien de l’Ouganda. Il avait même, plus largement, tenté de constituer une coalition régionale contre les groupes armés dans l’Est, avec la création d’un état-major régional intégré à Goma.

Ses efforts ont cependant buté sur la mésentente entre Kigali et Kampala : le 25 octobre, l’Ouganda a ainsi refusé de s’associer à cette initiative. Félix Tshisekedi a bien abordé de nouveau le sujet avec Yoweri Museveni, le 9 novembre à Kampala. Officiellement, les deux hommes sont convenus « d’oeuvrer ensemble » contre « les forces négatives qui sévissent dans l’Est de la RDC ». « Mais nous ne voyons rien, sur le terrain, qui laisse penser que l’Ouganda aide les FARDC dans cette opération », assure un cadre de la Monusco.

Les FARDC sont donc seules sur le front. Et ce d’autant plus que la Monusco n’a pas été associée à l’offensive non plus. Elle ne la soutient que ponctuellement avec des vols de reconnaissance et l’évacuations de blessés – une vingtaine de soldats FARDC en ont bénéficié jusqu’à présent, selon une source onusienne.

La Monusco a également bien du mal à accomplir sa mission de protection des civils, qui est pourtant l’une des deux priorités de son mandat. « Nous essayons de mettre en place des patrouilles vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept-jours sur sept, ainsi que des barrages pour filtrer les déplacements, explique un de ses cadres. Mais il est très difficile de contrôler des individus qui se déplacent la nuit avec de simples armes blanches. Il semble même que les ADF utilisent des réseaux déjà implantés dans les villes ».

La rébellion islamiste est en effet présente dans la région depuis 1995 et a noué d’étroites relations avec certaines communautés locales. Et elle semble, de son côté, avoir minutieusement préparé l’offensive des FARDC. Aux mois de septembre et octobre, le KST avait ainsi pu observer une recrudescence d’attaques ADF contre des positions FARDC, possiblement dans le but de les intimider et de récupérer des armes. 

« On a également constaté des mouvements vers Tshabi, dans l’Ituri, laissant penser que les ADF ont mis leurs femmes et leurs enfants à l’abri », ajoute une source onusienne. Lors de certaines de leurs attaques, les rebelles ont également ciblé des communautés particulières, comme les pygmées, dont certains membres servent parfois de pisteurs à l’armée congolaise. Une famille de notable d’Oicha a également été décimée.

A ce prix, l’armée congolaise parviendra peut-être à conquérir les derniers bastions des ADF. Peut-être est-ce l’objectif qu’elle s’est fixée. Cela permettrait au pouvoir politique d’afficher des résultats. Une victoire totale sur les ADF semble en revanche difficilement concevable sans un changement de stratégie.