En Ituri, les FARDC ne parviennent pas à distinguer les miliciens Codeco des civils

Montagnes de la province de l’Ituri (Photo Monusco/Adeniyi Oluwo).

Par Pierre Boisselet, coordonateur du Baromètre sécuritaire du Kivu.

Depuis quatre ans, le territoire de Djugu, en Ituri, est le théâtre d’une violente insurrection des milices « Codeco », que les FARDC ne parviennent pas à différencier des civils. Malgré cela, les autorités ont poursuivi une stratégie presque exclusivement militaire, au risque de renforcer leurs adversaires.

L’Union des révolutionnaires pour la défense du Peuple Congolais (URDPC) est sans doute moins connue que d’autres groupes armés sévissant dans l’Est de la RDC. Et pourtant, cette faction de la Coopérative pour le développement du Congo (Codeco) est le groupe armé le plus actif de tout l’Est de la RDC : il a été impliqué dans plus de 182 incidents violents depuis avril, date du début des relevés du Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) dans la province de l’Ituri.

Pendant cette période, les Forces démocratiques alliées (ADF) ont certes tué plus de civils – au moins 600 – mais les tueries perpétrées par l’URDPC n’ont pas été négligeables : au moins 180 personnes ont été tuées par ces miliciens, ce qui en fait le deuxième groupe le plus meurtrier pour les civils.

L’instauration de l’état de siège, le 6 mai dernier, n’a pas permis d’améliorer la situation. Entre les 10 et le 12 octobre, 28 soldats ont ainsi été tués dans de violents affrontements avec l’URDPC dans les villages de Lipri, Nyangarai et Ngongo. Et le 29, les miliciens Codeco ont à nouveau tué 14 civils à Gina.

Alors, comment en est-on arrivé là ?

Les cicatrices de l’histoire

Les Codeco sont essentiellement actifs à Djugu, un territoire de la province de l’Ituri marqué de longue date par les violences et les tensions communautaires, essentiellement entre les groupes ethniques Hema et Lendu. Celles-ci remontent au moins à la colonisation : imprégnées des théories racialistes, les autorités belges se sont notamment appuyées sur la communauté Hema, majoritairement composée d’éleveurs et considérée par les autorités de l’époque comme supérieure (voire le rapport « Violence et instabilité en Ituri » du GIC network), souvent au détriment de la communauté Lendu, qui constitue l’une des communautés les plus nombreuses de la province (un peu plus de 25% selon certaines estimations).

Cet héritage a façonné des inégalités, notamment dans l’attribution des terres et du pouvoir politique, et continue à avoir de profonds effets jusqu’à aujourd’hui. Le territoire de Djugu comporte ainsi quatre « chefferies » Hema (un type de collectivité jouissant d’une relative autonomie, avec un pouvoir héréditaire) alors qu’il existe trois « secteurs » Lendu (des entités à l’autonomie moindre, dont les chefs sont actuellement nommés par l’Etat). Les délimitations de ces entités sont caractérisées par un morcellement extrême et un enclavement d’une grande partie des chefferies Hema (en orange ci-dessous) à l’intérieur des secteurs Lendu (en vert).

 

Carte extraite de l’« Atlas de l’organisation administrative de la République démocratique du Congo » de Léon de Saint-Moulin et Jean-Luc Kalombo Tshibanda, Centre d’études pour l’action sociale, Kinshasa.

Les stéréotypes racialistes de l’histoire coloniale demeurent également prégnants dans l’imaginaire d’une partie des autorités congolaises actuelles. Lors d’un entretien avec le KST, un officier des forces de sécurité congolaises en poste à Bunia a décrit ainsi les « Lendus » : « ce sont vraiment des barbares, des méchants, des bantous pas civilisés. Ils sont énervés, ils sont là pour la vengeance, c’est dans leur sang. Même les Belges le disaient ». 

Après l’indépendance, la marginalisation économique et politique de la communauté lendu s’est poursuivie, notamment au cours de la « zaïrianisation », processus par lequel le régime de Mobutu a redistribué les biens appartenant à des étrangers dans les années 1970. Dans le cas de Djugu, des exploitations agricoles ont notamment été obtenues par des Hema influents.

Après l’effondrement du régime de Mobutu, et lors de la deuxième guerre du Congo (1998-2003), le territoire de Djugu a échappé au contrôle de Kinshasa, et est devenu le théâtre d’un conflit extrêmement meurtrier entre groupes armés à base communautaire. Parmi eux, on peut citer le Front des nationalistes intégrationnistes (FNI, essentiellement composé de Lendu) et l’Union des patriotes congolais (UPC). Le Rwanda et l’Ouganda, en conflit entre-eux, ont également contribué à alimenter la violence en soutenant des groupes armés opposés. 

L’opération de l’Union européenne « Artémis » (mai-septembre 2003) celles de la Mission de l’ONU en RDC (Monuc), ainsi que l’amenuisement de l’influence des pays voisins ont permis de changer la donne et de faire baisser considérablement le niveau de violence.  Certains groupes armés sont certes restés actifs, comme le Front de résistance patriotique de l’Ituri (FRPI) composé principalement de Ngiti (une des composantes de la communauté Lendu). Mais ces derniers opéraient étaient essentiellement sur le territoire voisin d’Irumu et ont fini par signer un accord de paix en février 2020.

« Une armée, une église, une société »

A partir de 2018, une nouvelle vague de violence a débuté sur le territoire de Djugu. Son origine est difficile à tracer et les perpétrateurs sont longtemps restés mystérieux. Mais certains événements marquants y ont semblé jouer un rôle, comme la mort dans des circonstances non-élucidées du prêtre Lendu Florent Dunji en juillet 2017 suivie par des manifestations de jeunes de sa communauté.

Une première vague de violences s’est produite entre la fin 2017 et mars 2018, essentiellement contre des villages hema, puis une deuxième, à partir de septembre 2018, plutôt contre les FARDC. Ce n’est que dans le courant de l’année 2018 que le nom de Codeco, une référence à une ancienne coopérative agricole, a émergé, du même que celui de son leader Mukwake Mambo, auquel va bientôt succéder Justin Ngudjolo – un cousin du prêtre décédé.

Selon Floribert Njabu, autorité morale du FNI, qui a pu dialoguer avec les miliciens Codeco en 2020, ceux-ci présentent leur mouvement comme à la fois « une armée, une église, et une société » (au sens d’une entreprise). 

Des croyances et rites particuliers semblent en effet jouer un rôle important dans leur mobilisation. Selon plusieurs sources, les Codeco respectent des jours de repos spécifiques, incluant notamment le lundi. Les chiffres recueillis par le KST confirment cette tendance : sur les 133 incidents à l’initiative des Codeco-URDPC enregistrés entre le 1er avril et le 13 octobre, seuls neuf ont eu lieu un lundi, ce qui est nettement inférieur à la moyenne.

Nombre d’incidents provoqués par la Codeco-URDPC depuis avril, par jour de la semaine

Les miliciens Codeco n’expriment pas clairement de revendications politiques, sinon celle de se battre contre les « tracasseries » des FARDC qu’ils accusent d’avoir été « infiltrées » par des étrangers, selon Floribert Njabu. Les incidents causés par la Codeco ne se limitent toutefois pas à des attaques contre les FARDC : ils ont aussi commis de nombreux massacres, notamment de civils hema.

De manière cruciale, les autorités semblent être dans l’incapacité de distinguer ces miliciens Codeco des civils de la communauté : quatre officiers de haut rang avec lesquels le KST s’est entretenu pour ce billet de blog ont affirmé que les deux vivaient côte à côte, de façon indissociable à leurs yeux. Un membre de l’ancien gouvernement provincial décrit même le conflit en cours comme une lutte entre l’État et la communauté lendu dans son ensemble.

S’il y a très certainement des complicités entre les Codeco et certains civils, cette assimilation est en revanche rejetée par un grand nombre de Lendu. Des conflits opposent aussi les différentes factions de la Codeco entre elles, et des miliciens taxent et commettent également des exactions contre des civils lendu. Le leader des Bon temple de Dieu (BTD, une des factions Codeco), Thuwo, accusé d’abus contre sa propre communauté, a ainsi été tué par des membres des Codeco-URDPC le 10 mai dernier.

Par ailleurs, s’il existe à Djugu des groupes armés composés de membres d’autres communautés – notamment les Zaïre / Front Populaire d’Autodéfense en Ituri (FPAC, essentiellement Hema), ceux-ci demeurent assez marginaux dans le conflit à ce stade : leur responsabilité n’a pu être établie que dans quatre incidents sur le territoire de Djugu depuis avril. « J’ai tout fait pour que les Hemas ne prennent pas les armes, explique Jean Bamanisa, lui-même issu de la communauté Hema par sa mère, et qui fut gouverneur de l’Ituri jusqu’à sa destitution, en avril 2021. En même temps, cela a provoqué au sein de la communauté des interrogations sur la confiance à me donner car l’imposition de la paix et les efforts de développement tardaient à venir ». 

Le recours à la force

Le conflit de Djugu se résume donc, pour l’essentiel, à une confrontation entre les Codeco et FARDC, avec de graves conséquences pour les civils. La tendance à la criminalisation de la communauté lendu comporte notamment le risque de favoriser les exactions des FARDC. Celui-ci est d’autant plus grand que le gouvernement de Kinshasa a adopté une approche fortement militarisée de cette question depuis l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi. Ce fut d’abord le cas avec le déclenchement d’une opération militaire, Zaruba ya Ituri (« tempête de l’Ituri ») à la suite d’une visite du président à Bunia en juin 2019. Le leader des Codeco, Justin Ngudjolo, a été tué par les FARDC neuf mois plus tard. Mais cela a eu pour effet essentiel de scinder la Codeco en plusieurs factions avec des stratégies différentes, ce qui a rendu tout dialogue beaucoup plus complexe à mettre en œuvre. Outre l’URDPC (la faction de loin la plus active) et les BTD, déjà mentionnés, on peut notamment citer les Forces de défense contre la balkanisation du Congo (FDBC) ou encore l’Alliance pour la libération du Congo (ALC). 

L’opération Zaruba ya Ituri n’a en tout cas pas permis de stabiliser durablement la situation. Devant cette impasse, le gouvernement de Kinshasa a semblé changer de pied en 2020 en faisant appel à d’anciens chefs de groupes armés lendu, dont Germain Katanga et Floribert Ndjabu, pour tenter d’ouvrir un dialogue avec les miliciens Codeco. Ceci a amené à la signature d’un acte d’engagement unilatéral de l’URDPC et à faire baisser temporairement la violence.

Néanmoins, en l’absence de dialogue durable et de programme de désarmement, la situation s’est à nouveau dégradée. En avril 2021, Djugu est ainsi devenu le territoire le plus dangereux pour les civils de tout l’est de la RDC, avec 66 civils tués, dont 44 dans des incidents impliquant les Codeco-URDPC.

L’instauration de l’état de siège en Ituri et au Nord-Kivu le 6 mai 2021 a encore renforcé l’approche militaire du pouvoir. L’activité des FARDC a sensiblement augmenté sur le territoire Djugu depuis, avec notamment des opérations fortement médiatisées le long de la Route nationale 27 (RN27) pour démanteler les barrages routiers tenus par les Codeco.

Nombre d’affrontements impliquant les FARDC sur le territoire de Djugu entre avril et octobre 2021

Ces opérations, et sans doute l’effet psychologique de l’état de siège, ont fait baisser temporairement la violence dans les semaines qui ont suivi. Mais les Codeco, qui n’ont pas été démantelés, se sont repliés dans des zones plus reculées et ont pu renforcer leur arsenal, notamment avec des mitrailleuses de type « PKM ». Après l’accalmie de mai, le nombre de civils tués a, de nouveau, augmenté pour atteindre, en octobre, un niveau similaire à celui du mois d’avril.

Nombre de civils tués sur le territoire de Djugu, entre avril et octobre 2021

Malgré son adoption en juillet, le nouveau programme de Désarmement, démobilisation, relèvement communautaire et stabilisation (P-DDRCS) n’est pas véritablement perçu comme une stratégie crédible en territoire de Djugu. D’une part, ce programme ne semble pas être en mesure de mener des actions concrètes à court terme, notamment du fait de désaccords avec les bailleurs potentiels. De l’autre, plusieurs observateurs (Floribert Ndjabu, tout comme des sources de renseignements de la Monusco) doutent que les miliciens acceptent de se rendre s’ils ne se voient pas offrir une amnistie ou une intégration collective au sein des FARDC, deux mesures explicitement exclues par le P-DDRCS.

C’est donc à nouveau par une escalade de l’usage de la force que les FARDC ont répondu par la recrudescence d’attaque de la Codeco. Depuis juillet, ceux-ci ont notamment employé des bombardements par hélicoptères – modalité qui rend particulièrement difficile la distinction entre civils et combattants. Plusieurs villages et civils en ont été victimes, comme à Kobu (7 civils tués le 18 août)

Cette attitude de répression généralisée, qui affecte la population lendu, est en partie assumée par certains responsables des FARDC : « la population ne va que vers le plus fort. Donc il faut montrer que nous sommes les plus forts » a ainsi expliqué un haut responsable militaire au KST. Mais elle a aussi abouti à la mort de nombreux FARDC (119 soldats ont été tués en Ituri entre juin et mi-septembre selon un document interne obtenu par le KST) et plusieurs officiers reconnaissent que l’armée congolaise a aujourd’hui des effectifs moindres que ceux de ses adversaires.

C’est notamment pour pallier ces pertes et ce sous-effectif qu’un contingent de la Garde républicaine (GR) d’environ 1 200 hommes a été déployé le 10 septembre à Bunia sous le commandement du général de brigade Jérôme Chico Tshitambwe. Selon deux officiers interrogés, il répond directement à la présidence, ce qui pourrait occasionner des difficultés dans la chaîne de commandement, et les priver de l’expérience de terrain des soldats présents depuis plus longtemps dans cette zone.

L’approche militaire semble en tout cas avoir également été adoptée par la GR. Le 2 octobre, elle a mené une offensive à Lipri, qui a causé la mort de huit militaires et 21 civils. Le lendemain, la mère du chef de groupement de Yalala, Live Malosi, a été tuée par des membres de la GR qui l’accusaient d’agir comme une espionne dans le village de Kamba. . « Même quand ils ne font pas partie des Codeco, on tue les Lendu, déplore Ndjabu. Alors, certains d’entre eux se disent, « autant les rejoindre » ».

Ceci étant, les FARDC semblent avoir à nouveau avoir changé de stratégie depuis quelques jours. Leur chef d’état-major, Célestin Mbala, a envoyé une délégation pour rencontrer l’URDPC à Linga le samedi 6 novembre. Selon Radio Okapi, ils devaient proposer à ce groupe armé la « cessation des hostilités et l’adhésion de ce groupe armé au processus de paix ». 

Patrick Muyaya : « Si nous ne mettons pas un terme aux groupes armés, notre mandat politique n’aura pas de sens »

Responsables des FARDC et de la Force de la Monuco le 31 août à Mwalika, un ancien bastion des ADF (Photo Monusco Force).

Ce billet de blog est une retranscription du cinquième épisode du podcast « Masolo ya Kati » du Groupe d’études sur le Congo (GEC), au cours duquel le porte-parole du gouvernement et ministre de la Communication et des Médias, Patrick Muyaya, a été interrogé par le coordonnateur du Baromètre sécuritaire du Kivu, Pierre Boisselet, sur l’insécurité dans l’Est de la RDC. Le texte a été légèrement édité pour en améliorer la lisibilité.

Pierre Boisselet : L’état de siège a été instauré il y a plus de quatre mois maintenant. Quel est le constat, selon vous ? Diriez-vous que l’état de siège a rencontré certaines difficultés qui n’étaient pas prévues ? Considérez-vous que c’est un succès intégral ?

Patrick Muyaya : Le président de la République, après son élection, a fait du retour de la paix à l’Est une promesse ferme. Vous savez mieux que moi que cette situation d’insécurité dure depuis plus de 25 ans et qu’on n’a jamais véritablement trouvé les solutions. On a essayé beaucoup de choses, qui n’ont pas donné de résultats. Le président Félix Tshisekedi a pris cette mesure radicale, qui est du reste est prévue dans la Constitution, et qui prévoit que lorsque l’intégrité du territoire est menacée, on puisse recourir à un état de siège.

L’instauration de l’état de siège, qui était voulu par les populations meurtries pendant de longues années, était donc un impératif. Parce qu’il faut essayer toutes les solutions et toutes les pistes. Nous sommes satisfaits du fait que cette idée circonscrit le problème et nous permet de mieux le prendre charge. Ceci dit, nous savons que l’état de siège en lui même n’est pas la solution définitive au problème de l’Est, parce que les problèmes sont complexes. Ils sont d’ordre militaire, sécuritaire, économiques, sociaux, fonciers et miniers. Ce sont des problèmes qui sont transversaux.

Mais nous pensons commencer par la situation sécuritaire parce qu’il faut donner une thérapie de choc qui va nous permettre, en restaurant la sécurité, évidemment, de voir comment régler les autres problèmes. La vérité c’est que ces parties du territoire touchées par l’état de siège vivent une forme d’absence ou de faiblesse de l’autorité de l’Etat qui a permis à ces groupes armés de foisonner. Donc la décision du président de la République de proclamer l’état de siège illustre donc cette ferme volonté d’y arriver.

Quatre mois après, je ne saurai pas dire que nous sommes satisfaits parce que la satisfaction pour nous, comme gouvernement, c’est le retour de la paix. C’est de nous assurer que nos compatriotes de Beni et Bunia vaquent librement à leurs occupations. On va dire que nous connaissons des avancées. Nous n’avons jamais dit que l’état de siège mettrait fin de manière automatique à la situation d’insécurité ou aux différents massacres.

Aujourd’hui, vous voyez qu’il y a eu beaucoup de redditions. Et il y a un processus de désarmement qui a été mis en place. Il y a eu une réunion du comité de pilotage. Le triptyque que nous avons mis en place, opération militaire, sensibilisation des communautés et démobilisation des groupes armées, va nous permettre de connaître le succès.

Mais dans quelle mesure est ce que l’état de siège peut contribuer à la solution à problème ? Il a essentiellement donné tout le pouvoir provincial à des militaires. Mais est ce que c’est ça qui peut permettre de ramener la paix ? Si oui, par quel mécanisme ?

Les problèmes sont complexes et les motivations sont tout aussi diverses et multiples. On ne peut pas penser régler le problème des groupes armés si nous ne regardons pas bien les différents conflits fonciers, miniers ou tribaux. Ces conflits ont été exacerbés du fait que les gens ne se sentaient pas en sécurité.

La nature de la menace, des défis, ne permettait pas à des gouverneurs civils de disposer pleinement des ressources pour y faire face. Ceci dit, l’état de siège est une situation temporaire. Nous le renouvelons tous les quinze jours et avec une évaluation sérieuse au niveau de l’Assemblée nationale. Mais nous pensons qu’une gouvernance militaire, pour un moment donné, peut permettre de mieux circonscrire les menaces. Vous connaissez les militaires, leurs méthodes, la discipline et tout le reste.

Le grand défi que nous avons, il faut qu’on se le dise franchement, c’est que nous avons une armée qui est à l’image du pays, en crise. Lorsque nous avions lancé l’idée de l’état de siège, nous avons reçu beaucoup des résistances de la part de nos partenaires traditionnels qui disaient « mais pourquoi confier la gestion de ces provinces à l’armée alors que l’armée est considérée comme une partie du problème ? »

Ce n’est pas notre avis. Nous, nous pensons que l’armée est une partie de la solution, justement, et que très souvent, il y a une généralisation. Bien évidemment, il y eu des brebis galeuses. Mais regardez les efforts qui sont faits : on les juge, on les condamne, on des arrêtes, on les interpelle. Même en plein état de siège.

En même temps que nous faisons l’état de siège nous devons régler les problèmes de l’organisation de l’armée, nous devons regarder la chaîne d’approvisionnement en militaires, les rations, les capacités opérationnelles. Tout ça, c’est des choses qui se font en même temps, dans un contexte où l’enveloppe budgétaire est assez réduite. 

Il y a aussi un volet diplomatique. Nous avons des voisins rwandais et ougandais. Des groupes comme les FDLR [Forces démocratiques de libération du Rwanda] et les ADF [Forces démocratiques alliées] constituent une menace à leur sécurité. Le président, qui s’est installé trois semaines dans l’Est, a eu l’occasion de discuter avec ses homologues sur ces sujets, pour voir comment on peut commencer à prendre en charge ces questions à leur niveau. 

Justement, le président ougandais Yoweri Museveni a donné une interview à France 24, dans laquelle il a dit que son armée était prête à intervenir au Congo pour traquer les ADF et qu’il n’attendait plus que l’annonce du gouvernement congolais pour le faire. Est ce que vous confirmez que ce projet est dans les cartons ?

Il y a des discussions qui existent. Je vous ai dit que le président de la République a discuté avec le président Museveni. Les ADF, sont une menace conjointe. Ils circulent à la fois chez nous et ils vont en Ouganda. Je crois que nos armées discutent et font du partage de renseignements. C’est déjà une forme de collaboration. Mais l’idée de troupes ougandaises de venir opérer dans notre contrée, cette option n’a pas été levée. N’oubliez pas qu’il y a la Brigade d’intervention de la Monusco. 

L’idée n’est pas d’amener des armées étrangères à faire la guerre sur nos territoires. Nous n’en gardons pas de bons souvenirs. Mais l’idée, c’est de dire parce que c’est une menace conjointe, nous travaillons avec eux sur des options. Pour l’instant, ce n’en est pas une. 

Donc vous n’excluez pas que ça puisse peut être le devenir…

La situation est évolutive avec le terrorisme. Je ne saurai pas vous dire qu’on n’y arrivera pas. L’idéal pour nous, c’est que c’est à nous de faire cette guerre. La Monusco est là depuis vingt ans. Mais on ne va pas demander aux Casques bleus indo pakistanais de venir mourir dans nos forêts. Il faut qu’on soit réaliste. Ceci dit, il n’est pas exclu que nous puissions collaborer avec la Monusco de manière étroite pour voir dans quelle mesure on avance pour mettre fin à cette menace. Le terrorisme, c’est un cancer qui se métastase.

On a appris qu’un accord a été signé avec le Rwanda concernant l’exploitation de l’or. Est ce que ça rentre aussi dans le cadre de la politique sécuritaire ? La RDC n’a-t-elle pas la capacité de transformer la production des mines d’or qui se trouvent sur son territoire?

Vous savez, la frontière RDC-Rwanda, c’est la frontière la plus fréquentée au monde après la frontière Etats-Unis – Mexique. Avant le Covid, c’était 60 000 personnes par jour. Ça veut dire que les populations, pour collaborer, n’ont pas besoin que les politiques s’entendent. 

Ce qui s’est passé, c’est qu’il y a eu des accords en marge de la visite du président rwandais à Goma. Les présidents sont partis visiter le site de l’éruption. A quelques kilomètres se trouvent les bastions des FDLR dans le Nyiragongo. Nous savons qu’il y a des problèmes d’ordre diplomatico-sécuritaires, mais nous savons aussi que les populations coexistent et font du business.

Donc, on a fait un accord sur la protection des investissements. Et puis, il y a eu cet accord, qui a été comme parrainé par les deux présidents, d’une entreprise rwandaise et d’une entreprise publique congolaise. Pourquoi ne ferait-on pas affaire avec le Rwanda ? Ce n’est pas que nous n’avons pas forcément les capacités, mais aujourd’hui, nous vivons dans un monde mondialisé. Si nous échangeons avec les Chinois et les Libanais, pourquoi n’échangerions nous pas avec les Rwandais ? Nous sommes liés parce qu’il n’y a pas des frontières naturelle entre nos pays. Traditionnellement, nos populations ont toujours été très proches.

Dans l’Est, le groupe le plus dangereux de loin, c’est ce sont les ADF. Leur stratégie peut être qualifiée de terroriste. Mais comment faire pour faire face à cette menace ?

Les moyens sont multiples, spécialement lorsqu’ils font du terrorisme. Les ADF occupent cette partie du pays depuis bien longtemps, depuis le maréchal Mobutu, il y a 20 ou 30 ans. Ils sont fondus dans la population, ils ont recruté des supplétifs. 

Dans la guerre classique, vous savez qu’il y a un front, vous y allez. Mais lorsque les gens décident d’utiliser des humains comme de bombes, exactement comme nous voyons des kamikazes ailleurs, c’est inquiétant.

C’est pour ça que nous nous considérons que la sensibilisation est une stratégie de taille qui peut nous permettre de mettre fin à cette guerre. Donc, autant on va combattre pour leurs sanctuaires identifiés,  comme Madina, autant nous devons faire fonctionner un réseau puissant de renseignement en territoire de Beni, en ville de Beni pour voir qui sont les relais, qui sont ceux qui sont prêts à se battre pour eux.

Nous comptons sur nos forces armées, nous comptons sur nos communautés locales pour pouvoir créer une dynamique qui permette de mettre fin à cette histoire des ADF.

Lorsqu’on regarde la chronologie, on se rend compte que ces massacres ont redoublé d’intensité à partir du moment où le président a déclenché l’offensive de grande envergure contre ce groupe, fin 2019. Alors, est ce que cette opération avait été suffisamment préparée pour que les civils soient protégés afin qu’ils n’aient pas à en subir les conséquences ? 

Ce n’est pas l’état de siège qui est à la base des massacres. Ce sont ces terroristes qui ont toujours opéré de la sorte. À chaque fois qu’il y a une offensive militaire de l’armée, ils s’en prennent à la population et ils font beaucoup de publicité sur ce qu’ils font. Ce qui fait que les gens ont l’impression que c’est parce qu’on a décrété l’état de siège qu’il y a des morts. Mais en réalité, s’il n’y avait pas d’état de siège, il y aurait des morts.

Notre armée se réorganise, notre armée va monter en puissance, notre armée va les combattre. Les problèmes dans l’armée sont en train d’être résolus. Nous pensons que nous allons y arriver. Lorsqu’on a instauré l’état de siège, de gens craignaient des violations des droits humains. Mais quatre mois après, je crois que ceux qui craignaient des arrestations, ou des restrictions des libertés ne les vivent pas. Aujourd’hui, ce qui est liberticide, ce qui est meurtrier, c’est la présence des ADF, c’est la présence de groupes armés. Nous, nous représentons l’Etat. Nous avons la volonté d’y mettre un terme parce que si nous n’y mettons pas un terme, notre mandat politique n’aura pas de sens.

Vous avez parlé de montée en puissance des opérations militaires. Il y a une chose un peu paradoxale dans nos observations c’est que, depuis l’instauration de l’état de siège, on ne voit pas d’augmentation de l’activité des FARDC. Elle a plutôt tendance à diminuer selon nos chiffres. Est-ce que en confiant des responsabilités civiles à l’armée, on ne l’a pas détournée de sa fonction ? Êtes-vous en capacité de nous dire à quelle étape on va voir plus de choses sur le terrain. Est ce que  qu’il y a des budgets qui ont déjà été débloqués ? A quelle date ?

Je crois qu’il y a un budget qui a été débloqué. On parle de 33 millions de dollars pour l’état de siège. Il y en aura encore davantage parce qu’on n’a pas le choix : il faut mettre fin à cette situation. Mais je pense aussi globalement que lorsqu’on a mis en place l’état de siège, on a mis un gouverneur militaire qui devrait s’occuper des opérations et on a mis un vice-gouverneur policier qui devait s’occuper du maintien de l’ordre. Mais l’administration existe. Et la plupart des conseillers des deux gouverneurs militaires étaient dans les gouvernements provinciaux. Par exemple, pour le cas du Nord-Kivu, le gouverneur Carly Nzanzu, même si il n’est plus gouverneur agissant, travaille étroitement avec le gouverneur militaire.

Les affrontements et les opérations se font en forêt. La plupart les bastions sont au fin fond du parc des Virunga, des zones où parfois, le gouverneur de l’Ituri nous l’a expliqué, il n’y a même pas un rayon de soleil. Est-ce qu’il faut commencer à faire la publicité de toutes les opérations, mettre des caméras pour montrer qu’il y a les opérations. La vérité c’est que nous avons des militaires qui meurent. Des militaires qui sont blessés, des militaires qui disparaissent. Quand nous étions à Béni ou en Ituri, nous avions visité des hôpitaux militaires avec le Premier ministre. Quelle n’a pas été notre peine de voir des militaires amputés, blessés, brûlés, dévisagés. Elle est cruelle cette guerre. Mais ce que je sais, c’est qu’il y a des opérations, qu’il y a des avancées. On parle des routes qui ont été ouvertes en Ituri, à Beni, la RN 4, la RN 27…

Elles sont encore attaquées malheureusement

Oui, mais ces routes sont attaquées de manière terroriste. Lorsque vous avez une colonne de 200 véhicules allant dans une direction, ceci veut dire que vous êtes exposés. Peut être faudrait-il jalonner un peu plus de militaires sur la région.

Mais je crois que lorsqu’une attaque de ce genre survient, ça nous permet à nous de réadapter notre stratégie pour faire face à ces types de menaces parce que nous avons choisi d’escorter les populations qui circulent entre les deux provinces pour être sûrs qu’ils sont sécurisés. C’est la motivation de départ. Nous y travaillons avec la Monusco. Malgré l’attaque qu’il y a eu, nous continuons. 

L’état de siège n’a-t-il pas été lancé d’une manière prématurée ? Vous nous expliquez à quel point, effectivement, il y a des FARDC qui souffrent et c’est incontestable. Tout le monde compatit avec ça. Il faudrait qu’ils soient plus nombreux, qu’ils soient mieux équipés. Est ce que ça n’aurait pas dû être fait avant le déclenchement de l’état de siège ? 

On ne pouvait pas attendre que nos populations continuent de mourir. Même si aujourd’hui, les gens ne voient pas encore le bien fondé de l’état de siège, nous, nous le voyons. Nous voyons qu’il y a des progrès. Vous savez que notre armée est en crise depuis bien des années. Il ne faut pas attendre du président Tshisekedi, malgré toute la volonté politique qu’il a, de créer une armée en deux ans. Nous devons faire avec la même armée. C’est sur cette armée là et c’est sur cette police là, malgré les problèmes, qu’il faut compter. On n’a pas le choix. En même temps il y a des unités qui sont en cours de formation, qui seront versés sur le front après reconditionnement.

Le président Tshisekedi, lors de sa dernière visite dans l’Est, a parlé de la mafia qui gangrène l’armée. C’est un discours assez nouveau, même si la réalité qu’il recouvre est ancienne. Cette mafia, elle remonte jusqu’où dans le système ? Est ce que ça se passe simplement sur le terrain ? Est ce que ça va plus haut ? N’y a-t-il pas certains militaires qui sont aujourd’hui à des postes haut placés à Kinshasa et qui mériteraient aussi d’être écartés ?

Le président de la République lui même, de manière d’ailleurs courageuse, l’a dit publiquement parce que nous estimons que nous n’avons rien à cacher. On travaille dans la transparence. Depuis les débuts de l’état de siège, vous avez vu tous les ministres, y compris le gouverneur de la Banque centrale, passer devant la commission des Finances à l’Assemblée pour justifier chaque dollar qui a été décaissé. Ceci dit, nous sommes arrivés dans un contexte où il existait des pratiques dans l’armée, des détournements, des effectifs qui ne correspondent pas à ceux sur le terrain…

Lorsque le président le relève, ça veut dire que nous avons l’avantage d’identifier le problème. C’est le début de la solution. Quelques jours après, vous avez vu l’Inspecteur général de l’armée se rendre sur place. Vous avez vu qu’on a procédé à des interpellations.

De cette manière là, nous réussirons progressivement à extirper les mauvaises troupes.

L’inspecteur général, sauf erreur de ma part, c’est le général Amisi, alias Tango four. Lui même est sous sanctions des Etats-Unis et de l’Union européenne. Il a été accusé par certaines enquêtes d’être mêlé à des réseaux économiques illégaux. Est ce que ce travail d’assainissement ne devrait pas justement commencer par remplacer quelqu’un comme cela ?

Si vous regardez bien l’armée, il y a beaucoup de gens qui ont été remplacés depuis l’arrivée du président. Il y a des efforts qui sont faits quotidiennement. Il y a peut être eu un ou deux officiers qui sont encore concernés par les sanctions américaines. Mais il ne faut pas mêler les deux. Il y a une enquête qui concerne l’état de siège spécifiquement et il y a d’autres éléments. Il y aura le temps de la justice. Si le général Amisi a été impliqué ou a été accusé je crois que le moment venu on tirera les conséquences. L’idée ici, c’est de dire nous devons être sûrs que dans notre armée, il n’existe plus de pratiques suspectes de corruption, de connivence avec les groupes armés et tout le reste.

Les efforts sont en cours pour démêler les maux que nous avons trouvés.

L’état de siège a-t-il amélioré la sécurité dans l’est de la RDC ?

Procès en flagrance d’un major des FARDC devant la justice militaire, à Uvira (Sud-Kivu) le 16 mai 2021. (Photo MONUSCO/Section d’Appui à la Justice Bukavu).

Par Pierre Boisselet, coordonateur du Baromètre sécuritaire du Kivu.

En dépit des annonces des autorités congolaises, peu d’opérations militaires ont été menées depuis l’entrée en vigueur de l’état de siège, et la sécurité des civils s’est dégradée dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri.

Reprise du contrôle de la Route nationale 27, de l’axe Mbau-Kamango, « libération » de diverses localités de l’emprise de groupes armés des territoires de Djugu et Irumu, « neutralisation » de membres des Forces démocratiques alliées (ADF) ou de leurs collaborateurs… Au vu des déclarations des autorités, on pourrait croire que de multiples offensives victorieuses ont été lancées par l’armée depuis le début de l’état de siège, le 6 mai, que la situation sécuritaire serait en passe d’être maîtrisée.

Les données du Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) peignent pourtant une image différente de la situation. Depuis l’annonce de l’état de siège par le président Félix Tshisekedi, le 30 avril, la sécurité des civils s’est en réalité globalement dégradée dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri. Le KST y a enregistré la mort d’au moins 223 d’entre eux en mai, contre 198 en avril.

Nombre de civils tués dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri en avril et mai 2021

Les massacres de Boga et Tchabi, sur le territoire d’Irumu, qui ont fait 55 victimes civiles dans la nuit du 30 au 31 mai (journée la plus meurtrière jamais enregistrée par le KST) y ont largement contribué. Mais, d’un mois sur l’autre, le bilan s’est également aggravé sur le territoire de Beni (74 civils tués en mai, contre 47 en avril) et sur celui de Mambasa (35 civils tués au mois de mai, contre 3 en avril). 

Il est par ailleurs difficile de déceler une véritable augmentation de l’activité des FARDC pendant cette période. Ainsi, le KST a enregistré 29 affrontements impliquant les FARDC en mai, contre 26 en avril. Aucun chef de groupe armé identifié par le KST n’a d’ailleurs été tué ou arrêté par les FARDC ou la police – un chef Mai-Mai, Jackson Muhukambuto, a été arrêté le 8 juin 2021, mais par l’Institut congolais pour la conservation de la nature (ICCN). 

Progrès très localisés 

Alors qu’en est-il des récentes annonces du gouvernement ? Début juin 2021, Kinshasa a, par exemple, annoncé la pacification de l’axe Mbau-Kamango, sur le territoire de Beni. Or la réouverture de cet axe avait déjà été annoncée en septembre 2020 par le ministre de la Défense de l’époque et aucun incident n’a été enregistré sur cet axe par le KST en 2021. Difficile d’en attribuer le mérite à l’état de siège…

Pour autant, quelques annonces des FARDC se sont vérifiées sur le terrain. L’armée congolaise a ainsi progressé le long de la route nationale 27, qui relie Bunia à l’Ouganda. Au moins dix membres de la Codeco-URDPC, qui occupaient diverses localités de cet axe, ont été tués. Depuis, ce groupe a largement quitté cette route, et les incidents s’y sont raréfiés.

Les FARDC ont également repris la ville de Nyakunde, près de Marabo (territoire d’Irumu) et divers villages alentour aux Chini ya Kilima-FPIC. Onze miliciens ont été tués et quatorze arrêtés. Mais il est difficile de savoir si cette offensive est véritablement liée à l’état de siège : elle a débuté le 2 mai, soit après l’annonce de la mesure, mais avant son entrée en vigueur. Et cette offensive s’est faite au prix d’un bilan lourd pour les civils, comme nous le verrons. 

Enfin, si une dizaine de membres des ADF ont effectivement été tués près de Halungupa (territoire de Beni) le 9 mai, les FARDC ont perdu au moins autant d’hommes les jours suivants. Surtout, cela n’a pas permis de maîtriser le nombre de massacres perpétrés par les ADF. Bien au contraire : le KST a enregistré la mort de 98 civils dans des attaques attribuées à ce groupe en mai, soit près du double du mois d’avril (53). 

Nombre de civils tués par les ADF en avril et mai 2021

Par ailleurs, une série de massacres a été perpétrée près de Biakato, sur le territoire de Mambasa, zone dans laquelle les ADF ne s’étaient jamais aventurés jusque-là. Ils semblent donc poursuivre leurs représailles contre les civils et l’extension de leur périmètre d’opérations – un processus à l’œuvre depuis le début des opérations d’envergure contre eux, déclenchée en octobre 2019.

Localisations des tueries perpétrées par les ADF en avril (à gauche) et mai (à droite) 2021

Sur le plan des mesures extra-opérationnelles, les FARDC ont annoncé avoir arrêté trois soldats, soupçonnés de liens avec les ADF, même s’ils se sont refusés à donner tout détail. Des efforts de coordination des services de renseignement de la région déjà en cours se sont poursuivis, avec l’organisation d’un atelier à Goma début mai, même si ce dernier était vraisemblablement prévu bien avant l’annonce de l’état de siège. Ce type de mesure pourrait avoir un impact positif à long terme. Mais en l’absence de davantage de détails sur leur substance, il est difficile d’en juger. Leurs effets éventuels ne sont en tout cas pas visibles pour le moment.

Absence persistante de planification conjointe

L’attitude de la Mission de l’ONU en RDC (Monusco), cible de manifestations au Nord-Kivu au mois d’avril, n’a pas, non plus, radicalement changé sur le terrain. Elle a mené un bombardement aérien contre un camp des ADF le 14 mai, ce qui n’était plus arrivé depuis plusieurs années. Néanmoins, selon plusieurs sources onusiennes, cette opération était prévue avant la proclamation de l’état de siège. 

La Monusco demeure engagée dans la réforme de sa Brigade d’intervention (FIB), avec notamment la création de quatre « Forces de réaction rapide » de 150 casques bleus chacune, composées de troupes kenyanes, népalaises, sud-africaine et tanzanienne, qui devraient être à même d’intervenir plus promptement. La composante tanzanienne est déjà en fonctionnement. Mais le nouveau dispositif ne devrait être pleinement opérationnel qu’au mois d’août. 

Surtout, en l’absence persistante de planification conjointe des opérations – absence à laquelle l’état de siège n’a rien changé à ce jour – aucune véritable opération commune de la Monusco et les FARDC n’est possible, ni aucune opération unilatérale d’ampleur des casques bleus n’est prévue. La Mission semble donc pour l’instant cantonnée à réagir aux attaques de groupes armés dans le meilleur des cas. Le KST n’a en tout cas pas enregistré d’affrontements avec les ADF à l’initiative de la FIB depuis 2018.

Enfin, les problèmes liés à l’absence d’un programme de Désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) fonctionnel se sont poursuivis. Plusieurs ex-membres du NDC/R Bwira, cantonnés à Rumangabo (territoire de Rutshuru), ont pillé le village voisin de Kayenzi pour trouver de la nourriture quatre jours après la visite du gouverneur militaire de la province, Constant Ndima Kongba.

Exactions des FARDC en augmentation

Parallèlement, le nombre de civils tués dans des incidents impliquant les FARDC a nettement augmenté : 32 cas ont été enregistrés en mai, contre 17 en avril. Plusieurs incidents particulièrement graves se sont produits en Ituri. Après la reprise de la ville de Nyakunde par les FARDC, ces dernières ont tué sept civils au cours d’opérations de ratissages dans le village de Nongo le 2 mai et huit dans les villages de Banikasowa, Ndenge I et II le 15 mai. Dans leur communication, les FARDC ont affirmé que les personnes tuées le 15 mai étaient toutes des miliciens. Mais la présence de femmes et d’enfants parmi les victimes, attestée par plusieurs sources, rend cette affirmation peu convaincante. Au-delà des exactions elles-mêmes, ce type de violence peut durablement aliéner la confiance de la population en les FARDC, ingrédient pourtant nécessaire au succès de toute opération contre-insurrectionnelle. Une grande partie des habitants de la zone a du reste fui depuis le début des opérations.

Par ailleurs, une femme a été tuée après avoir refusé les avances d’un soldat à Nizi (territoire de Djugu) le 16 mai, un civil a été tué après avoir été pris par un milicien à Djaiba le 16 mai, et un civil a été tué lors d’un raid de FARDC contre sur le site minier à Malindi-Buo (territoire de Mambasa) le 20 mai. 

Les problèmes liés au respect des droits humains étant anciens, et les opérations contre les Chini ya kilima-FPIC ayant été déclenchées avant l’entrée en vigueur de l’état de siège, il est difficile de certifier que ces nouvelles exactions sont liées à la mesure. Néanmoins, il ne peut être exclu qu’une partie au moins de ces incidents soit liée à un sentiment d’impunité renforcé chez certains membres des FARDC suite à l’annonce de l’état de siège.

Car au-delà de l’impact militaire, l’état de siège a eu aussi – et peut-être surtout – des effets psychologiques, juridiques et politiques, susceptible d’affecter les dynamiques de violence à plus long terme. 

Ils ont permis aux FARDC de prendre le contrôle des institutions civiles des entités locales (les provinces, depuis le 6 mai, mais aussi les villes et territoires depuis le 26 mai). Et les nombreuses déclarations du nouveau gouverneur du Nord-Kivu sur l’état des finances et des générations des recettes dans sa province peuvent laisser penser que la maîtrise des ressources financières qui y sont associées préoccupe particulièrement les nouvelles autorités

Au plan national, l’état de siège et les questions sécuritaires et militaires qui en découlent ne font guère l’objet de discussions parlementaires. A l’assemblée nationale, cette mesure – qui ne bénéficie toujours pas de la loi qui devrait l’encadrer – a été prorogé pour deux semaines à la demande du gouvernement, par 334 voix pour 336 votants sans débat, ou presque. Le président Félix Tshisekedi envisage désormais de faire passer une loi d’habilitation pour lui permettre de renouveler la mesure sans consulter le parlement, selon les rapports d’une de ses discussions avec des sénateurs, ce qui pourrait réduire les possibilités d’évaluation régulière.

Cette situation pourrait en outre être utilisée par le pouvoir pour adopter des mesures impopulaires. C’est le cas, notamment, d’accords de coopération militaire que le président Félix Tshisekedi souhaite de longue date, mais qu’il n’avait pu mettre en œuvre par manque de soutien politique.

Ainsi, la RDC et l’Ouganda ont signé, un accord pour la « stabilisation » de l’est de la RDC selon le gouvernement ougandais. Mais celui-ci n’a pas été rendu public, et rien n’a été soumis au parlement, comme la Constitution l’exige pourtant pour ce type d’accord. Des discussions avec le Rwanda, en cours depuis plusieurs mois, se sont poursuivies. Mais, « il est devenu quasiment impossible d’exiger publiquement un respect de la Constitution sur ces sujets, explique un député sous couvert d’anonymat. Les partisans du président nous taxeraient d’être des traîtres à la nation ». En l’absence de transparence sur ces accords, il est difficile d’évaluer leurs conséquences possibles. Mais, par le passé, certaines opérations d’armées étrangères sur le sol congolais avaient amené à des violations des droits humains sans solution de long terme.

L’unanimité autour l’état de siège s’est toutefois quelque peu fracturée suite aux massacres de Boga et Tchabi, dans la nuit du 30 au 31 mai. Après cet événement, le gouverneur militaire de l’Ituri a dû reconnaître qu’il s’était jusque-là essentiellement consacré à “l’évaluation de la situation” et la “mise en place de toutes les équipes”.

Le 1er juin, le ministre de la Défense Gilbert Kabanda a affirmé que la situation serait différente sous deux semaines, après que le gouvernement aura « bougé des hommes » et débloqué de nouvelles ressources. Il n’a toutefois pas précisé de budget ou de calendrier.

Comment le coronavirus risque de fragiliser encore le Kivu

Un casque bleu de la Monusco à Kibati (Nord-Kivu) en septembre 2012 (Monusco/Sylvain Liechti)

Au cours des 20 derniers mois, l’Est du Congo a combattu la plus longue et complexe épidémie d’Ebola de l’histoire du pays. Elle a aussi été la plus meurtrière, fauchant 2 276 personnes.

Mais un nouveau mal transmissible est apparu : le coronavirus, ou COVID-19. Depuis le 29 mars, date de l’annonce des deux premiers cas confirmés à Bukavu, la pandémie touche à son tour officiellement le Kivu.

Cette analyse tente d’anticiper les effets que pourrait avoir cette nouvelle épidémie sur la paix et la sécurité dans le Kivu, même si peu de précédents permettent de fonder des prévisions. Le COVID-19 est la première pandémie à coronavirus de l’histoire. Elle n’en est encore qu’à ses débuts dans le monde et plus encore sur le continent africain. Surtout, elle n’a encore jamais touché de zone de conflit.

Si l’épidémie d’Ebola récente peut fournir des enseignements intéressants, les deux situations sont distinctes. L’épidémie d’Ebola n’a touché qu’une zone circonscrite aux provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri. Bien que sa létalité était très forte (plus de la moitié des malades décédaient) la maladie n’était transmissible que lors de l’apparition de symptômes spectaculaires aisément identifiables et donc traçables. Un vaccin a pu être utilisé pour aider à contrôler la contagion. Enfin, la RDC a reçu une aide de la communauté internationale importante pour y faire face : plus de 800 millions de dollars au total. Le personnel de santé est devenu une cible et la captation de ressources allouées par la communauté internationale un enjeu, qui semble avoir accentué les conflits.

A contrario, l’épidémie de COVID-19 n’a de cesse de s’étendre géographiquement et rien n’indique qu’elle restera cantonnée à certaines poches dans l’Est de la RDC. Les stratégies de contrôles par traçage et isolement sont extrêmement ardues face à ce virus, qui peut être transmis par des porteurs asymptomatiques et seuls quelques pays au monde (Singapour, Taïwan, la Corée du Sud, le Japon ou encore le Vietnam) sont provisoirement parvenus à les appliquer avec succès. Tous étaient des pays dotés d’États forts et il n’est pas certain que la RDC dispose de cette capacité, en particulier dans l’Est. Enfin, il s’agit d’une pandémie affectant tous les continents. Si la Chine et l’Union européenne se sont engagés à aider le continent (l’Union européenne a notamment annoncé qu’elle « garantissait » 15 milliards d’euros d’aide) cette assistance, consentie au continent dans son ensemble, sera nécessairement plus diluée que la riposte contre Ebola.

Dans ces conditions, toute analyse prospective est nécessairement spéculative et les tendances avancées ici ne peuvent être, au mieux, que provisoires.

Conséquences observables

L’arrivée du virus dans la région a toutefois, d’ores et déjà eu des conséquences observables dans le Kivu. Tous les Etats limitrophes ont fermé leurs frontières aux voyageurs : c’est le cas du Burundi depuis le 15 mars, du Rwanda depuis le 21 et l’Ouganda depuis le 23. Ces décisions ont coupé des voies de communications régulièrement empruntés par les Kivutiens, comme la route Bukavu – Goma via Kibuye au Rwanda, ou encore la route Bukavu – Uvira via le Rwanda et le Burundi. Une partie du trafic s’est donc reportée vers des routes en moins bon état et ou plus dangereuses, exposant les voyageurs à davantage de risques. Une hausse de l’insécurité a ainsi été constatée début avril dans la plaine de la Ruzizi, sans que l’on puisse directement la relier aux fermetures des frontières. Par ailleurs, les autorités provinciales ont décidé de fermer les voies d’accès aux principaux centres urbains de la région que sont Bukavu, Goma, Butembo et Beni. 

Ces restrictions ne s’appliquent en principe pas aux marchandises. Néanmoins, certains témoignages recueillis par le KST indiquent que ces décisions sont interprétées de manière maximalistes et ont, dans les faits, ralenti le commerce. Une grande partie des échanges dans la région est, de surcroît, le fait de petits commerçants qui se déplacent physiquement avec leurs produits. Par ailleurs, ces frontières – notamment celle entre Goma et Gisenyi, au Rwanda, sont, en temps normal, traversées quotidiennement par des milliers de travailleurs journaliers.

La crise a donc déjà entraîné la perte de ces activités économiques ainsi que l’augmentation des prix des biens de première nécessité ce qui rogne le pouvoir d’achat des habitants. Le 26 mars, peu après la fermeture des frontières, l’inflation atteignait déjà entre 5 et 88% sur les produits de première nécessité selon les relevés du KST à Goma.

Mais la situation économique pourrait s’aggraver encore si les autorités locales adoptaient des mesures de confinement total, comme celles mises en place dans la commune de la Gombe, à Kinshasa depuis le 6 avril. Celles-ci pourraient avoir des conséquences dévastatrices sur l’emploi et les revenus dans des villes où le salariat est l’exception, le travail à distance rarement possible et le secteur informel représente l’essentiel des postes (le secteur informel urbain représentait 81,5% des emplois en 2012 en RDC). Si elles étaient décidées, ces mesures pourraient en outre générer des tensions en portant atteinte aux intérêts fondamentaux d’une partie significative de la population. 

Par ailleurs, le ralentissement économique international touche également le Kivu. Comme lors des crises économiques précédentes, l’envoi de fonds par la diaspora, surreprésentée dans les couches les plus vulnérables des sociétés industrialisées, pourraient se tarir. Les prix des matières premières, sur les marchés internationaux, ont par ailleurs significativement baissé. L’impact est déjà visible, notamment, sur les cours de l’étain dont le minerais, la cassitérite, est notamment extrait des territoires de Walikale et de Shabunda. 

Evolution des prix de l’étain sur un an, en dollar par tonne (source : lme.com)

Néanmoins, la valeur d’autres minerais produits dans le Kivu comme l’or, considéré comme une valeur refuge, s’est maintenue à un niveau historiquement élevé. 

Evolution des prix de l’or sur un an en dollar par once (source : lme.com)

Les conséquences sécuritaires du ralentissement économique global restent toutefois difficiles à anticiper. Le marasme économique, en particulier lorsqu’il touche les jeunes, pourrait faciliter les recrutements par les groupes armés. Néanmoins la précédente crise financière mondiale, en 2008 et 2009, n’a pas eu d’impact clair sur l’ampleur des conflits. L’année 2009 a même été une année de relatif apaisement, avec notamment la signature des accords du 23 mars, mettant fin à la rébellion la plus puissante d’alors, le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP). Ces accords s’expliquent toutefois bien plus par les reconfigurations régionales que par la crise économique internationale.

Mesures préventives

Surtout, les effets de l’épidémie de coronavirus ne se limitent pas à la sphère économique et affectent l’ensemble des acteurs de diverses manières. La mission de l’ONU en RDC (Monusco) est par exemple touchée de façon inédite par cette crise. Bien qu’aucun cas n’a été recensé à ce jour dans ses rangs (selon les déclarations de son porte-parole au KST) elle a pris des mesures préventives pour ne pas devenir un vecteur de l’épidémie.

Elle encourage son personnel à risque à retourner dans son pays d’origine. Ses civils restés en RDC doivent travailler à distance depuis leur domicile. Et les rotations de personnel en uniforme ont été suspendues pour une durée initiale de trois mois, ce qui pourrait peser, à moyen terme, sur le moral des troupes. Le réseau de liaisons aériennes régulières de la Monusco (le plus dense du pays) a été suspendu, ce qui pose des problèmes logistiques pour les nombreuses organisations qui y ont recours, y compris les FARDC.

Malgré ces précautions, les réactions hostiles des communautés locales à l’égard des agents de l’ONU pourraient se multiplier, le coronavirus étant pour l’instant largement vu comme un problème venu de l’étranger. Ce type de phénomène a notamment été observé par le KST à de nombreuses reprises lors de l’épidémie d’Ebola. Et des réactions hostiles à l’égard des étrangers ont également été constatés à Kinshasa depuis le début de l’épidémie de coronavirus.

Au cours des mois qui viennent, les pays donateurs de la mission, en troupe comme en financement, pourraient concentrer leurs ressources sur leur territoire, faisant passer la crise dans le Kivu au second plan de leurs préoccupations. Enfin, les initiatives de médiation et de démobilisation des groupes armés, qui nécessitent des voyages, des réunions et des regroupements, risquent d’être rendues plus difficiles par les mesures destinées à lutter contre la crise sanitaire. Certains camps où étaient regroupés des combattants ont déjà été fermés, comme à Mubambiro, près de Sake, avec de probables conséquences négatives pour la sécurité.

Il découle de ceci que l’efficacité de la Monusco devrait être réduite pour plusieurs mois. Sa capacité à maintenir la pression sur les groupes armés, déjà insuffisantes pour beaucoup de congolais, devrait être encore affaiblie.

Impact régional

Les pays de la région, souvent plus insérés dans l’économie internationale, devraient également être durement touchés par la crise. Le Rwanda, en particulier, a largement investi ces dernières années dans le transport aérien, le tourisme et les conférences. L’impact exceptionnellement important de la crise du coronavirus sur ces secteurs pourrait provoquer un choc conduisant au réexamen des priorités du pays. 

Par ailleurs, si la crise y provoquait de la contestation dans les pays voisins, notamment au sein des élites, une focalisation vers l’extérieur – et notamment vers la RDC – pourrait être une stratégie de survie des pouvoirs en place. Ce choc intervient de surcroit dans une période où la défiance entre l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi est exceptionnellement importante, malgré les efforts de la RDC pour les rapprocher.

La guerre par procuration que se livrent ces pays sur le sol congolais, notamment sur les hauts-plateaux du Sud-Kivu, pourrait en conséquence se maintenir, voire se renforcer. La maîtrise des circuits de contrebande, notamment pour les ressources ayant conservé leur valeur comme l’or, pourrait revêtir une importance plus grande encore au niveau régional.

Par ailleurs, les forces de sécurité congolaises risquent de faire face à des difficultés croissantes. L’imposition des mesures distanciation sociale risque de les obliger à affecter leurs ressources, très limitées, prioritairement aux espaces urbains. Par ailleurs, dans le Kivu, le maintien de l’ordre mène fréquemment à des abus, lesquels peuvent dégénérer en conflits locaux. Enfin, la crise budgétaire de l’Etat congolais, qui devrait s’accentuer notamment du fait du ralentissement économique global, devrait rendre le financement des opérations militaires plus ardu. Même si la Monusco entend tout mettre en œuvre pour continuer à appuyer les FARDC dans leur action contre les groupes armés – notamment les Forces démocratiques alliées (ADF) sur le territoire de Beni – l’affaiblissement des FARDC comme de la Monusco risque d’avoir un impact négatif sur ces opérations.

Les groupes armés et les milices, enfin, devraient être également touchés par la crise en cours. Même si elle est difficile à quantifier, une partie importante de leurs revenus provient  de taxes imposées sur les barrages routiers, où l’activité a déjà décru, et ce de manière probablement durable. 

Ceci pourrait inciter ces groupes à avoir recours à d’autres moyens, notamment violents, pour combler leur manque à gagner : les cas de kidnappings contre rançon, de pillage et d’enlèvements pourraient se multiplier. Par ailleurs, la maîtrise des circuits de contrebande pourrait devenir un enjeu plus important encore.

De plus, le développement des groupes d’autodéfense (Mai-mai ou Raia Mutomboki) a été historiquement lié à des menaces perçues comme extérieures, comme la présence des armées des pays voisins dans les années 1990 ou celle de rébellions soutenues par l’étrangers dans les années 2000 et 2010. Même si la pandémie de coronavirus est une menace de nature différente, les groupes armés pourraient exploiter ce besoin de sécurité en contrôlant par exemple les mouvements dans les communautés, ce virus étant pour le moment largement vu comme une menace venue de l’extérieur. 

Enfin, la volonté de s’approprier une partie de l’aide internationale allouée à la lutte contre la maladie – que celle-ci s’avère finalement significative ou non – pourrait contribuer à entretenir l’insécurité, comme ce fut le cas lors de l’épidémie d’Ebola.

Paralysie de la communauté internationale, renforcement des conflits régionaux, affaiblissement de l’Etat… Si elles se confirment, ces tendances pourraient favoriser l’émergence de nouvelles milices et groupes armés, accélérant la fragmentation du paysage sécuritaire dans le Kivu. En une décennie, le nombre de groupes armés recensé est passé de 30 à plus de 130. Ils pourraient être plus nombreux encore au sortir de la crise du coronavirus.

Ce billet de blog a été mis à jour mercredi 15 avril 2020 pour rendre compte la résurgence de l’épidémie d’Ebola.

“Balkanisation”, tensions régionales ou faiblesse de l’Etat : les vraies menaces sur la stabilité des Kivus

Un camp des FARDC (armée congolaise) près de Kibumba (Nord-Kivu) pendant la crise du Mouvement du 23 mars (M23) en 2012 (UN Photo/Sylvain Liechti)

La scène s’est produite à Baraka, au Sud-Kivu, le 17 janvier. Un jeune militant de la plateforme d’opposition congolaise Lamuka, coiffée d’un bandeau blanc, harangue la foule et déborde de haine. Il donne 48 heures aux Banyamulenge pour quitter le pays, ordonne de chasser les récalcitrants par la force et menace tous ceux qui aideront ou  logeront les membres de cette minorité congolaise rwandophone.

Est-ce un hasard ? Ce dérapage s’est produit à l’issue d’une manifestation nationale à l’appel de l’opposition contre la « balkanisation » du pays. En RD Congo ce terme désigne la crainte, très répandue, qu’il existerait un complot des Etats voisins, en association avec certaines communautés présentes sur le territoire congolais, pour annexer ses riches territoires de l’Est. Selon cette théorie, ces Etats enverraient clandestinement leurs ressortissants en RD Congo pour préparer cette annexion. Le plus souvent, ce sont les communautés tutsies de la région, et en particulier celle du Rwanda, qui sont désignés comme étant les comploteurs.

Ce thème, qui revient régulièrement dans le débat congolais, a été renforcé dans les années 1990 et 2000, par l’occupation de grandes parties du territoire congolais par des rébellions en partie dirigées par des membres des communautés congolaises rwandophones, et soutenues par l’Ouganda (RCD/K-ML) et le Rwanda (RCD-Goma).

Ces dernières semaines, il connait un regain de popularité, notamment depuis un point de presse du cardinal Fridolin Ambongo, plus haute autorité catholique du pays, lors d’une visite à Beni. Lors de ce discours, il a en effet affirmé que les massacres qui touchent ce territoire depuis novembre étaient « planifiés » avec pour « objectif […] la balkanisation de notre pays ». « Cela se vérifie à travers le remplacement de la population déplacée par des populations généralement rwandophones et ougandophones », a-t-il ajouté, dénonçant le « déversement » de populations par les pays voisins, dont l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi.

Malgré les précautions oratoires du prélat, qui a notamment confirmé la nationalité congolaise de certaines communautés rwandophones, dont les Banyamulenge, la diffusion de cette thèse pourrait renforcer la défiance contre ces minorités. Plusieurs messages haineux, comparables à ceux de Baraka, ont en en effet circulé sur les réseaux sociaux tout au long du mois de janvier.

Ces suspicions ont également été alimentées par les propos maladroits de Vital Kamerhe, le directeur de cabinet du président, présent Rwanda le 4 janvier pour le mariage d’un fils de l’ancien ministre rwandais de la défense James Kabarebe. Ce dernier a en effet dit offrir 30 vaches pour « consolider les relations » entre le Rwanda et le « Kivu », comme si les provinces de l’Est de la RD Congo constituaient une entité séparée du reste du pays.

L’opposant et candidat à la dernière élection présidentielle Martin Fayulu, qui utilise la rhétorique de la balkanisation depuis plusieurs années, a profité de ce contexte pour réitérer ses propos, accusant même publiquement le président Félix Tshisekedi et son prédécesseur, Joseph Kabila, de poursuivre ce projet. En privé, il affirme même que Félix Tshisekedi chercherait à mener la « balkanisation » à son terme en complicité avec le président rwandais Paul Kagame.

Ce thème, qui offre une explication simple à des problèmes complexes, rencontre en tout cas un réel succès populaire. Et les affrontements intenses, qui ont notamment touché trois zones de l’Est Congolais ces derniers mois, ont notamment contribué à renforcer sa popularité.

Ceux du territoire de Beni, tout d’abord, cités par Mgr Ambongo à l’appui de son discours. Deux cent soixante-cinq civils y ont été tués principalement par la mystérieuse rébellion islamiste d’origine ougandaise des Forces démocratiques alliées (ADF) depuis novembre, selon le dernier décompte du Baromètre sécuritaire du Kivu (KST). Ce mode opératoire, particulièrement brutal et difficilement compréhensible, a de fait, abouti à des déplacements internes de civils fuyant les massacres.

Celui des hauts-plateaux de Fizi et Uvira, ensuite. Des groupes armés issus des communautés locales Banyindu, Babembe et Bafuliru y contestent la création de la commune rurale de Minembwe, située dans une zone majoritairement Banyamulenge. Des violences, contre les civils et des vols de bétail, y ont notamment été commises. Dans le même temps, des groupes armés banyamulenge, prétendant défendre leur communauté, ont également commis des violences contre des civils. De nombreux villages ont été brûlés au cours de cette crise qui a amené, là aussi, à des déplacements de population. La défection du colonel de l’armée congolaise Michel Rukunda, alias Makanika, (un munyamulenge) début janvier, est venu accréditer l’idée qu’une vaste rébellion banyamulenge serait en gestation. C’est « l’expansionnisme Banyamulenge », assure ainsi un responsable politique de la ville de Bukavu au KST.

Le troisième conflit alimentant les suspicions est celui déclenché fin novembre par l’armée congolaise pour déloger la rébellion hutu rwandaise du Conseil national pour le renouveau et la démocratie (CNRD) du territoire de Kalehe. Comme dans le territoire de Rutshuru les mois précédents, de nombreuses sources locales contactées par le KST ont rapporté la présence de soldats du gouvernement rwandais sous uniforme congolais. Selon plusieurs d’entre elles, des habitants effrayés ont alors déserté les villages de Kigogo et Kasika.

Mais ces trois situations semblent en réalité obéir à des logiques locales différentes et il paraît difficile d’y voir un plan concerté à l’échelle régionale.

Dans le territoire de Beni, les ADF, sont arrivés il y a près de 25  ans avec l’objectif de lutter contre le pouvoir de Kampala. Ils ont tissé des relations avec des communautés locales et ont notamment tiré profit de leurs conflits, selon les recherches du Groupe d’étude sur le Congo (GEC). Ce groupe pourrait avoir, dans une certaine mesure, des ambitions territoriales, mais il paraît difficilement imaginable qu’elles puissent un jour aboutir à la reconnaissance internationale d’un Etat indépendant ou à un rattachement à l’Ouganda.

Pourtant, dans son discours du 3 janvier, Mgr Ambongo a affirmé que des « immigrés rwandais chassés de Tanzanie il y a quelques années » ont été « déversés » dans les zones vidées de leur population par les massacres. Il s’agit d’une référence aux migrations de populations hutues qui ont quitté ces dernières années des territoires congolais de Masisi et Lubero vers la province de l’Ituri, et qui ont transité par Beni. L’ampleur et l’actualité de ces migrations restent toutefois difficiles à évaluer. Elle ne semblent, en tout cas, ne concerner que très marginalement les zones urbaines du territoire de Beni cible principale des massacres récents.

Sur les hauts plateaux de Fizi et Uvira, ensuite, les groupes armés banyamulenge paraissent affaiblis, divisés, et pourraient très difficilement avoir les moyens de projets indépendantistes. Le profil du colonel renégat, Makanika, cadre par ailleurs mal avec l’idée que les groupes armés banyamulenge seraient complices du Rwanda. Makanika a, au contraire, pris part à de nombreuses rébellions contre Kigali dans les années 2000, et il était encore décrit en 2013 comme « fermement opposé au Rwanda ». Plusieurs membres de la société civile banyamulenge expriment en outre de la défiance vis-à-vis du Rwanda, affirmant notamment que les rébellions et groupes mai-mai qui les menacent sont soutenues par Kigali, qui chercherait ainsi de les punir d’avoir abrité en leur sein une rébellion rwandaise : le Congrès national rwandais (RNC).

De plus, malgré de nombreuses rumeurs, peu d’officiers congolais semblent avoir suivi les traces Makanika. Il a certes été rejoint par d’anciens militaires revenus de l’étranger, comme Gakunzi Masabo et Alexis Gasita dans son fief de Kajembwe. Mais la plupart des leaders militaires banyamulenge actifs dans l’armée congolaise, comme Masunzu, Venant Bisogo, et Mustafa, sont actuellement stationnés très loin du front, dans l’ouest du pays. L’ancien chef rebelle Richard Tawimbi se trouve lui aussi, dans la capitale congolaise. Et les autres officiers banyamulenge sont étroitement surveillés par leurs collègues. Trois officiers banyamulenge soupçonnés de vouloir faire défection – le lieutenant-colonel Joli Mufoko Rugwe, le major Sébastien Mugemani et le sous-lieutenant Aimable Rukuyana Nyamugume – sont ainsi aux arrêts depuis plusieurs mois au camp Saïo à Bukavu, selon une source militaire et une source de la société civile locale.

Dernier territoire où la réalité de terrain correspond mal à la théorie de la balkanisation : celui de Kalehe. Plusieurs sources des autorités coutumières locales, onusiennes, diplomatiques et militaires congolaises, ont, il est vrai, confirmé au KST la présence d’éléments des Forces de défense rwandaises (RDF) lors de l’offensive contre le CNRD. Les estimations de leur nombre divergent considérablement, de quelques officiers de renseignement à plusieurs bataillons. Mais selon une source militaire congolaise, qui affirme avoir été présente lors de l’arrivée discrète d’un bataillon rwandais, ces opérations sont ponctuelles et acceptées par le président Félix Tshisekedi. Elles n’auraient été dissimulées que par crainte d’une réaction hostile des habitants. Surtout, plutôt que de « déverser » des populations rwandophones en RD Congo, elles ont abouti au contraire au rapatriement de près de 2500 membres rebelles rwandais du CNRD (combattants et familles) de la RD Congo vers le Rwanda.

La théorie de la balkanisation décrit donc mal les conflits divers qui touchent les Kivus. Contrairement à la situation des années 2000-2013, aucune rébellion rwandophone congolaise ne semble en réalité être soutenue par le Rwanda actuellement.

Cela ne signifie pas, pour autant, que la situation actuelle soit rassurante. Des dizaines de milliers de Congolais de l’Est vivent dans des territoires sous contrôle de plus d’une centaine de groupes armés et échappent, de fait, à la souveraineté de Kinshasa. Plus qu’un plan régional concerté entre Etats voisins pour dépecer la RD Congo, ce sont les tensions entre ces mêmes états, conjugués à la faiblesse des autorités congolaises, qui paraissent menacer la stabilité des Kivus.

L’Ouganda et le Burundi d’une part, et le Rwanda d’autre part, s’accusent en effet mutuellement de soutenir des groupes dissidents dans l’Est du Congo et n’hésitent pas à les combattre, soit directement, soit par l’intermédiaire de groupes alliés.

Kigali a notamment accusé le Burundi et l’Ouganda de soutenir le RNC, ce qui a été en partie confirmée par le groupe d’expert de l’ONU pour la RDC. Le RNC a toutefois été considérablement affaibli dans des conditions mystérieuses en 2019 : il ne dispose de moins d’une cinquantaine d’homme près du village de Miti, selon une source des renseignements de la Monusco et une source de la société civile.

Plusieurs attaques, menées à partir du territoire congolais, ont en outre touché le Burundi et le Rwanda ces derniers mois. Ce fut le cas de l’attaque de Kinigi au Rwanda le 6 octobre attribuée par Kigali à la rébellion hutu rwandaise du Rassemblement pour l’unité et la démocratie (RUD) qui serait soutenue par l’Ouganda. Puis de celle du 22 octobre à Musigati, au Burundi, revendiquée par les RED-Tabara, un groupe rebelle burundais opérant au Sud-Kivu. Le 16 novembre enfin, le Burundi a subi une nouvelle attaque, à Mabayi, pour laquelle le président burundais a accusé le Rwanda.

Par ailleurs, plusieurs rébellions burundaises hostiles au gouvernement de Gitega sont présentes dans le Sud-Kivu, comme les RED-Tabara, le Frodebu ou encore les FNL. Selon une source militaire congolaise et un rapport des experts de l’ONU, le RED-Tabara, notamment, a été soutenu par Kigali ces dernières années. Par ailleurs, les Forces de défense nationale du Burundi (FDN) et les milices Imbonerakure (proche du pouvoir de Gitega) font régulièrement des incursions en RD Congo, notamment selon les rapports du groupe d’experts de l’ONU sur la RDC et des responsables sécuritaires interrogés par le KST. Certains membres des autorités burundaises soutiendraient par ailleurs plusieurs groupes armés congolais, comme les Mai-mai Mbulu, dans la plaine de la Ruzizi, probablement pour prévenir l’éventualité d’une attaque sur leur sol.

Si l’élection présidentielle burundaise, prévue pour le mois de mai, devait provoquer une contestation violente comparable à la précédente, en 2015, le Sud-Kivu pourrait redevenir un champ de bataille. Cela ne signifierait pas, pour autant, que la « balkanisation » du pays soit en marche.

Après la mort d’au moins 77 civils, la stratégie de l’armée congolaise contre les ADF en question

Soldat de l’armée congolaise dans le Nord-Kivu, en 2012. (MONUSCO/Sylvain Liechti)

Ce billet de blog a été mis à jour lundi 25 novembre 2019 pour rendre compte d’une nouvelle attaque à Beni, portant le bilan à 77 civils tués.

«Serons-nous les prochains ?» Les habitants du territoire de Beni ne peuvent plus s’endormir sans se poser cette effrayante question. Ces deux dernières semaines, aucune nuit, ou presque, ne s’est terminée sans massacre de civils, dans cette région du Grand Nord-Kivu. Dix personnes tuées à Kokola le 5 novembre, 15 à Mbau la semaine suivante, 20 à Mavete et Beni le 19 novembre… En tout, le Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) a pu documenter la mort de 77 civils dans des exactions des Forces démocratiques alliées (ADF). Sur une période si courte, c’est inédit depuis la vague de massacres de fin 2014, au cours duquel 345 personnes avaient été tuées en l’espace de trois mois dans le territoire de Beni.

Toutes ces exactions sont survenues sur la route entre Beni-ville et Eringeti, l’axe le plus peuplé de la région. De ces localités, on entend, au loin, les combats que mènent les soldats de l’armée congolaise à l’arme lourde, contre cette rébellion islamiste d’origine ougandaise. Mais ce sont des voisins que l’on retrouve morts au petit matin, le plus souvent tués à l’arme blanche.

Selon l’armée congolaise, pourtant, la « grande offensive » lancée le 30 octobre contre les ADF a tout d’un succès. Sa communication, reprise par les médias congolais faute de source alternative, fait état d’avancées importantes dans le « triangle de la mort », entre Eringeti, Mbau et Kamango. A l’en croire, les camps des ADF de Vemba, Kadou, Kididiwe, Karwamba, Mabeto, Mayangose, Bahari, Chochota ou encore Mapobu ont été repris.

De fait, le KST a pu confirmer la conquête de certains d’entre eux, dont celui de Mapobu, qui était l’une des principales bases de cette rébellion (voire carte ci-dessous), au cours d’offensives qui ont coûté la vie à au moins 19 soldats congolais. De même, la mort d’un des chefs des ADF, présenté comme « Mzee wa Kazi » par l’armée congolaise, paraît crédible. L’analyse de trois photos différentes de sa dépouille obtenues par le KST laisse penser qu’il s’agit en réalité de Nasser Abdu Hamid Diiru alias Kikute, le commandant en second du camp Mwalika.

Organigramme extrait du rapport du Groupe d’étude sur le Congo « Les ADF vus de l’intérieur », de novembre 2018.

Les avancées sont-elles le signe d’une victoire militaire prochaine ? Un indicateur notamment, fait douter de l’affaiblissement réel des ADF : le nombre de combattants neutralisés. Le KST n’a pu confirmer la mort que de 7 d’entre eux. Certaines photos de la prise de Mapobu montrent quatre corps supplémentaires. Le chef de l’opération, le général Jacques Nduru Chaligonza, a pour sa part annoncé, le 8 novembre, que ses hommes avaient tué 25 combattants ennemis. Mais les FARDC se refusent depuis à annoncer un bilan complet.

Quelle que soit la source, les pertes enregistrées par les ADF paraissent relativement minimes. Dans leur dernier rapport, les experts de l’ONU estimaient en effet que cette rebellion disposait d’entre 790 et 1060 éléments, répartis entre leurs différents camps.

« L’ennemi mène des combats retardataires : ils engagent peu de combattants à chaque fois et cherchent seulement à ralentir notre progression afin permettre au noyau dur de fuir », reconnaît un officier de l’armée congolaise.

Selon cette source, les attaques menées par les ADF contre les civils auraient pour but de faire reculer les FARDC vers les zones urbanisées et de les détourner ainsi de leurs objectifs. « Mais nous avons compris cette stratégie, poursuit-elle. C’est pourquoi nous continuons notre progression vers l’intérieur. » Dans le viseur des FARDC donc, le principal camp des ADF : le « complexe de Madina ».

Carte extraite du rapport des experts de l’ONU sur la RDC de juin 2019.

Dans le cas où cette base serait conquise, cela signifierait-il la fin des ADF ? Lors des précédentes offensives, comme celle de 2014, les FARDC avaient réussi à la conquérir. Mais le territoire n’avait pas été durablement occupé et les rebelles avaient pu reprendre leurs bastions et reconstituer leurs capacités. Rien ne prouve qu’il en irait autrement cette fois. « Notre stratégie est différente, promet pourtant notre officier. Une fois que nous aurons conquis nos objectifs, nous allons consolider notre présence et occuper la zone ».

Les FARDC seront-ils capable de soutenir un tel effort dans la durée ? Certaines sources militaires annoncent que des moyens très importants ont été engagés, avançant même le chiffre, invérifiable, de 22 000 soldats présents sur le front. Il paraît toutefois peu crédible au regard des bilans humains annoncés. Par le passé, plusieurs offensives des FARDC avaient pris fin, faute de financement. Il n’est pas certain que l’Etat congolais puisse faire mieux cette fois, au vu des finances publiques. Fin septembre, seuls 3,3 milliards de dollars avaient pu être rassemblés pour le budget de l’Etat, contre 4,3 prévus à cette date. Et Kinshasa a d’autres coûteuses priorités, comme la mise en place de la gratuité de l’enseignement primaire.

Dans ce contexte, les accusations de complicités avec les ADF fleurissent. Par le passé, les autorités de Kinshasa ont régulièrement accusé les autorités locales de collusion avec cette rébellion. Mais pour l’ancien ministre des Affaires étrangères Antipas Mbusa Nyamwisi, influent dans la région, le problème vient plutôt des chefs de l’armée congolaise. « Aucune offensive ne pourra réussir tant que ces hommes, dont les méfaits ont été maintes fois démontrés, seront toujours en place », affirme-t-il au KST. Cet opposant s’était rapproché du président Félix Tshisekedi en mai dernier et avait plaidé pour la nomination de certains officiers au commandement des opérations contre les ADF, sans obtenir gain de cause. Il s’est depuis éloigné de la présidence : il affirme n’avoir plus remis les pieds au pays depuis le mois d’août.

Le coût en vies civiles de l’opération rend, en tout cas, sa poursuite difficilement soutenable à long terme. Si les massacres se poursuivent, l’opinion publique congolaise pourrait cesser de soutenir la principale offensive annoncée par Félix Tshisekedi dans l’Est du pays. Des manifestations sporadiques ont déjà eu lieu Beni, Butembo, Oicha et Kasindi. Le mouvement citoyen Lucha, qui avait livré de l’aide aux FARDC le 9 novembre, manifeste désormais pour demander des mesures de sécurisation de la population, comme à Oicha le 20. Les députés du Nord-Kivu, qui avaient appelé de leur voeux cette opération le 4 novembre, se disent désormais « vivement préoccupés » par l’évolution de la situation.

« En réalité, cette opération n’a pas été préparée, grince l’un d’eux. Elle a été faite seulement pour satisfaire le président qui s’est engagé à ramener la paix dans l’Est. Certains chefs militaires n’y ont eux-mêmes jamais cru ».

Le président Félix Tshisekedi avait en effet publiquement annoncé, le 10 octobre, l’imminence de la « dernière » offensive contre les ADF qui allait « les exterminer définitivement ». Pour ce faire, il avait notamment tenté d’obtenir le soutien de l’Ouganda. Il avait même, plus largement, tenté de constituer une coalition régionale contre les groupes armés dans l’Est, avec la création d’un état-major régional intégré à Goma.

Ses efforts ont cependant buté sur la mésentente entre Kigali et Kampala : le 25 octobre, l’Ouganda a ainsi refusé de s’associer à cette initiative. Félix Tshisekedi a bien abordé de nouveau le sujet avec Yoweri Museveni, le 9 novembre à Kampala. Officiellement, les deux hommes sont convenus « d’oeuvrer ensemble » contre « les forces négatives qui sévissent dans l’Est de la RDC ». « Mais nous ne voyons rien, sur le terrain, qui laisse penser que l’Ouganda aide les FARDC dans cette opération », assure un cadre de la Monusco.

Les FARDC sont donc seules sur le front. Et ce d’autant plus que la Monusco n’a pas été associée à l’offensive non plus. Elle ne la soutient que ponctuellement avec des vols de reconnaissance et l’évacuations de blessés – une vingtaine de soldats FARDC en ont bénéficié jusqu’à présent, selon une source onusienne.

La Monusco a également bien du mal à accomplir sa mission de protection des civils, qui est pourtant l’une des deux priorités de son mandat. « Nous essayons de mettre en place des patrouilles vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept-jours sur sept, ainsi que des barrages pour filtrer les déplacements, explique un de ses cadres. Mais il est très difficile de contrôler des individus qui se déplacent la nuit avec de simples armes blanches. Il semble même que les ADF utilisent des réseaux déjà implantés dans les villes ».

La rébellion islamiste est en effet présente dans la région depuis 1995 et a noué d’étroites relations avec certaines communautés locales. Et elle semble, de son côté, avoir minutieusement préparé l’offensive des FARDC. Aux mois de septembre et octobre, le KST avait ainsi pu observer une recrudescence d’attaques ADF contre des positions FARDC, possiblement dans le but de les intimider et de récupérer des armes. 

« On a également constaté des mouvements vers Tshabi, dans l’Ituri, laissant penser que les ADF ont mis leurs femmes et leurs enfants à l’abri », ajoute une source onusienne. Lors de certaines de leurs attaques, les rebelles ont également ciblé des communautés particulières, comme les pygmées, dont certains membres servent parfois de pisteurs à l’armée congolaise. Une famille de notable d’Oicha a également été décimée.

A ce prix, l’armée congolaise parviendra peut-être à conquérir les derniers bastions des ADF. Peut-être est-ce l’objectif qu’elle s’est fixée. Cela permettrait au pouvoir politique d’afficher des résultats. Une victoire totale sur les ADF semble en revanche difficilement concevable sans un changement de stratégie.

Entrée des troupes étrangères en RDC : pourquoi la réunion de Goma a échoué

Les représentants des armées de la région lors de la première réunion de Goma, les 13 et 14 septembre (DR/ Jonathan Kombi pour actualite.cd)

Ce billet de blog a été mis à jour lundi 18 novembre 2019 pour rendre compte des résultats de la rencontre entre Félix Tshisekedi et Yoweri Museveni du 9 novembre.

L’Ouganda ne participera pas à une nouvelle aventure des pays voisins dans l’Est de la RD Congo. Du moins, pas maintenant et pas sous la forme envisagée jusque là. 

Les 24 et 25 octobre dernier, à Goma, une réunion très attendue devait en effet acter la création d’un « état major intégré » des armées de la région (Burundi, RDC, Rwanda, Ouganda, Tanzanie) ce qui aurait pu ouvrir la voie à la participation de soldats de ces pays à des opérations contre les groupes armés dans l’Est de la RDC. Cette table ronde s’est bien tenue, en présence du chef d’Etat-major de l’armée congolaise Célestin Mbala, du chef des forces terrestres ougandaises Peter Elwelu, du chef des renseignements militaires rwandais Vincent Nyakarundi et d’observateurs de la Monusco (menés par le général français Thierry Lion, commandant adjoint de la force) et du commandement de l’armée américaine en Afrique (Africom). 

Mais la partie ougandaise a finalement refusé de signer la déclaration finale. Selon plusieurs sources militaires et diplomatiques, dont une présente à ces assises, ce refus n’est intervenu qu’au deuxième et dernier jour de la réunion. L’Ouganda n’avait pourtant pas exprimé de réticences jusque-là, ni lors de la précédente réunion de Goma, les 13 et 14 septembre, ni lors de la première journée, le 25 octobre. Ce brutal changement de position suggère un contre-ordre venu de Kampala, qui entretient des relations très tendues avec le Rwanda depuis des mois.

Selon une source militaire congolaise présente à la réunion et plusieurs sources proches de l’armée ougandaise, Kampala souhaite maintenant participer à la traque des Forces démocratiques alliés (ADF, rebellion islamiste d’origine ougandaise, présente au Congo) dans le cadre d’un accord bilatéral et refuse désormais tout accord régional. 

L’Ouganda a notamment voulu éviter un deal qui aurait permis à l’armée rwandaise d’être légalement présente en RD Congo, y compris dans la partie Sud du Sud-Kivu et dans le grand Nord-Kivu, selon une source proche du dossier. 

« L’Ouganda semble s’être rendu compte que le Rwanda allait être le grand gagnant de cette coalition, analyse une source diplomatique. Kigali aurait obtenu un vernis de légalité pour justifier la présence de ses troupes dans l’Est du Congo et étendu sa zone d’influence ».

Selon une source proche du dossier, l’Ouganda était également extrêmement irrité par l’arrivée discrète de troupes rwandaises dans l’Est du Congo ces derniers mois. Cette présence a été signalée au Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) par plusieurs sources de la société civile, de l’armée et des autorités locales congolaises, et n’a pas été contestée par une source militaire rwandaise et une source militaire congolaise interrogées. 

Mais l’Ouganda n’était pas le seul opposant à la coalition régionale. Le Front commun pour le Congo (FCC) de Joseph Kabila, majoritaire au parlement, a émis des « réserves » contre « l’entrée des forces étrangères sur le territoire congolais », estimant que cela « mènerait à un règlement des comptes entre ces forces, vue l’état de belligérance avéré qui les caractérisent [et dont] les victimes collatérales seraient inévitablement [les] populations de l’Est du pays ».

Ces dernières semaines, la société civile de l’Est du Congo s’est également élevée contre toute présence armée étrangère sur son sol. Des parlementaires, comme le député de l’Union pour la nation congolaise (UNC, membre de la coalition gouvernementale) Juvénal Munubo et le sénateur Jean-Philippe Mabaya (opposition) ont également interpellé l’exécutif en déposant des questions orales avec débat, ce qui a d’ailleurs semblé embarrasser le gouvernement : il n’a fourni aucune réponse à ces questions, ni informé officiellement la représentation nationale des négociations en cours. Pour Tshisekedi, qui a pour slogan « le peuple d’abord », pousser un projet face à une telle hostilité populaire aurait sans doute été difficile.

La création de cet état-major intégré est-elle donc définitivement abandonnée ? Pas certain.

Le président congolais Félix Tshisekedi et son homologue ougandais Yoweri Museveni ont abordé le dossier de la « sécurité dans la sous-région » lors de leur rencontre à Entebbe samedi 9 novembre.

Selon le communiqué final de la rencontre, les deux président ont décidé d’œuvrer ensemble, « y compris avec d’autres pays » pour « combattre les forces négatives qui sévissent dans l’est de la RDC ».

Selon des sources militaires congolaises et rwandaises, les armées de la région ont convenu de se réunir à nouveau dans un délai d’un mois, à une date qui reste à déterminer.

L’Ouganda semble toutefois avoir quelques cartes en main pour faire prévaloir ses conditions pour toute collaboration. Le président Félix Tshisekedi a en effet, mis en jeu sa crédibilité en s’engageant, à Beni, à ramener la paix avant la fin de l’année. Or, la « dernière offensive », contre ce groupe lancée le 30 octobre en fanfare par la seule armée congolaise (elle n’a même pas sollicité de soutien de la Monusco) semble déjà enregistrer des déconvenues. Dans la nuit du 5 au 6 novembre, au moins dix civils et six soldats congolais ont ainsi été tués dans le village de Kokola, entre Oicha et Eringeti, dans une attaque des ADF vérifiée par le KST.

« L’armée congolaise a des faiblesses structurelles qui rendent improbable un succès sans nouvelles ressources », assure ainsi un ancien cadre de la force de la Monusco. « Elle manque de forces spéciales bien formées et de renseignements. Son déficit est encore plus criant en ce qui concerne l’aviation. Elle a perdu deux de ses trois hélicoptères d’attaques Mi24 dans les montagnes des Virunga en 2017 et n’a donc plus de capacité en la matière. Quant à l’appui aérien de la Monusco, il est insuffisant. C’est pourquoi l’intervention de l’aviation et des forces spéciales ougandaise, prévue dans le cadre de la coalition, paraissait logique. Je ne serais pas surpris qu’il en soit à nouveau question à l’avenir. »

Félix Tshisekedi, qui doit composer avec les réticences de l’opinion publique congolaise et de ses alliés du FCC, les conditions des pays voisins et les faiblesses de son armée, a une marge de manoeuvre très étroite pour ramener la paix dans l’Est de son pays.