Après la mort d’au moins 77 civils, la stratégie de l’armée congolaise contre les ADF en question

Soldat de l’armée congolaise dans le Nord-Kivu, en 2012. (MONUSCO/Sylvain Liechti)

Ce billet de blog a été mis à jour lundi 25 novembre 2019 pour rendre compte d’une nouvelle attaque à Beni, portant le bilan à 77 civils tués.

«Serons-nous les prochains ?» Les habitants du territoire de Beni ne peuvent plus s’endormir sans se poser cette effrayante question. Ces deux dernières semaines, aucune nuit, ou presque, ne s’est terminée sans massacre de civils, dans cette région du Grand Nord-Kivu. Dix personnes tuées à Kokola le 5 novembre, 15 à Mbau la semaine suivante, 20 à Mavete et Beni le 19 novembre… En tout, le Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) a pu documenter la mort de 77 civils dans des exactions des Forces démocratiques alliées (ADF). Sur une période si courte, c’est inédit depuis la vague de massacres de fin 2014, au cours duquel 345 personnes avaient été tuées en l’espace de trois mois dans le territoire de Beni.

Toutes ces exactions sont survenues sur la route entre Beni-ville et Eringeti, l’axe le plus peuplé de la région. De ces localités, on entend, au loin, les combats que mènent les soldats de l’armée congolaise à l’arme lourde, contre cette rébellion islamiste d’origine ougandaise. Mais ce sont des voisins que l’on retrouve morts au petit matin, le plus souvent tués à l’arme blanche.

Selon l’armée congolaise, pourtant, la « grande offensive » lancée le 30 octobre contre les ADF a tout d’un succès. Sa communication, reprise par les médias congolais faute de source alternative, fait état d’avancées importantes dans le « triangle de la mort », entre Eringeti, Mbau et Kamango. A l’en croire, les camps des ADF de Vemba, Kadou, Kididiwe, Karwamba, Mabeto, Mayangose, Bahari, Chochota ou encore Mapobu ont été repris.

De fait, le KST a pu confirmer la conquête de certains d’entre eux, dont celui de Mapobu, qui était l’une des principales bases de cette rébellion (voire carte ci-dessous), au cours d’offensives qui ont coûté la vie à au moins 19 soldats congolais. De même, la mort d’un des chefs des ADF, présenté comme « Mzee wa Kazi » par l’armée congolaise, paraît crédible. L’analyse de trois photos différentes de sa dépouille obtenues par le KST laisse penser qu’il s’agit en réalité de Nasser Abdu Hamid Diiru alias Kikute, le commandant en second du camp Mwalika.

Organigramme extrait du rapport du Groupe d’étude sur le Congo « Les ADF vus de l’intérieur », de novembre 2018.

Les avancées sont-elles le signe d’une victoire militaire prochaine ? Un indicateur notamment, fait douter de l’affaiblissement réel des ADF : le nombre de combattants neutralisés. Le KST n’a pu confirmer la mort que de 7 d’entre eux. Certaines photos de la prise de Mapobu montrent quatre corps supplémentaires. Le chef de l’opération, le général Jacques Nduru Chaligonza, a pour sa part annoncé, le 8 novembre, que ses hommes avaient tué 25 combattants ennemis. Mais les FARDC se refusent depuis à annoncer un bilan complet.

Quelle que soit la source, les pertes enregistrées par les ADF paraissent relativement minimes. Dans leur dernier rapport, les experts de l’ONU estimaient en effet que cette rebellion disposait d’entre 790 et 1060 éléments, répartis entre leurs différents camps.

« L’ennemi mène des combats retardataires : ils engagent peu de combattants à chaque fois et cherchent seulement à ralentir notre progression afin permettre au noyau dur de fuir », reconnaît un officier de l’armée congolaise.

Selon cette source, les attaques menées par les ADF contre les civils auraient pour but de faire reculer les FARDC vers les zones urbanisées et de les détourner ainsi de leurs objectifs. « Mais nous avons compris cette stratégie, poursuit-elle. C’est pourquoi nous continuons notre progression vers l’intérieur. » Dans le viseur des FARDC donc, le principal camp des ADF : le « complexe de Madina ».

Carte extraite du rapport des experts de l’ONU sur la RDC de juin 2019.

Dans le cas où cette base serait conquise, cela signifierait-il la fin des ADF ? Lors des précédentes offensives, comme celle de 2014, les FARDC avaient réussi à la conquérir. Mais le territoire n’avait pas été durablement occupé et les rebelles avaient pu reprendre leurs bastions et reconstituer leurs capacités. Rien ne prouve qu’il en irait autrement cette fois. « Notre stratégie est différente, promet pourtant notre officier. Une fois que nous aurons conquis nos objectifs, nous allons consolider notre présence et occuper la zone ».

Les FARDC seront-ils capable de soutenir un tel effort dans la durée ? Certaines sources militaires annoncent que des moyens très importants ont été engagés, avançant même le chiffre, invérifiable, de 22 000 soldats présents sur le front. Il paraît toutefois peu crédible au regard des bilans humains annoncés. Par le passé, plusieurs offensives des FARDC avaient pris fin, faute de financement. Il n’est pas certain que l’Etat congolais puisse faire mieux cette fois, au vu des finances publiques. Fin septembre, seuls 3,3 milliards de dollars avaient pu être rassemblés pour le budget de l’Etat, contre 4,3 prévus à cette date. Et Kinshasa a d’autres coûteuses priorités, comme la mise en place de la gratuité de l’enseignement primaire.

Dans ce contexte, les accusations de complicités avec les ADF fleurissent. Par le passé, les autorités de Kinshasa ont régulièrement accusé les autorités locales de collusion avec cette rébellion. Mais pour l’ancien ministre des Affaires étrangères Antipas Mbusa Nyamwisi, influent dans la région, le problème vient plutôt des chefs de l’armée congolaise. « Aucune offensive ne pourra réussir tant que ces hommes, dont les méfaits ont été maintes fois démontrés, seront toujours en place », affirme-t-il au KST. Cet opposant s’était rapproché du président Félix Tshisekedi en mai dernier et avait plaidé pour la nomination de certains officiers au commandement des opérations contre les ADF, sans obtenir gain de cause. Il s’est depuis éloigné de la présidence : il affirme n’avoir plus remis les pieds au pays depuis le mois d’août.

Le coût en vies civiles de l’opération rend, en tout cas, sa poursuite difficilement soutenable à long terme. Si les massacres se poursuivent, l’opinion publique congolaise pourrait cesser de soutenir la principale offensive annoncée par Félix Tshisekedi dans l’Est du pays. Des manifestations sporadiques ont déjà eu lieu Beni, Butembo, Oicha et Kasindi. Le mouvement citoyen Lucha, qui avait livré de l’aide aux FARDC le 9 novembre, manifeste désormais pour demander des mesures de sécurisation de la population, comme à Oicha le 20. Les députés du Nord-Kivu, qui avaient appelé de leur voeux cette opération le 4 novembre, se disent désormais « vivement préoccupés » par l’évolution de la situation.

« En réalité, cette opération n’a pas été préparée, grince l’un d’eux. Elle a été faite seulement pour satisfaire le président qui s’est engagé à ramener la paix dans l’Est. Certains chefs militaires n’y ont eux-mêmes jamais cru ».

Le président Félix Tshisekedi avait en effet publiquement annoncé, le 10 octobre, l’imminence de la « dernière » offensive contre les ADF qui allait « les exterminer définitivement ». Pour ce faire, il avait notamment tenté d’obtenir le soutien de l’Ouganda. Il avait même, plus largement, tenté de constituer une coalition régionale contre les groupes armés dans l’Est, avec la création d’un état-major régional intégré à Goma.

Ses efforts ont cependant buté sur la mésentente entre Kigali et Kampala : le 25 octobre, l’Ouganda a ainsi refusé de s’associer à cette initiative. Félix Tshisekedi a bien abordé de nouveau le sujet avec Yoweri Museveni, le 9 novembre à Kampala. Officiellement, les deux hommes sont convenus « d’oeuvrer ensemble » contre « les forces négatives qui sévissent dans l’Est de la RDC ». « Mais nous ne voyons rien, sur le terrain, qui laisse penser que l’Ouganda aide les FARDC dans cette opération », assure un cadre de la Monusco.

Les FARDC sont donc seules sur le front. Et ce d’autant plus que la Monusco n’a pas été associée à l’offensive non plus. Elle ne la soutient que ponctuellement avec des vols de reconnaissance et l’évacuations de blessés – une vingtaine de soldats FARDC en ont bénéficié jusqu’à présent, selon une source onusienne.

La Monusco a également bien du mal à accomplir sa mission de protection des civils, qui est pourtant l’une des deux priorités de son mandat. « Nous essayons de mettre en place des patrouilles vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept-jours sur sept, ainsi que des barrages pour filtrer les déplacements, explique un de ses cadres. Mais il est très difficile de contrôler des individus qui se déplacent la nuit avec de simples armes blanches. Il semble même que les ADF utilisent des réseaux déjà implantés dans les villes ».

La rébellion islamiste est en effet présente dans la région depuis 1995 et a noué d’étroites relations avec certaines communautés locales. Et elle semble, de son côté, avoir minutieusement préparé l’offensive des FARDC. Aux mois de septembre et octobre, le KST avait ainsi pu observer une recrudescence d’attaques ADF contre des positions FARDC, possiblement dans le but de les intimider et de récupérer des armes. 

« On a également constaté des mouvements vers Tshabi, dans l’Ituri, laissant penser que les ADF ont mis leurs femmes et leurs enfants à l’abri », ajoute une source onusienne. Lors de certaines de leurs attaques, les rebelles ont également ciblé des communautés particulières, comme les pygmées, dont certains membres servent parfois de pisteurs à l’armée congolaise. Une famille de notable d’Oicha a également été décimée.

A ce prix, l’armée congolaise parviendra peut-être à conquérir les derniers bastions des ADF. Peut-être est-ce l’objectif qu’elle s’est fixée. Cela permettrait au pouvoir politique d’afficher des résultats. Une victoire totale sur les ADF semble en revanche difficilement concevable sans un changement de stratégie.

Entrée des troupes étrangères en RDC : pourquoi la réunion de Goma a échoué

Les représentants des armées de la région lors de la première réunion de Goma, les 13 et 14 septembre (DR/ Jonathan Kombi pour actualite.cd)

Ce billet de blog a été mis à jour lundi 18 novembre 2019 pour rendre compte des résultats de la rencontre entre Félix Tshisekedi et Yoweri Museveni du 9 novembre.

L’Ouganda ne participera pas à une nouvelle aventure des pays voisins dans l’Est de la RD Congo. Du moins, pas maintenant et pas sous la forme envisagée jusque là. 

Les 24 et 25 octobre dernier, à Goma, une réunion très attendue devait en effet acter la création d’un « état major intégré » des armées de la région (Burundi, RDC, Rwanda, Ouganda, Tanzanie) ce qui aurait pu ouvrir la voie à la participation de soldats de ces pays à des opérations contre les groupes armés dans l’Est de la RDC. Cette table ronde s’est bien tenue, en présence du chef d’Etat-major de l’armée congolaise Célestin Mbala, du chef des forces terrestres ougandaises Peter Elwelu, du chef des renseignements militaires rwandais Vincent Nyakarundi et d’observateurs de la Monusco (menés par le général français Thierry Lion, commandant adjoint de la force) et du commandement de l’armée américaine en Afrique (Africom). 

Mais la partie ougandaise a finalement refusé de signer la déclaration finale. Selon plusieurs sources militaires et diplomatiques, dont une présente à ces assises, ce refus n’est intervenu qu’au deuxième et dernier jour de la réunion. L’Ouganda n’avait pourtant pas exprimé de réticences jusque-là, ni lors de la précédente réunion de Goma, les 13 et 14 septembre, ni lors de la première journée, le 25 octobre. Ce brutal changement de position suggère un contre-ordre venu de Kampala, qui entretient des relations très tendues avec le Rwanda depuis des mois.

Selon une source militaire congolaise présente à la réunion et plusieurs sources proches de l’armée ougandaise, Kampala souhaite maintenant participer à la traque des Forces démocratiques alliés (ADF, rebellion islamiste d’origine ougandaise, présente au Congo) dans le cadre d’un accord bilatéral et refuse désormais tout accord régional. 

L’Ouganda a notamment voulu éviter un deal qui aurait permis à l’armée rwandaise d’être légalement présente en RD Congo, y compris dans la partie Sud du Sud-Kivu et dans le grand Nord-Kivu, selon une source proche du dossier. 

« L’Ouganda semble s’être rendu compte que le Rwanda allait être le grand gagnant de cette coalition, analyse une source diplomatique. Kigali aurait obtenu un vernis de légalité pour justifier la présence de ses troupes dans l’Est du Congo et étendu sa zone d’influence ».

Selon une source proche du dossier, l’Ouganda était également extrêmement irrité par l’arrivée discrète de troupes rwandaises dans l’Est du Congo ces derniers mois. Cette présence a été signalée au Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) par plusieurs sources de la société civile, de l’armée et des autorités locales congolaises, et n’a pas été contestée par une source militaire rwandaise et une source militaire congolaise interrogées. 

Mais l’Ouganda n’était pas le seul opposant à la coalition régionale. Le Front commun pour le Congo (FCC) de Joseph Kabila, majoritaire au parlement, a émis des « réserves » contre « l’entrée des forces étrangères sur le territoire congolais », estimant que cela « mènerait à un règlement des comptes entre ces forces, vue l’état de belligérance avéré qui les caractérisent [et dont] les victimes collatérales seraient inévitablement [les] populations de l’Est du pays ».

Ces dernières semaines, la société civile de l’Est du Congo s’est également élevée contre toute présence armée étrangère sur son sol. Des parlementaires, comme le député de l’Union pour la nation congolaise (UNC, membre de la coalition gouvernementale) Juvénal Munubo et le sénateur Jean-Philippe Mabaya (opposition) ont également interpellé l’exécutif en déposant des questions orales avec débat, ce qui a d’ailleurs semblé embarrasser le gouvernement : il n’a fourni aucune réponse à ces questions, ni informé officiellement la représentation nationale des négociations en cours. Pour Tshisekedi, qui a pour slogan « le peuple d’abord », pousser un projet face à une telle hostilité populaire aurait sans doute été difficile.

La création de cet état-major intégré est-elle donc définitivement abandonnée ? Pas certain.

Le président congolais Félix Tshisekedi et son homologue ougandais Yoweri Museveni ont abordé le dossier de la « sécurité dans la sous-région » lors de leur rencontre à Entebbe samedi 9 novembre.

Selon le communiqué final de la rencontre, les deux président ont décidé d’œuvrer ensemble, « y compris avec d’autres pays » pour « combattre les forces négatives qui sévissent dans l’est de la RDC ».

Selon des sources militaires congolaises et rwandaises, les armées de la région ont convenu de se réunir à nouveau dans un délai d’un mois, à une date qui reste à déterminer.

L’Ouganda semble toutefois avoir quelques cartes en main pour faire prévaloir ses conditions pour toute collaboration. Le président Félix Tshisekedi a en effet, mis en jeu sa crédibilité en s’engageant, à Beni, à ramener la paix avant la fin de l’année. Or, la « dernière offensive », contre ce groupe lancée le 30 octobre en fanfare par la seule armée congolaise (elle n’a même pas sollicité de soutien de la Monusco) semble déjà enregistrer des déconvenues. Dans la nuit du 5 au 6 novembre, au moins dix civils et six soldats congolais ont ainsi été tués dans le village de Kokola, entre Oicha et Eringeti, dans une attaque des ADF vérifiée par le KST.

« L’armée congolaise a des faiblesses structurelles qui rendent improbable un succès sans nouvelles ressources », assure ainsi un ancien cadre de la force de la Monusco. « Elle manque de forces spéciales bien formées et de renseignements. Son déficit est encore plus criant en ce qui concerne l’aviation. Elle a perdu deux de ses trois hélicoptères d’attaques Mi24 dans les montagnes des Virunga en 2017 et n’a donc plus de capacité en la matière. Quant à l’appui aérien de la Monusco, il est insuffisant. C’est pourquoi l’intervention de l’aviation et des forces spéciales ougandaise, prévue dans le cadre de la coalition, paraissait logique. Je ne serais pas surpris qu’il en soit à nouveau question à l’avenir. »

Félix Tshisekedi, qui doit composer avec les réticences de l’opinion publique congolaise et de ses alliés du FCC, les conditions des pays voisins et les faiblesses de son armée, a une marge de manoeuvre très étroite pour ramener la paix dans l’Est de son pays.