Le nouveau programme de désarmement et démobilisation peut-il réussir ?

Armes rassemblées en vue de leur destruction à Goma (Nord-Kivu), en novembre 2013 (Photo MONUSCO/South African Battalion).

Par Reagan El Miviri, analyste au Baromètre sécuritaire du Kivu, et Pierre Boisselet, coordonnateur du Baromètre sécuritaire du Kivu.

Début août, le président de la République, Félix Tshisekedi, a nommé un Coordonateur national à la tête du nouveau programme de Démobilisation, désarmement, relèvement communautaire et stabilisation (DDRCS). Ce type de programme paraît essentiel pour mettre l’est de la RDC sur le chemin de la paix. Cependant, toutes les tentatives de DDR précédentes ont largement échoué. En ira-t-il autrement pour celle-ci ?

Le 7 août 2021, le président Tshisekedi a nommé Emmanuel Tommy Tambwe Rudima au poste de Coordonnateur national du nouveau Programme de Désarmement, Démobilisation et Relèvement communautaire et Stabilisation (P-DDRCS), institué un mois plus tôt. 

Cela faisait des mois, voire des années, que cette annonce était attendue. Depuis l’échec du troisième programme de « Désarmement, démobilisation et réintégration » dans l’est de la RDC (DDR3), qui devait commencer en 2015 mais n’a jamais véritablement vu le jour, le pays n’avait plus de programme de cette nature. En décembre 2019, le Conseil de sécurité des Nations-Unies « demandait » déjà au gouvernement congolais la « nomination d’un coordonnateur principal chargé des questions de désarmement, de démobilisation et de réintégration »

Ce type de programme paraît en effet indispensable pour espérer progresser sur la voie de la paix dans l’est de la RDC.

Pourquoi est-il nécessaire d’avoir un programme de DDR ?

Les approches, principalement militaires, qui ont été privilégiées par Félix Tshisekedi depuis son arrivée à la présidence, en janvier 2019, n’ont toujours pas amené les résultats espérés. Elles ont même parfois contribué à aggraver la situation, comme lors de l’offensive « de grande envergure », lancée contre les Forces démocratiques alliées (ADF) fin octobre 2019, et qui a été suivie par une vague de massacres contre les civils inédite depuis celle de 2014-15.

L’« état de siège », mis en place dans les province de l’Ituri et du Nord-Kivu à partir du 6 mai dernier n’a pas, non plus, permis d’atteindre les résultats escomptés pour l’instant. Celui-ci a essentiellement consisté dans le transfert de très larges parties du pouvoir civil à des gouverneurs, administrateurs de territoire et maires militaires ou policiersOr les massacres de civils se sont poursuivis depuis son entrée en vigueur : au moins 723 civils ont été tués par des acteurs armés au Nord-Kivu et en Ituri depuis le 6 mai (des recoupements sont encore en cours à propos de tueries supplémentaires survenues à cette période). Les ADF, le plus meurtrier des 122 groupes armés répertoriés par le KST dans l’est de la RDC, sont en cause dans la majorité de ces massacres (ils sont impliqués dans la mort d’au moins 396 civils). Ces derniers mois, son rayon d’action s’est notamment déplacé vers les territoires d’Irumu et de Mambasa en province d’Ituri.  L’armée et la police sont quant à eux impliqués dans la mort d’au moins 65 civils.

Conséquence : l’état de siège, qui faisait presque l’unanimité au sein de la classe politique lors de son lancement, fin avril, est désormais critiqué. Pointant l’insuffisance des résultats, et exigeant que le ministre de la Défense vienne s’expliquer, 90 députés nationaux ont ainsi boycotté le vote de la prorogation de l’état de siège, le 3 août

Dans ce contexte, le nouveau « P-DDRCS », pour « Programme de désarmement, démobilisation, relèvement communautaire et stabilisation » pourrait-il faire avancer la paix dans l’est de la RDC ? 

Les négociations engagées, ces derniers mois, entre les FARDC et les groupes armés dans la zone du « petit nord » (les territoires de Nyiragongo, Rutshuru, Masisi, Walikale, et le Sud de celui de Lubero), ont entraîné des redditions. Néanmoins, aucun des principaux chefs de milice ne s’est jusque-là livré aux autorités, ce qui rend ces progrès réversibles. De plus, les redditions antérieures montrent que ces gains sont rarement durables sans programme de DDR correctement financé et organisé permettant une réelle prise en charge des combattants. Les anciens combattants du Nduma defense of Congo-Rénové (NDC-R), cantonnés à Rumangabo (territoire de Rutshuru, Nord-Kivu), ont par exemple plusieurs fois pillé les villages environnant pour obtenir de la nourriture, comme le 25 mai dernier. Bon nombre de “rendus” ont également repris le chemin de la brousse et regagné leur groupe armé. Par ailleurs, en l’absence de programme de DDR pour prendre le relai, la plupart des accords de paix et médiations tentées ces dernières années sont restées lettre morte.

Depuis 2003, au moins trois programmes de DDR ont été organisés dans le pays, sans permettre d’avancées décisives. Une partie significative des membres actuels des groupes armés est passée par ces programmes de DDR, avant de reprendre les armes dans un mouvement de « retour circulaire » et de « recyclage des rebelles ».

Alors, ce nouveau programme de DDRC-S a-t-il des chances de réussir là où les précédents ont échoué ? 

Un nouveau coordonnateur controversé

Les premières réactions à la nomination de Tommy Tambwe au poste de coordonnateur national n’ont pas été très encourageantes. Son profil d’ancien cadre du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD, pour lequel il fut notamment vice-gouverneur du Sud-Kivu) et de dirigeant de l’Alliance de libération de l’est du Congo (Alec), deux rébellions soutenues par le Rwanda, a provoqué de l’hostilité de membres de la société civile. Le docteur Denis Mukwege, prix Nobel de la paix, a fait part de sa « circonspection », estimant « qu’il faudrait rompre avec les politiques visant à accorder des promotions à ceux qui devraient répondre de leurs actes devant la justice ». L’ONG Human Rights Watch (co-fondatrice du KST) a estimé dans un communiqué que cette nomination soulevait « de sérieuses inquiétudes ».

Du côté des groupes armés, la réception n’a pas été beaucoup plus chaleureuse. La Coalition des mouvements pour le changement (CMC), l’une des principales coalitions de milices de la région du « Petit nord », et qui devrait être, à ce titre, une des cibles importantes du P-DDRCS a déclaré son hostilité à cet homme qu’il qualifie de « marionnette » et de « mercenaire des agresseurs de notre pays ».

Au Sud-Kivu, d’où Tommy Tambwe est originaire, cette nomination semble aussi poser problème. Des organisations de la société civile aussi diverses que la Solidarité des jeunes fuliiru (Sojef) et le Comité de coordination des mutualités Banyamulenge, ont dénoncé ce choix.

Le nouveau coordonnateur national du P-DDRCS balaie toutefois ces critiques. Lors d’un entretien avec le KST, à Kinshasa le 1er septembre, il assurait que, dès son premier voyage dans l’est de la RDC sa délégation allait « améliorer les conditions de vie de ceux qui se sont déjà rendus », mais promettait aussi « que de nombreux nouveaux combattants se rendront et seront accueillis. »  Ce voyage devait avoir lieu dans les provinces de « l’Ituri, du Nord-Kivu, du Sud-Kivu, du Tanganyika et du Maniema ».

Les bailleurs soutiendront-ils le nouveau programme ?

Un autre défi l’attend : convaincre les bailleurs de soutenir ce programme. Tommy Tambwe affirme que l’Etat congolais va contribuer par des financements propres à ce programme« Nous avons récupéré 1,1 millions de dollars qui étaient sur les lignes budgétaires du STAREC et du PN-DDRC » [deux institutions que le P-DDRC remplace], a-t-il précisé au KST. « Cela servira pour le fonctionnement immédiat, mais c’est insuffisant. Nous sommes en train de voir avec la Primature pour chercher des crédits supplémentaires au sein du budget déjà voté de 2021. Et puis nous allons élaborer un budget pour 2022. »

Le niveau de soutien de l’Etat reste donc à définir. On peut craindre qu’il demeure insuffisant sans le concours de donateurs étrangers. Le DDR3 avait notamment échoué sur cette question : les bailleurs potentiels, échaudé par les soupçons de corruption et détournement de fonds dans les programmes antérieurs, avaient estimé que les garanties nécessaires n’étaient pas réunies.

La communauté internationale a un a priori favorable à l’égard du nouveau P-DDRC? Lors de la présentation de l’idée d’un DDR communautaire par les gouverneurs du Nord-Kivu, Sud-Kivu et Ituri en octobre 2020, les ambassadeurs de l’Union européenne, des États-Unis d’Amérique, de la Grande Bretagne et du Canada avaient annoncé leur soutien.

Néanmoins, un premier accroc est survenu lors de la publication de l’ordonnance instituant le « P-DDRCS » le 4 juillet. Un diplomate occidental interrogé par le KST a ainsi été désagréablement surpris de constater que la structuration du programme donne moins de pouvoir aux trois provinces les plus touchées par l’insécurité qu’il ne l’espérait : il craint une centralisation du programme qui risque de nuire à son efficacité.

Le profil de Tommy Tambwe a également suscité des inquiétudes de la part des diplomates occidentaux en poste à Kinshasa, inquiétudes renforcées par la réaction de la société civile et des groupes armés. Cependant, aucun pays étranger n’a critiqué publiquement cette nomination, laissant la porte ouverte à une collaboration. Selon une source proche du dossier, les bailleurs ne tenteront pas non plus de faire changer d’avis le président de la République au sujet de sa nomination. Reste toutefois à savoir s’ils seront disposés à financer le programme. 

Le 24 août, à Kinshasa, Tommy Tambwe a rencontré huit délégations diplomatiques (celles des Etats-Unis, du Royaume-Uni, de l’Union européenne et de plusieurs de ses états membres, notamment). Plusieurs sources ayant pris part à cette rencontre indiquent que celle-ci s’est plutôt bien passée : les délégations ont eu le sentiment que leurs préoccupations étaient prises en compte par le nouveau coordonnateur du P-DDRCS et son équipe. Elles doivent, notamment, être invitées à faire partie de son comité de pilotage. 

Mais cela n’a pas résolu tous les problèmes. Selon une source au sein de la Banque mondiale, cette dernière a d’ores et déjà écarté l’idée de financer directement le P-DDRCS. Cela n’exclut pas le financement de projets dans le cadre de ce programme, mais la Banque – et toutes les diplomates avec lesquels le KST a pu échanger – semble vouloir éviter de financer la structure nationale en tant que telle. Ceci pourrait, à terme, poser des problèmes en affaiblissant la capacité du P-DDRCS à administrer l’ensemble, avec notamment la réalisation de tâches telles que l’identification et le suivi des combattants démobilisés. Ces bailleurs n’excluent cependant pas de fournir un appui technique au programme, de même que la Monusco, qui s’est s’est également engagée à soutenir le nouveau dispositif

Quelle stratégie adopter ? 

Pour que le P-DDRCS fonctionne, il lui faudra aussi une stratégie capable de tenir compte des échecs précédents.

Il a quelques arguments en sa faveur. Tout d’abord, le contexte politique a changé par rapport aux précédents programmes : après 18 ans de règne de Joseph Kabila, l’accession à la tête du pays d’un président qui n’a pas participé aux conflits armés de ces deux dernières décennies constitue une fenêtre d’opportunité pour convaincre les groupes armés de déposer les armes. 

La lutte contre le régime de Joseph Kabila a longtemps été avancée par les leaders de groupes armés comme une justification de leur combat. Dès l’arrivée à la présidence de Félix Tshisekedi, en janvier 2019, plusieurs groupes avaient spontanément émis la volonté de rejoindre un processus de DDR afin de « servir » le pays

Ensuite, si on peut s’interroger sur la pertinence de l’état de siège pour lutter contre l’insécurité dans l’est, celui-ci signale la volonté du pouvoir d’agir sur cette question. Comme le soulignait le porte-parole du gouvernement dans l’émission Débat africain, l’état de siège mise sur un effet psychologique : il montre un engagement du gouvernement à mettre fin à l’activisme de groupes armés dans les provinces concernées. 

Autre atout du programme P-DDRCS : il est le fruit de la fusion entre le STAREC et le Programme national de DDR, deux institutions qui relevaient auparavant de deux ministères différents (Plan pour le Starec et Défense pour le PN-DDR), ce qui engendrait des doublons et conflits de compétence. 

Pour autant, les compétences dans la conduite de la politique sécuritaire de l’Etat congolais dans l’est n’ont pas été entièrement clarifiées. Elles resteront éclatées entre le P-DDRCS, relevant de la présidence, le ministère de la défense, occupé par Gilbert Kabanda, et le Mécanisme de suivi de l’accord d’Addis-Abeba (MNS), dirigé par Claude Ibalanky.

Reste enfin à mettre sur pied une stratégie précise et convaincante. Ce programme se veut « communautaire ». Cela paraît être une piste intéressante. Dans « trancher le nœud gordien de l’insécurité », le Rift Valley Institute argumentait, en 2013, que le précédent programme était insuffisamment communautaire. Les auteurs notaient qu’en ciblant les combattants seulement, le DDR n’a pas facilité les efforts de réconciliation car « les communautés qu’ils regagnaient ont eu l’impression que l’on récompensait ceux qui avaient pris les armes en leur donnant de l’argent et une formation professionnelle. » 

Lors de son premier voyage dans l’est de la RDC, Tommy Tambwe devrait « mettre en place dans chaque province des « Cadre de concertation pour la paix et d’appui au programme (CCAP) avec les autorités, la société civile, les chefs coutumiers, les confessions religieuses, les mutualités tribales, les ONGs, des jeunes, des femmes, etc », a-t-il indiqué au KST. « On ne veut pas qu’on vienne nous dire après « on n’a pas été associés au processus” », a-t-il ajouté.

Néanmoins, la stratégie elle-même doit encore être développée avec les techniciens de la Monusco, a-t-il précisé. 

Le dilemme de la réintégration

Cette stratégie se heurtera immanquablement à la réinsertion sociale des combattants dans les communautés et à la question de leur éventuelle intégration dans l’armée.

L’offre d’alternatives économiques aux ex-combattants est une composante essentielle de la réinsertion dans la communauté. Cependant, ces alternatives doivent être adaptées. Par le passé, les programmes de réinsertion ont orienté les ex-combattants vers des activités (moulins,  salons de coiffure etc) mal adaptées car ils n’avaient pas les compétences nécessaires à leur gestion.

Par ailleurs, l’ordonnance instituant le DDRCS précise que l’intégration dans l’armée ne se fera que sur une base individuelle : une façon d’écarter la possibilité d’intégration collectives, qui ont eu lieu par le passé. Cette intégration militaire est l’une des lignes rouges de la communauté internationale  et de la société civile car, estiment-elles, elle perpétue le cycle de violence et l’impunité en créant une incitation à prendre les armes pour bénéficier à terme de ce type de programme. 

Cependant cette intransigeance risque d’être difficile à appliquer, notamment pour les groupes armés qui ont déjà commencé un processus de démobilisation. C’est par exemple le cas de l’Union des Patriotes pour la libération du Congo (UPLC) ou encore Front des Résistance patriotique de l’Ituri (FRPI) qui ont reçu la promesse d’être réintégrés dans l’armée, avec reconnaissance de leurs grades. C’est sur cette base qu’ils ont accepté de se cantonner. L’espoir d’une amnistie et d’intégration au sein des FARDC est par ailleurs souvent l’une des motivations principales conduisant les groupes armés à se rendre. Selon certains rapports, le chef historique du Nduma defense of Congo-Rénové (NDC-R) Guidon Shimiray aurait encore récemment émis ce type de condition avant d’envisager sa reddition. 

Les nouveaux animateurs du P-DDRCS devront donc tout à la fois convaincre des bailleurs sceptiques de leur capacité de construire un programme efficace, puis réussir sa mise en œuvre ; rompre avec les pratiques du passé tout en trouvant le moyen de motiver les combattants à se rendre. Cela ne sera pas une mince affaire. 

Pourquoi les gardes du parc national des Virunga ont été tués

Deux gardes du Parc national des Virunga contemplent la lave du cratère Nyiragongo. MONUSCO/Abel Kavanagh

Au milieu de la forêt, les vastes chalets du Mikeno lodge sont les plus luxueux hébergements du parc national des Virunga, dans l’est de la République démocratique du Congo. Le soir, on peut y siroter du champagne au coin des cheminées. Le jour, on y côtoie des primates orphelins, élevés par les gardes du parc, et l’on s’élance à la rencontre des gorilles des montagnes dans leur milieu naturel. Le parc des Virunga est l’un des rares sur terre à abriter cette espèce emblématique en danger critique d’extinction.

En cette matinée du 24 avril, le lodge était pourtant vide de tout visiteur. Pandémie de nouveau coronavirus oblige, le tourisme est à l’arrêt depuis plusieurs semaines. Mais c’est un autre fléau qui allait frapper.

Vers 11 heures, des tirs d’armes de guerre déchiraient soudain le calme de la forêt. A quelques centaines de mètres des chalets, trois véhicules, dont deux des gardes du parc, étaient tombés dans une embuscade à Mahura. Les 30 minutes d’échanges de tirs laissent un bilan terrible : douze gardes du parc, leur chauffeur, ainsi que quatre civils sont tués. L’Institut congolais de conservation de la nature (ICCN) n’avait jamais subie d’attaque aussi lourde dans le parc des Virunga. 

Ses gardes sont pourtant habitués à l’adversité. Du mont Rwenzori, qui sert fréquemment de refuge aux Forces démocratiques alliées (ADF, une rébellion islamiste d’origine ougandaise), au volcan Nyiragongo, qui surplombe la ville de Goma, les 7 800 km2 du parc national des Virunga servent régulièrement de champ de bataille aux groupes armés, de route pour leurs circuits de contrebande ou encore de gisement de ressources pour leurs pillages. 

Cette adversité a justifié une course à l’armement dans les années 2010 avec notamment la création d’une « Quick reaction force » (QRF, ou Force de réaction rapide) de l’ICCN, une unité paramilitaire et parfois offensive composée de 270 gardes d’élite du parc. Ce faisant, et aussi noble que soit leur mission de préservation de la nature, les gardes du parc sont devenus, de fait, un acteur pris dans les conflits du Kivu. Le Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) a ainsi recensé 28 affrontements impliquant des gardes de l’ICCN depuis le début de ses relevés, en 2017. Cela ne représente sans doute qu’une partie du total. 

Il arrive aux gardes de coopérer avec l’armée congolaise dans des attaques qui peuvent faire des victimes civiles collatérales, comme contre les Mai-Mai Mazembe, le 23 mai 2019. « Le parc estime, à raison, que les gardes ne sont pas des cibles légitimes au regard du droit humanitaire international, mais le statut spécifique des QRF et le caractère de leurs opérations les place dans une zone grise », assure Christoph Vogel, chercheur à l’université de Gand (Belgique) et ancien membre du Groupe d’experts de l’ONU sur la RDC.

Par ailleurs, un long et complexe conflit les oppose à certaines communautés locales, quant au tracé des limites du parc. Ce dernier occupe un quart des territoires de Beni, Lubero, Masisi, Nyiragongo et Rutshuru et prive certains agriculteurs d’accès à des terres qu’ils avaient pris l’habitude de cultiver. Ce conflit est particulièrement vif dans la zone de Nyamilima, même si l’ICCN a récemment autorisé temporairement les récoltes entre le 27 avril et le 26 juillet pour leur permettre de mieux faire face aux pénuries causées par la pandémie.

Les gardes de l’ICCN ne manquent donc pas d’ennemis. Surtout la QRF, la plus redoutée de ses unités, qui a été décimée lors de l’attaque. Les autorités du parc ont pourtant pu publier le jour même plusieurs communiqués très détaillés sur les circonstances de l’attaque subie. 

Le premier affirme que c’est en réalité le véhicule civil qui était la cible de cette embuscade. Selon nos informations, c’est un Toyota Prado TX blanc qui a été attaqué à l’arme de guerre (lance-roquettes RPG et mitrailleuse lourde PKM). Selon le communiqué, les assaillants ne seraient autres que les rebelles hutu rwandais des Forces démocratiques de libération du Rwanda – Forces combattantes abacunguzi (FDLR-Foca). Plus précisément, il s’agirait d’une soixantaine de combattants du groupe Maccabé, anciennement connu sous le nom de Commandos de recherche et action en profondeur (Crap), une unité d’élite des FDLR. 

Les gardes de l’ICCN, qui passaient par là pour se rendre à leur quartier général de Rumangabo, n’auraient été que des victimes collatérales de l’embuscade et n’auraient à leur tour été visés que parce qu’ils tentaient de porter secours aux civils. Cette première version a été légèrement amendée dans le second communiqué, laquelle affirme seulement qu’un « véhicule civil se trouvait à proximité qui avait déjà été pris pour cible par les assaillants avant l’arrivée des gardes ».

Alors, pourquoi les FDLR auraient-ils attaqué un véhicule civil à l’arme de guerre ? Plusieurs sources, diplomatique, universitaire et de l’ICCN, ont précisé au KST le scénario. Selon ces dernières, les FDLR auraient reçu une information selon laquelle le colonel FARDC Claude Rusimbi, commandant adjoint chargé des opérations et renseignement du 3409e régiment, devait emprunter cette route, entre Goma et Rutshuru ce matin-là. Il est possible que les FDLR aient pris les gardes du parc pour son escorte.

Les FDLR avaient des raisons d’en vouloir personnellement à Rusimbi. Le 13 avril, un de leurs principaux bastions situé à Kazahoro, à quelques kilomètres du lieu de l’attaque, était en effet devenu la cible d’une vaste offensive de l’armée congolaise. Selon plusieurs sources, à la fois militaires et diplomatiques, des membres des forces spéciales de l’armée rwandaise (RDF) participaient secrètement à cet assaut. Or le colonel Claude Rusimbi fait justement partie des officiers congolais chargés de la coordination avec leurs homologues rwandais, selon plusieurs sources militaire et universitaire. Selon un membre de son entourage, ce colonel se savaient d’ailleurs visé par les FDLR. 

Qu’il s’agisse, ou non, de représailles ciblées contre Rusimbi, la responsabilité des FDLR paraît hautement probable. Elle est compatible avec l’armement et l’organisation connue de ce groupe armé, ainsi que la zone où ce groupe mène ses attaques.

L’attaque contre les gardes du parc des Virunga (étoile rouge) se situe dans une zone où les FDLR-Foca frappent régulièrement (autres couleurs : incidents dans lesquels elles sont impliquées, depuis juin 2017)

Outre l’ICCN, qui tient les FDLR responsable de l’embuscade, le président rwandais Paul Kagamé a également accusé ce groupe armé lors d’une conférence de presse le 27 avril (37e minute). 

Les FDLR avaient, de plus, des raisons propres de s’attaquer à l’ICCN. Ces rebelles soupçonnent régulièrement les gardes du parc de collaborer avec l’armée rwandaise pour les traquer. De plus, selon plusieurs rapports d’experts de l’ONU pour la RDC une de leurs principales sources de financement est le commerce et la taxation du « makala », le charbon de bois obtenu notamment en brûlant illégalement des arbres à l’intérieur du parc. Cela les place, de fait, en conflit avec l’ICCN, et notamment sa QRF.

Les FDLR ont toutefois avancé une autre théorie : selon elles l’armée rwandaise serait responsable de l’attaque. Mais ce scénario semble alambiqué : l’ICCN aurait menti sciemment, en accusant à tort les FDLR, afin de les diaboliser pour justifier, a posteriori, la présence des RDF sur le sol congolais. Pareil complot, impliquant plusieurs acteurs différents, parait difficile à mettre en œuvre.

« Le communiqué des FDLR était totalement déconnecté de la réalité des faits, assure aussi un bon connaisseur du groupe. Il n’a été publié que pour répondre aux autorités rwandaises dans la guerre médiatique qu’ils se livrent. ».

« Des membres des FDLR reconnaissent en privé être responsables de cette attaque, assure pour sa part Christoph Vogel. Selon eux, il s’agissait d’une « « erreur » » et ils affirment que leur cible était Rusimbi. »