En Ituri, les FARDC ne parviennent pas à distinguer les miliciens Codeco des civils

Montagnes de la province de l’Ituri (Photo Monusco/Adeniyi Oluwo).

Par Pierre Boisselet, coordonateur du Baromètre sécuritaire du Kivu.

Depuis quatre ans, le territoire de Djugu, en Ituri, est le théâtre d’une violente insurrection des milices « Codeco », que les FARDC ne parviennent pas à différencier des civils. Malgré cela, les autorités ont poursuivi une stratégie presque exclusivement militaire, au risque de renforcer leurs adversaires.

L’Union des révolutionnaires pour la défense du Peuple Congolais (URDPC) est sans doute moins connue que d’autres groupes armés sévissant dans l’Est de la RDC. Et pourtant, cette faction de la Coopérative pour le développement du Congo (Codeco) est le groupe armé le plus actif de tout l’Est de la RDC : il a été impliqué dans plus de 182 incidents violents depuis avril, date du début des relevés du Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) dans la province de l’Ituri.

Pendant cette période, les Forces démocratiques alliées (ADF) ont certes tué plus de civils – au moins 600 – mais les tueries perpétrées par l’URDPC n’ont pas été négligeables : au moins 180 personnes ont été tuées par ces miliciens, ce qui en fait le deuxième groupe le plus meurtrier pour les civils.

L’instauration de l’état de siège, le 6 mai dernier, n’a pas permis d’améliorer la situation. Entre les 10 et le 12 octobre, 28 soldats ont ainsi été tués dans de violents affrontements avec l’URDPC dans les villages de Lipri, Nyangarai et Ngongo. Et le 29, les miliciens Codeco ont à nouveau tué 14 civils à Gina.

Alors, comment en est-on arrivé là ?

Les cicatrices de l’histoire

Les Codeco sont essentiellement actifs à Djugu, un territoire de la province de l’Ituri marqué de longue date par les violences et les tensions communautaires, essentiellement entre les groupes ethniques Hema et Lendu. Celles-ci remontent au moins à la colonisation : imprégnées des théories racialistes, les autorités belges se sont notamment appuyées sur la communauté Hema, majoritairement composée d’éleveurs et considérée par les autorités de l’époque comme supérieure (voire le rapport « Violence et instabilité en Ituri » du GIC network), souvent au détriment de la communauté Lendu, qui constitue l’une des communautés les plus nombreuses de la province (un peu plus de 25% selon certaines estimations).

Cet héritage a façonné des inégalités, notamment dans l’attribution des terres et du pouvoir politique, et continue à avoir de profonds effets jusqu’à aujourd’hui. Le territoire de Djugu comporte ainsi quatre « chefferies » Hema (un type de collectivité jouissant d’une relative autonomie, avec un pouvoir héréditaire) alors qu’il existe trois « secteurs » Lendu (des entités à l’autonomie moindre, dont les chefs sont actuellement nommés par l’Etat). Les délimitations de ces entités sont caractérisées par un morcellement extrême et un enclavement d’une grande partie des chefferies Hema (en orange ci-dessous) à l’intérieur des secteurs Lendu (en vert).

 

Carte extraite de l’« Atlas de l’organisation administrative de la République démocratique du Congo » de Léon de Saint-Moulin et Jean-Luc Kalombo Tshibanda, Centre d’études pour l’action sociale, Kinshasa.

Les stéréotypes racialistes de l’histoire coloniale demeurent également prégnants dans l’imaginaire d’une partie des autorités congolaises actuelles. Lors d’un entretien avec le KST, un officier des forces de sécurité congolaises en poste à Bunia a décrit ainsi les « Lendus » : « ce sont vraiment des barbares, des méchants, des bantous pas civilisés. Ils sont énervés, ils sont là pour la vengeance, c’est dans leur sang. Même les Belges le disaient ». 

Après l’indépendance, la marginalisation économique et politique de la communauté lendu s’est poursuivie, notamment au cours de la « zaïrianisation », processus par lequel le régime de Mobutu a redistribué les biens appartenant à des étrangers dans les années 1970. Dans le cas de Djugu, des exploitations agricoles ont notamment été obtenues par des Hema influents.

Après l’effondrement du régime de Mobutu, et lors de la deuxième guerre du Congo (1998-2003), le territoire de Djugu a échappé au contrôle de Kinshasa, et est devenu le théâtre d’un conflit extrêmement meurtrier entre groupes armés à base communautaire. Parmi eux, on peut citer le Front des nationalistes intégrationnistes (FNI, essentiellement composé de Lendu) et l’Union des patriotes congolais (UPC). Le Rwanda et l’Ouganda, en conflit entre-eux, ont également contribué à alimenter la violence en soutenant des groupes armés opposés. 

L’opération de l’Union européenne « Artémis » (mai-septembre 2003) celles de la Mission de l’ONU en RDC (Monuc), ainsi que l’amenuisement de l’influence des pays voisins ont permis de changer la donne et de faire baisser considérablement le niveau de violence.  Certains groupes armés sont certes restés actifs, comme le Front de résistance patriotique de l’Ituri (FRPI) composé principalement de Ngiti (une des composantes de la communauté Lendu). Mais ces derniers opéraient étaient essentiellement sur le territoire voisin d’Irumu et ont fini par signer un accord de paix en février 2020.

« Une armée, une église, une société »

A partir de 2018, une nouvelle vague de violence a débuté sur le territoire de Djugu. Son origine est difficile à tracer et les perpétrateurs sont longtemps restés mystérieux. Mais certains événements marquants y ont semblé jouer un rôle, comme la mort dans des circonstances non-élucidées du prêtre Lendu Florent Dunji en juillet 2017 suivie par des manifestations de jeunes de sa communauté.

Une première vague de violences s’est produite entre la fin 2017 et mars 2018, essentiellement contre des villages hema, puis une deuxième, à partir de septembre 2018, plutôt contre les FARDC. Ce n’est que dans le courant de l’année 2018 que le nom de Codeco, une référence à une ancienne coopérative agricole, a émergé, du même que celui de son leader Mukwake Mambo, auquel va bientôt succéder Justin Ngudjolo – un cousin du prêtre décédé.

Selon Floribert Njabu, autorité morale du FNI, qui a pu dialoguer avec les miliciens Codeco en 2020, ceux-ci présentent leur mouvement comme à la fois « une armée, une église, et une société » (au sens d’une entreprise). 

Des croyances et rites particuliers semblent en effet jouer un rôle important dans leur mobilisation. Selon plusieurs sources, les Codeco respectent des jours de repos spécifiques, incluant notamment le lundi. Les chiffres recueillis par le KST confirment cette tendance : sur les 133 incidents à l’initiative des Codeco-URDPC enregistrés entre le 1er avril et le 13 octobre, seuls neuf ont eu lieu un lundi, ce qui est nettement inférieur à la moyenne.

Nombre d’incidents provoqués par la Codeco-URDPC depuis avril, par jour de la semaine

Les miliciens Codeco n’expriment pas clairement de revendications politiques, sinon celle de se battre contre les « tracasseries » des FARDC qu’ils accusent d’avoir été « infiltrées » par des étrangers, selon Floribert Njabu. Les incidents causés par la Codeco ne se limitent toutefois pas à des attaques contre les FARDC : ils ont aussi commis de nombreux massacres, notamment de civils hema.

De manière cruciale, les autorités semblent être dans l’incapacité de distinguer ces miliciens Codeco des civils de la communauté : quatre officiers de haut rang avec lesquels le KST s’est entretenu pour ce billet de blog ont affirmé que les deux vivaient côte à côte, de façon indissociable à leurs yeux. Un membre de l’ancien gouvernement provincial décrit même le conflit en cours comme une lutte entre l’État et la communauté lendu dans son ensemble.

S’il y a très certainement des complicités entre les Codeco et certains civils, cette assimilation est en revanche rejetée par un grand nombre de Lendu. Des conflits opposent aussi les différentes factions de la Codeco entre elles, et des miliciens taxent et commettent également des exactions contre des civils lendu. Le leader des Bon temple de Dieu (BTD, une des factions Codeco), Thuwo, accusé d’abus contre sa propre communauté, a ainsi été tué par des membres des Codeco-URDPC le 10 mai dernier.

Par ailleurs, s’il existe à Djugu des groupes armés composés de membres d’autres communautés – notamment les Zaïre / Front Populaire d’Autodéfense en Ituri (FPAC, essentiellement Hema), ceux-ci demeurent assez marginaux dans le conflit à ce stade : leur responsabilité n’a pu être établie que dans quatre incidents sur le territoire de Djugu depuis avril. « J’ai tout fait pour que les Hemas ne prennent pas les armes, explique Jean Bamanisa, lui-même issu de la communauté Hema par sa mère, et qui fut gouverneur de l’Ituri jusqu’à sa destitution, en avril 2021. En même temps, cela a provoqué au sein de la communauté des interrogations sur la confiance à me donner car l’imposition de la paix et les efforts de développement tardaient à venir ». 

Le recours à la force

Le conflit de Djugu se résume donc, pour l’essentiel, à une confrontation entre les Codeco et FARDC, avec de graves conséquences pour les civils. La tendance à la criminalisation de la communauté lendu comporte notamment le risque de favoriser les exactions des FARDC. Celui-ci est d’autant plus grand que le gouvernement de Kinshasa a adopté une approche fortement militarisée de cette question depuis l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi. Ce fut d’abord le cas avec le déclenchement d’une opération militaire, Zaruba ya Ituri (« tempête de l’Ituri ») à la suite d’une visite du président à Bunia en juin 2019. Le leader des Codeco, Justin Ngudjolo, a été tué par les FARDC neuf mois plus tard. Mais cela a eu pour effet essentiel de scinder la Codeco en plusieurs factions avec des stratégies différentes, ce qui a rendu tout dialogue beaucoup plus complexe à mettre en œuvre. Outre l’URDPC (la faction de loin la plus active) et les BTD, déjà mentionnés, on peut notamment citer les Forces de défense contre la balkanisation du Congo (FDBC) ou encore l’Alliance pour la libération du Congo (ALC). 

L’opération Zaruba ya Ituri n’a en tout cas pas permis de stabiliser durablement la situation. Devant cette impasse, le gouvernement de Kinshasa a semblé changer de pied en 2020 en faisant appel à d’anciens chefs de groupes armés lendu, dont Germain Katanga et Floribert Ndjabu, pour tenter d’ouvrir un dialogue avec les miliciens Codeco. Ceci a amené à la signature d’un acte d’engagement unilatéral de l’URDPC et à faire baisser temporairement la violence.

Néanmoins, en l’absence de dialogue durable et de programme de désarmement, la situation s’est à nouveau dégradée. En avril 2021, Djugu est ainsi devenu le territoire le plus dangereux pour les civils de tout l’est de la RDC, avec 66 civils tués, dont 44 dans des incidents impliquant les Codeco-URDPC.

L’instauration de l’état de siège en Ituri et au Nord-Kivu le 6 mai 2021 a encore renforcé l’approche militaire du pouvoir. L’activité des FARDC a sensiblement augmenté sur le territoire Djugu depuis, avec notamment des opérations fortement médiatisées le long de la Route nationale 27 (RN27) pour démanteler les barrages routiers tenus par les Codeco.

Nombre d’affrontements impliquant les FARDC sur le territoire de Djugu entre avril et octobre 2021

Ces opérations, et sans doute l’effet psychologique de l’état de siège, ont fait baisser temporairement la violence dans les semaines qui ont suivi. Mais les Codeco, qui n’ont pas été démantelés, se sont repliés dans des zones plus reculées et ont pu renforcer leur arsenal, notamment avec des mitrailleuses de type « PKM ». Après l’accalmie de mai, le nombre de civils tués a, de nouveau, augmenté pour atteindre, en octobre, un niveau similaire à celui du mois d’avril.

Nombre de civils tués sur le territoire de Djugu, entre avril et octobre 2021

Malgré son adoption en juillet, le nouveau programme de Désarmement, démobilisation, relèvement communautaire et stabilisation (P-DDRCS) n’est pas véritablement perçu comme une stratégie crédible en territoire de Djugu. D’une part, ce programme ne semble pas être en mesure de mener des actions concrètes à court terme, notamment du fait de désaccords avec les bailleurs potentiels. De l’autre, plusieurs observateurs (Floribert Ndjabu, tout comme des sources de renseignements de la Monusco) doutent que les miliciens acceptent de se rendre s’ils ne se voient pas offrir une amnistie ou une intégration collective au sein des FARDC, deux mesures explicitement exclues par le P-DDRCS.

C’est donc à nouveau par une escalade de l’usage de la force que les FARDC ont répondu par la recrudescence d’attaque de la Codeco. Depuis juillet, ceux-ci ont notamment employé des bombardements par hélicoptères – modalité qui rend particulièrement difficile la distinction entre civils et combattants. Plusieurs villages et civils en ont été victimes, comme à Kobu (7 civils tués le 18 août)

Cette attitude de répression généralisée, qui affecte la population lendu, est en partie assumée par certains responsables des FARDC : « la population ne va que vers le plus fort. Donc il faut montrer que nous sommes les plus forts » a ainsi expliqué un haut responsable militaire au KST. Mais elle a aussi abouti à la mort de nombreux FARDC (119 soldats ont été tués en Ituri entre juin et mi-septembre selon un document interne obtenu par le KST) et plusieurs officiers reconnaissent que l’armée congolaise a aujourd’hui des effectifs moindres que ceux de ses adversaires.

C’est notamment pour pallier ces pertes et ce sous-effectif qu’un contingent de la Garde républicaine (GR) d’environ 1 200 hommes a été déployé le 10 septembre à Bunia sous le commandement du général de brigade Jérôme Chico Tshitambwe. Selon deux officiers interrogés, il répond directement à la présidence, ce qui pourrait occasionner des difficultés dans la chaîne de commandement, et les priver de l’expérience de terrain des soldats présents depuis plus longtemps dans cette zone.

L’approche militaire semble en tout cas avoir également été adoptée par la GR. Le 2 octobre, elle a mené une offensive à Lipri, qui a causé la mort de huit militaires et 21 civils. Le lendemain, la mère du chef de groupement de Yalala, Live Malosi, a été tuée par des membres de la GR qui l’accusaient d’agir comme une espionne dans le village de Kamba. . « Même quand ils ne font pas partie des Codeco, on tue les Lendu, déplore Ndjabu. Alors, certains d’entre eux se disent, « autant les rejoindre » ».

Ceci étant, les FARDC semblent avoir à nouveau avoir changé de stratégie depuis quelques jours. Leur chef d’état-major, Célestin Mbala, a envoyé une délégation pour rencontrer l’URDPC à Linga le samedi 6 novembre. Selon Radio Okapi, ils devaient proposer à ce groupe armé la « cessation des hostilités et l’adhésion de ce groupe armé au processus de paix ». 

L’ « état de siège » va-t-il dans le bon sens ?

Groupe de soldats des FARDC, le 19 avril 2011, au Nord-Kivu (Sasha Lezhnev/ Enoughproject.org).

Par Pierre Boisselet, coordonateur du Baromètre sécuritaire du Kivu.

Le président Félix Tshisekedi a décrété un « état de siège » pour un mois, qui mettra l’armée et la police aux commandes des provinces de l’Ituri et du Nord-Kivu. Les approches purement militaires ont pourtant jusqu’ici échoué. Mais que faudrait-il faire d’autre pour ramener la paix dans l’est de la RDC ?

On en sait désormais un peu plus sur « l’état de siège » proclamé par le président Félix Tshisekedi dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri. A partir du 6 mai, et pour une période initiale de 30 jours, les autorités civiles de ces deux provinces seront remplacées par des militaires et des policiers. Ce sera notamment le cas des gouverneurs et vice-gouverneurs. Les gouvernements provinciaux, assemblées provinciales, responsables des entités locales ou encore des tribunaux civils sont suspendus. Les militaires seront en outre dotés de pouvoirs exceptionnels : ils pourront notamment interdire ou empêcher les publications, rassemblements, et même la présence des personnes qu’ils jugeront nuisibles à leur action. Selon une source onusienne, ces mesures ont été mises en place sans concertation avec la Mission de l’ONU en RDC (Monusco).

Le chef de l’Etat a nommé deux lieutenant-généraux à la tête des provinces concernées par l’état de siège : Johnny Nkashama Luboya pour l’Ituri et Constant Kongba Ndima pour le Nord-Kivu*. Comme de nombreux officiers des FARDC, tous deux ont fait partie de rébellions par le passé. Johnny Nkashama Luboya a été chef des renseignements militaires du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD) au début des années 2000. Avant sa nomination, il occupait le poste de commandant de la première zone de défense des FARDC. Constant Kongba Ndima, est, quant à lui, aussi connu sous le nom “d’effacer le tableau”, en référence à l’opération, particulièrement violente menée par le Mouvement de libération du Congo (MLC) en Ituri au début des années 2000. Il était alors général au sein de cette rébellion. Son précédent poste au sein des FARDC était celui de commandant adjoint de l’état-major général chargé de l’administration et de la logistique. 

Tout n’est pas encore clarifié dans cette mesure. Des dizaines d’officiers des Forces armées de la RDC (FARDC) doivent encore être nommés. Néanmoins la logique est relativement claire : donner les pleins pouvoirs à l’armée congolaise dans ces provinces. Le message l’est tout autant : le président Félix Tshisekedi est conscient de la dégradation de la situation et veut éradiquer les groupes armés de l’est. Un programme extrêmement ambitieux donc, pour un dispositif par ailleurs décrit comme temporaire.

Il est parfaitement exact que la situation se dégrade pour les civils dans l’Est de la RDC. Ceci est même très net d’après les données rassemblées par le Baromètre sécuritaire du Kivu (KST) pour les provinces du Nord et du Sud-Kivu. En 2018, le projet avait enregistré la mort de 914 civils à cause d’acteurs armés. En 2019, ce chiffre passait à 1070. En 2020, il était de 1569. Et l’année 2021 a débuté peu ou prou sur les mêmes bases que 2020.

Nombre de civils tués par des acteurs armés par année dans le Kivu depuis 2018

De ce point de vue, on peut comprendre la détermination de Félix Tshisekedi. Il a fait de la restauration de la paix dans l’est un élément central de sa communication à la fois lors de la campagne électorale de 2018 et depuis son arrivée à la présidence. L’attention portée par le sommet de l’Etat à cette question est, en soi, une bonne chose : l’est de la RDC souffre en partie du manque d’intérêt des responsables politiques congolais et internationaux pour ce problème.

Cette mesure répond de surcroît à une préoccupation très vive dans l’opinion publique. Selon un sondage du Groupe d’études sur le Congo et de l’Institut Berci à paraître, réalisé les 19 et 20 mars 2021 sur l’ensemble du territoire, 20% des personnes interrogées estimaient que la sécurité devrait être la priorité du gouvernement, ce qui plaçait cette préoccupation en deuxième position derrière « le social/les conditions de vie », et devant « l’économie/l’emploi ». Tout au long du mois d’avril, des manifestations ont eu lieu, notamment au Nord-Kivu, non seulement pour réclamer le départ de la Monusco mais aussi pour appeler le président à tenir ses promesses.

Option militaire

Les manifestants semblent donc avoir été entendus. Mais l’état de siège est-il la bonne réponse à leurs préoccupations? Pour l’évaluer, il peut être utile de commencer par faire le bilan de ce qui a déjà été fait, en la matière, sous la présidence de Félix Tshisekedi.

Depuis le début de son mandat, le chef de l’Etat a donné l’impression d’envisager le problème de l’est sous un angle essentiellement militaire. Il a déclaré être prêt à « mourir » pour rétablir la paix. Lorsqu’il a tenté de forger une coalition régionale pour rétablir la sécurité, en septembre et octobre 2019, celle-ci a été conçue comme un état-major conjoint des armées de la région pour planifier des opérations militaires dans l’Est de la RDC.

Sous l’autorité du président, des opérations comme Zaruba ya Ituri (tempête de l’Ituri) sur le territoire de Djugu en juin 2019, ou encore l’offensive de « grande envergure » des FARDC rassemblant quelques 20 000 soldats contre les ADF en octobre 2019, ont été lancées. La Monusco n’avait déjà pas été associée à la planification de cette dernière, et les pays de la région n’y ont finalement pas participé, le projet d’état-major régional ayant échoué

En parallèle, des initiatives non-militaires ont certes été menées, comme le processus de cessez-le-feu de Murhesa, le dialogue des communautés des hauts et moyens plateaux du Sud-Kivu, ou encore la tentative de rebâtir un programme de Désarmement, démobilisation et réintégration (DDR) centré sur les « communautés ». Mais le pouvoir central n’était généralement pas à l’origine de ces initiatives. Il s’y est parfois rallié – avec plus ou moins d’entrain, notamment à l’époque où il était lui-même divisé – mais n’a pas démontré jusque-là la volonté de faire de ces initiatives des priorités. La nouvelle approche de DDR, pour un DDR « communautaire » a été, par exemple, initiée par les gouverneurs de province de l’est. Félix Tshisekedi l’a publiquement endossé et a annoncé la nomination d’un coordonnateur national pour encadrer ce processus en octobre 2020. Plusieurs bailleurs internationaux engagés dans ce processus se disent prêts à le soutenir financièrement. Mais l’ordonnance qui doit permettre sa mise en place, qui lui a été soumise il y a plus de cinq mois, n’a toujours pas été signée. Ce retard est d’autant plus dommageable que, si l’ambition de « l’état de siège » est de permettre de nouvelles offensives contre les groupes armés, disposer au préalable d’un cadre pour accueillir les combattants désarmés aurait pu être utile.

On le voit : l’approche militaire a déjà été privilégiée depuis l’arrivée à la présidence de Félix Tshisekedi. Pour quel bilan ? Les données rassemblées par le KST font douter de son efficacité. Elles pourraient même suggérer qu’elle a été contre-productive sur certains territoires.

Opération contre-productive

Sur le territoire de Djugu, sur lequel a été lancée l’opération Zaruba ya Ituri en juin 2019, les données du KST sont encore parcellaires : leur collecte n’a commencé qu’en avril 2021. Néanmoins, les premiers éléments dont nous disposons sont inquiétants : en avril, Djugu était le territoire le plus dangereux pour les civils de l’est de la RDC. Le KST y a enregistré la mort violente de 66 civils en un mois (plus encore que les 47 civils tués sur le territoire de Beni sur la même période). Djugu, qui ne représente qu’un seul des 18 territoires suivis par le KST, a concentré 33% des morts de civils en avril.

Qu’en est-il sur le territoire de Beni, cible de l’opération de « grande envergure » lancée en octobre 2019 ? Le commandement des FARDC a très vite communiqué sur la reprise des principales bases des ADF. Mais les données cartographiées par le KST suggèrent que la plupart des combattants ont pu s’échapper pour opérer dans d’autres zones. Certaines localités situées à la périphérie du territoire de Beni, comme Mandumbi, Mamove, ou encore dans le secteur de Rwenzori, qui avaient été relativement épargnées par les ADF jusque-là, ont été massivement touchées par les tueries de civils après le lancement de l’opération.

Localisation des massacres perpétrés par les ADF sur le territoire de Beni avant l’intervention de “grande envergure” (juin 2017-octobre 2019) et depuis (novembre 2019-avril 2021)

 

Du point de vue du nombre de civils tués sur le territoire de Beni, l’opération semble également avoir été contre-productive jusqu’à maintenant. De 24 civils tués par les acteurs armés chaque mois en moyenne, entre juin 2017 et octobre 2019, nous sommes passés à 65 en moyenne après le début de l’opération.

Nombre de civils tués par des acteurs armés sur le territoire de Beni par trimestre depuis juin 2017.

Une partie de ces exactions, modeste mais néanmoins significative, vient d’ailleurs d’une violence accrue des FARDC et la Police nationale congolaise (PNC) : l’une ou l’autre de ces institutions est impliquée dans la mort de 4 civils par mois en moyenne depuis le début de l’opération, contre 2 auparavant.

Mais les exactions sur le territoire de Beni demeurent très largement perpétrées par les ADF – pour autant qu’on puisse les distinguer. Ces massacres ont vraisemblablement pour objectif de décrédibiliser les autorités congolaises et exercer une pression sur elles, de nuire à la cohésion des forces engagées dans leur traque, et de celle de la société. Les ADF semblent ainsi vouloir forcer les FARDC à cesser les opérations pour pouvoir regagner leurs sanctuaires. Or le pouvoir congolais n’a jusqu’à maintenant pas réussi à contenir efficacement cette stratégie : la Monusco a été la cible de vastes manifestations en novembre 2019 et avril 2021, avec, en marge de celles-ci, des affrontements qui ont fait au moins de 25 morts dans la province du Nord-Kivu.

Dangers supplémentaires

Les résultats, au mieux mitigés, de l’approche militaire privilégiée par le président Félix Tshisekedi peuvent faire redouter les conséquences de « l’état de siège ». Il s’agit en effet d’un renforcement de la méthode appliquée jusque-là, plutôt que d’une nouvelle approche. Cet état d’exception comporte, en outre, des dangers supplémentaires. Les militaires, qui disposeront de la capacité d’interdire des manifestations, des publications, ou même le séjour de certaines personnes, auront encore moins à répondre de leurs actes qu’auparavant. Les deux généraux nommés par Félix Tshisekedi à la tête des provinces sont par ailleurs soupçonnés d’être impliqués dans des violations des droits humains, selon un document onusien vu par le KST, ce qui pourrait empêcher leur participation à des opérations conjointes avec la Monusco, soumise à une politique de « diligence raisonnable » en la matière. Ceci pourrait être d’autant plus dommageable qu’une réforme de sa Brigade d’intervention de la force (FIB) est en cours pour lui permettre d’augmenter la fréquence de ses interventions. Une partie au moins des troupes kényanes, dont l’arrivée a été annoncée par Félix Tshisekedi lors de la visite de son homologue Uhuru Kenyatta le 21 avril, doit justement être intégrée à la FIB. Or pour agir efficacement, les opérations de la FIB doivent se faire conjointement avec les FARDC.

Par ailleurs, certains FARDC entretiennent des relations troubles avec certains groupes armés : des complicités existent, parfois à un niveau élevé et structurel, comme le GEC l’avait montré à propos du Nduma defense of Congo-Rénové (NDC-R, un groupe armé opérant au Nord-Kivu). Certains membres des FARDC bénéficient d’activités économiques illégales. Amoindrir leurs contre-pouvoirs en restreignant le droit de manifester et de critiquer les opérations pourrait, là encore, aggraver cette situation. De surcroît, les militaires qui disposeront désormais du pouvoir provincial – et de la maîtrise des ressources qui y sont associées – auront-ils intérêt à ce que les violences cessent, ce qui aurait vraisemblablement pour effet de leur faire perdre ces postes ? Au total, il existe donc un risque que l’état de siège déstabilise la zone, plus qu’il ne la stabilise.

Stratégie globale

Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’il ne faille rien faire face à la situation de l’est de la RDC. Les préoccupations de l’opinion publique congolaise face à la situation sont légitimes et appellent chacun à tenter de formuler des réponses. 

Tout d’abord, il nous semble nécessaire que le gouvernement congolais formule une stratégie complète, qui ne s’inscrive pas exclusivement dans une logique militaire. Celle-ci devrait s’appuyer sur une analyse fine et détaillée des causes du conflit et du rôle que chaque série d’acteurs joue dans sa perpétuation. Il s’agirait d’identifier les causes profondes du conflit pour y apporter des solutions pertinentes. 

Ces causes sont nombreuses et variées : absence de l’Etat et des services publiques de certaines zones, manque d’institutions perçues comme neutres et acceptées pour résoudre les conflits locaux par des voies non-violentes, absence d’intérêt des membres de groupes armés à quitter leurs rangs, perpétuation de circuits économiques illégaux à l’échelle provinciale et régionale, complicités avec des groupes armés à différents niveaux de l’appareil d’Etat, coopération difficile avec la Monusco, moyens et formations insuffisants accordés aux FARDC et à la PNC… 

Cette évaluation conduirait notamment à s’interroger sur le rôle de certains membres de l’armée et de la police dans les conflits, y compris dans les exactions, les liens avec les groupes armés et les circuits économiques illégaux. Il serait alors nécessaire de renforcer les moyens permettant d’assurer la transparence et de limiter ces dérives : inspection et tribunaux militaires efficaces et incorruptibles, capacité de la justice à enquêter sur ces affaires, liberté de la presse respectée, société civile capable de dénoncer les abus sans crainte d’être réprimée, etc.

Le rôle des FARDC est incontournable et indispensable. Mais il doit se faire dans un cadre qui assure son professionnalisme et son inclusion dans une stratégie globale. A ses côtés, des plans de réforme et d’actions d’autres services de l’Etat sont nécessaires, notamment pour les services de renseignement, de la Police, de la Justice et de la diplomatie, afin de démanteler les réseaux des groupes armés et mettre sur pied un programme de démobilisation et de justice transitionnelle à l’échelle nationale et régionale. 

Des efforts de définition de cette stratégie ont été faits. Le mécanisme de suivi de l’accord d’Addis-Abeba a par exemple publié une feuille de route en septembre 2020. Celle-ci devrait sans doute être complétée et précisée, mais elle a le mérite d’insister sur la nécessité de mener, en parallèle, des approches militaires et non-militaires et de comporter certaines analyses et propositions utiles. Or, comme pour le programme de DDR communautaire, elle attend toujours son adoption par ordonnance présidentielle.

Définir et mettre en œuvre une stratégie globale est un chantier de longue haleine, qui nécessite une implication constructive, patiente, et permanente des plus hautes autorités de l’Etat. Il ne produirait des résultats qu’à long terme, dans le meilleur des cas. Mais le président Félix Tshisekedi dispose de nombreux atouts pour s’y atteler. Il a maintenant une large majorité politique et un gouvernement disposé à rompre avec les pratiques du passé. Son nouveau ministre de la Défense, Gilbert Kabanda Kurhenga, a fait du « rétablissement de l’éthique » au sein des FARDC sa priorité. Une nouvelle cheffe de la Monusco vient d’arriver, en la personne de Bintou Keita, et un nouveau commandant de sa force, le général Marcos De Sa Affonso Da Costa vient d’être nommé. En septembre, il devrait prendre la tête d’une Brigade d’intervention renforcée et réformée. Une fenêtre d’opportunité existe pour une politique plus complète et plus efficace.

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* Une version antérieure de ce billet, fondée sur l’ordonnance portant nomination des gouverneurs militaires telle que lue à la RTNC le 4 mai, intervertissait leur province d’affectation. La correction a été apportée après publication de l’ordonnance le 6 mai. Des corrections ont aussi été apportées sur leur précédent poste et les circonstances dans lesquelles leur capacité à collaborer avec la Monusco pourrait être remise en cause. Les statistiques sur les violences sur le territoire de Djugu au mois d’avril 2021 ont été mises à jour.